Société / Culture

La projection des films en classe, une pratique sous le signe du flou artistique

Temps de lecture : 7 min

À la suite du traumatisme de leur fille de 13 ans en raison du visionnage de «The Ring» en classe, des parents avaient déposé plainte.

Dans cet extrait du film de Gore Verbinski, le fils de l'héroïne jouée par Naomi Watts regarde une vidéo qu'il n'aurait jamais dû voir. | Capture d'écran Movieclips Classic Trailers via YouTube
Dans cet extrait du film de Gore Verbinski, le fils de l'héroïne jouée par Naomi Watts regarde une vidéo qu'il n'aurait jamais dû voir. | Capture d'écran Movieclips Classic Trailers via YouTube

Avril 2019. Dans un collège du Rhône, un prof de français souhaitant travailler avec ses élèves de quatrième sur le genre fantastique décide de leur projeter Le Cercle–The Ring. Réalisé par Gore Verbinski, ce remake américain d'un film japonais du maître Hideo Nakata traite d'une cassette vidéo qui, une fois visionnée, ne vous laisse plus que sept jours à vivre. Dans la version montrée par l'enseignant, c'est Naomi Watts qui tient le rôle principal, celui d'une journaliste qui tente de percer le secret de la fameuse VHS.

Mais la séance de cinéma a eu des conséquences: les parents d'une élève âgée de 13 ans ont porté plainte. Selon leur avocat, la jeune fille a été «véritablement traumatisée» par le film, ayant du mal à sortir de chez elle et ne pouvant plus regarder la télévision seule. L'adolescente a vécu «une fin de collège très dure», ajoute-t-il.

Au bout du compte, la demande d'indemnisation des parents a été rejetée par le tribunal administratif de Lyon, qui estime que la séance était accompagnée «d'un travail d'analyse et de réflexion» permettant aux élèves «de prendre le recul nécessaire». Autre argument: lors de sa sortie en salles, le film avait été interdit aux moins de 12 ans, et les élèves de la classe avaient tous plus de 13 ans. Une décision judiciaire sans appel, les juges ajoutant que «l'enseignant et l'établissement n'avaient pas été avertis des possibles répercussions du visionnage de l'œuvre sur l'enfant qui aurait présenté une fragilité psychologique antérieure».

Des questions légitimes

Ironiquement, l'un des pics dramatiques du Cercle survient lorsque le fils de l'héroïne, âgé de 7 ou 8 ans, échappe à la vigilance de sa mère et visionne la vidéo maudite, qui le traumatisera durablement et le mettra en danger de mort. Précisons que le film de Verbinski est absolument réussi et que, sans prendre le risque de le comparer à l'original, c'est sans doute l'un des films hollywoodiens les plus terrifiants de ce début de siècle. Assez peu impressionnable, j'ai très sincèrement flippé ma race à plusieurs reprises, le film étant truffé d'images réellement cauchemardesques et baignant dans une ambiance inconfortable de la première à la dernière bobine.

Si la justice a estimé que le professeur n'était pas responsable, la diffusion d'un tel film en classe peut néanmoins soulever des questions légitimes. Peut-on imposer à une classe le visionnage collectif d'une œuvre qui plonge tête la première dans le malsain et l'angoissant? Chez les jeunes gens comme chez les adultes, il y a des personnes qui ne supportent pas les films effrayants. Cela peut relever du simple goût personnel ou être le signe d'une sensibilité exacerbée, mais il n'est pas impossible que des traumatismes passés soient également à l'origine de ce rejet.

Peut-on imposer à une classe le visionnage collectif d'une œuvre qui plonge tête la première dans le malsain et l'angoissant?

Certes, la fragilité psychologique de l'élève rhodanienne n'était pas connue de l'enseignant ni de son collège. Mais, statistiquement, il est évident que sur les vingt-cinq ou trente-cinq élèves d'une classe, une poignée vivra forcément mal la projection d'un tel film. Souvent, elle n'osera pas le dire par peur d'être stigmatisée par ses camarades –avoir peur des films qui font peur, c'est la honte– ou tancée par son enseignant.

