Boire & manger

En France, au restaurant, quand tu ne manges pas de viande et que tu ne bois pas d'alcool, en fait tu ne manges pas

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Pour ceux qui ne les goûtent guère, l'omniprésence de la viande et des plats à base d'alcool transforment un repas au restaurant en un exercice très compliqué.

Au restaurant, la viande demeure omniprésente. | Uwe Hermann via Flickr
Au restaurant, la viande demeure omniprésente. | Uwe Hermann via Flickr

Je rentre d'un voyage en France. En l'espace de quinze jours, j'ai perdu douze kilos. J'étais tellement maigre que ma compagne a cru que je revenais d'un séjour en prison. Il faut dire que durant deux semaines, je n'ai rien bouffé si ce n'est une demi-salade, un quartier de carottes et trois paquets d'amandes. Il faut dire aussi que je n'ai guère eu de chance: chaque soir ou presque, il m'a fallu dîner à l'extérieur là où la viande étend son empire au milieu d'un troupeau d'alcools en tout genre.

C'est bien simple: en France, quand tu ne manges pas de viande et que tu ne bois pas d'alcool, ce qui est hélas mon cas, en fait tu ne manges pas, tu picores. Heureusement que de temps à autre, un dos de saumon a eu la gentillesse d'apaiser ma faim sans quoi je mourais d'inanition. Eus-je appartenu à la race vegan que je revenais au pays en cercueil. Ou sur un fauteuil roulant, le corps perclus de perfusions.

Un week-end durant, j'ai participé à un salon du livre. Trois repas étaient au programme. Au déjeuner d'arrivée, j'ai eu le droit à mon dos de saumon. Pas de pot, il baignait au milieu d'une sauce au vin blanc. J'ai passé dix minutes à assécher mon assiette à coups de morceaux de pain. Au dessert, il y avait une charlotte au Cognac. C'est bête mais je n'avais plus de pain pour éponger le Cognac, du coup j'ai offert ma charlotte complètement imbibée à mon voisin. Il a tout bouffé, ce con.

Le soir, on nous a filé des huîtres en entrée. Pour des raisons indépendantes de ma volonté, je n'ai jamais pu avaler une huître de ma vie –un traumatisme d'enfant. J'ai passé mon tour. Quand le serveur a voulu remplir mon verre de vin, j'ai dû lui expliquer que je ne buvais pas d'alcool: j'en avais trop bu dans ma jeunesse. Il m'a regardé comme si je venais de lui demander s'il pratiquait le sexe tantrique en piscine d'eau douce.

Après quoi, sans crier gare, une joue de bœuf a atterri dans mon assiette. On s'est regardé les yeux dans les yeux et tout de suite on a compris qu'on ne ferait pas affaire ensemble. Heureusement, il y avait un flan de légumes. Je me suis jeté dessus avec l'avidité d'un otage qui vient de passer trois longues années en captivité même si, entre deux bouchées, il m'a fallu certifier au serveur que non, je ne plaisantais pas tantôt quand j'avais refusé son offrande vinicole. Il a levé les yeux au ciel, au bord de la syncope. Comme dessert, on m'a planté sous les yeux une demi-poire qui avait passé sa journée à mariner dans du vin de Bourgogne. Rien que de sentir la jolie demoiselle, j'ai eu comme des vapeurs. Je l'ai filée à mon voisin, le même qu'au déjeuner. Il a tout bouffé, ce con.

Au déjeuner du lendemain, on nous a servi des tapas au chorizo, au poulet, au jambon de Bayonne, à la couille d'agneau, au foie de grenouille, au tendon de chèvre, à la rate de sanglier... Je les ai regardé passer sans broncher. Ceci dit, pour être tout à fait honnête, les bâtonnets de carotte étaient délicieux. J'en ai tellement bouffé que pendant deux jours j'ai pissé orange. Je n'ai même pas attendu le dessert, un fruit exotique à l'alcool de prune. J'ai mangé un granola qui prenait son mal en patience au fond de mon sac à dos.

Le reste de mon séjour en terre de France a été tout aussi distrayant. Assis sur mon fauteuil dans un restaurant quelconque où l'on avait cru bon de m'inviter, j'attendais la carte avec un mélange d'effroi et de résignation. Quand on me la tendait, je m'en emparais comme si elle renfermait un secret maléfique. Je la lisais d'une traite. J'avais l'impression de parcourir un manuel de garçon boucher. Alors, je la relisais plus lentement, ligne par ligne, sûr d'avoir manqué un épisode. Côté entrées, c'était Waterloo morne plaine. Une poêlée d'escargots voisinait avec une terrine de foie gras à laquelle s'ajoutait une fricassée de coquilles Saint-Jacques au Porto.

Du coup, je commandai un verre d'eau.

Comme plats de résistance, on avait sorti le grand jeu