Lorsqu'on va voir un film d'horreur, on le fait généralement de son plein gré, et on est libre de sortir de la salle à tout moment. Quand le visionnage se fait en classe, il est imposé aux élèves; de plus, il n'est pas certain que le ou la prof accepte qu'un ado qui exprime ses angoisses ait l'autorisation de sortir dans le couloir et de ne pas regarder la suite. Ces facteurs doivent être pris en compte par le corps enseignant. Il ne s'agit pas de protéger outrageusement des jeunes gens qui ont de toute façon mille autres accès à des contenus effrayants (YouTube en regorge, certaines séries Netflix font gicler l'hémoglobine ou créent un malaise durable...), mais de ne pas se rendre complice de cette surexposition aux images angoissantes.

Complètement flou

Aurait-il fallu que le professeur fasse valider le choix du Cercle par sa direction? En tout cas, rien ne lui imposait de le faire. La diffusion de films en classe relève en effet du plus pur flou artistique, les enseignants ayant généralement tout loisir de diffuser les œuvres de leur choix, sans consulter personne... et sans respecter la loi. Les seuls textes qui existent concernent les questions de propriété intellectuelle.

Pour faire simple, il est officiellement interdit aux profs de diffuser un DVD qui leur appartiendrait, ou un film même issu d'un site de streaming légal. Il leur est permis de diffuser un extrait, si celui ne dépasse ni les 6 minutes ni les 10% de la durée totale de l'œuvre. Pour projeter légalement un long-métrage en classe, il faut que les droits de celui-ci aient été acquis au préalable par l'établissement, ou que la diffusion dudit film s'inscrive dans un programme officiel prévu par l'Éducation nationale.

En quinze ans de carrière, je n'ai quasiment jamais vu de prof être dans les clous à ce niveau. Lorsque l'envie ou le besoin de passer un film aux élèves se fait sentir, que ce soit dans le cadre d'une activité pédagogique ou pour célébrer les dernières heures de l'année scolaire, on utilise généralement le système D, c'est-à-dire au mieux un DVD acheté dans le commerce, et au pire une clé USB sur laquelle figure le film –lequel n'a pas toujours été téléchargé légalement.

Tout se fait dans la plus pure clandestinité, le choix du support comme celui de l'œuvre. En fin d'année, lorsqu'il s'agit de voir un film dans un cadre festif et convivial, les élèves débarquaient jadis avec leurs DVD (parfois originaux, parfois gravés), et viennent maintenant avec leur clé USB (voire leurs identifiants Netflix). Généralement, c'est la foire d'empoigne pour choisir le film en question (conséquence: il faut souvent trois séances d'une heure pour parvenir à voir un film d'une centaine de minutes).

Il y a toujours ceux qui veulent voir Les Tuche pour la soixante-douzième fois, ceux qui ont rapporté le dernier Fast & Furious, celui ou celle qui propose un film vachement bien, mais dont personne ne veut sauf l'enseignant, et le gros malin qui débarque avec les films les plus horribles qui soient («Monsieur, on peut mettre A Serbian Film). Bref, c'est compliqué, et seul un vote démocratique peut généralement permettre de trancher (sauf pour A Serbian Film, abjection sur fond de pornographie infantile, qui est éliminé d'office).

Libres comme l'air

Dans un cadre plus sérieux et plus pédagogique, le choix revient à l'équipe enseignante, mais les problèmes ne sont pas si éloignés. Il y a une dizaine d'années, j'exerçais dans un collège Éclair (cette classification ayant fait long feu, l'établissement est désormais classé REP+). J'ai alors participé à une expérimentation consistant à organiser les journées sur le modèle allemand, avec cours le matin et activités artistiques l'après-midi. Un mardi sur deux après la pause méridienne, je diffusais un film de mon choix à une classe de cinquième, puis nous débattions ensemble pendant le (court) laps de temps restant.

Les autres mardis, c'est un de mes collègues qui proposait des films à son tour. Nous nous concertions simplement pour éviter les doublons, mais comme cette activité ne s'inscrivait pas dans le cadre d'un projet d'envergure, et comme il n'y avait absolument pas de budget pour acheter les films de façon légale, notre méthode consistait généralement à projeter un film choisi à la dernière minute parmi nos collections de DVD (pour moi) ou de VHS (pour lui).

C'est ainsi que des élèves de cinquième ont pu voir Les Temps modernes de Chaplin, Rock Academy de Richard Linklater, ou encore Pi de Darren Aronofsky. Un mercredi, j'ai appris que la veille, mon collègue avait diffusé Thelma et Louise de Ridley Scott, qu'il avait enregistré sur M6. Un film de cavale dans lequel l'une des deux héroïnes abat l'homme qui vient de tenter de violer son amie. Avec le recul, était-il bien raisonnable de diffuser un tel film à des élèves d'une douzaine d'années, sans forcément connaître en détails leur personnalité ou leur vécu? L'existence d'une discussion d'après-film suffisait-elle à justifier la projection d'une œuvre aussi gorgée de violences?

L'idée n'est pas de blâmer ce collègue, d'autant que mes choix n'ont pas toujours été pertinents non plus. Nous étions juste livrés à nous-mêmes, sans instance à laquelle nous référer, et c'est aujourd'hui encore le cas dans l'immense majorité des établissements, où des profs choisissent de diffuser des vidéos en leur âme et conscience, au risque que cela ait des effets néfastes sur le mental d'un ou plusieurs élèves.

Encadrer à tout prix

Le professeur du collège rhodanien qui a diffusé Le Cercle n'aurait peut-être pas dû le faire. Mais il faut aussi rappeler que, dans le cadre de dispositifs (pleinement légaux, eux) comme «Lycéens et apprentis au cinéma», les films diffusés sont parfois loin d'être consensuels. C'est une bonne nouvelle, car cela peut permettre de faire sortir nos ados de leur zone de confort, mais la médaille peut avoir son revers.

De tels dispositifs permettent de se rendre trois fois dans l'année au cinéma avec une ou des classes afin de voir avec eux des films présélectionnés par un comité en lien avec le CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée). L'année où j'y ai participé, nous avions notamment visionné Alien de Ridley Scott et Mustang de Deniz Gamze Ergüven, deux films très différents, mais qui avaient toutes les raisons de créer quelques traumatismes chez certains ou certaines.

Parmi les films suggérés cette année-là (l'équipe enseignante avait en partie le choix), figurait également Happy End, le dernier film en date de Michael Haneke, qui n'est certes pas le plus traumatisant du cinéaste autrichien, mais dont on peut tout de même se demander s'il est tout à fait adapté à de jeunes lycéens et lycéennes. Il n'y a pas de réponse définitive à apporter à ce genre d'interrogation. Il faut juste avoir conscience qu'imposer un film à un groupe peut toujours avoir des conséquences négatives sur une partie, même infime, des élèves en présence. Qui, la plupart du temps, ne le montreront pas.

Ce qui est en tout cas certain, c'est qu'il faut au minimum un encadrement très solide (avant, pendant et après la séance) pour que les projections de films restent des moments d'émulation artistique ou intellectuelle au lieu de se transformer en pures séances de torture.

Newsletters

Sommes-nous prêts à nous passer d'éclairage public?

Sommes-nous prêts à nous passer d'éclairage public?

L'éclairage public connaît des mesures de restriction pour réduire la facture énergétique et la pollution lumineuse. Derrière cette dynamique se trouvent de nombreux enjeux d'acceptabilité.

«Elle m'a dit qu'elle allait le tuer»

«Elle m'a dit qu'elle allait le tuer»

[Épisode 1] Le 4 novembre 2018, un corps démembré est retrouvé dans la Seine. Les enquêteurs ne tardent pas à l'identifier et à tenir une piste: il s'agit de Sliman Amara, et sa meurtrière ne serait autre que sa compagne, Céline Vasselin.

Claude Vivier, compositeur majeur poignardé en pleine gloire par un tueur fou

Claude Vivier, compositeur majeur poignardé en pleine gloire par un tueur fou

Tué de dix-sept coups de couteau en 1983 par un certain Pascal Dolzan, le musicien québécois est l'une des trois victimes d'une virée macabre en ayant fait deux autres.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio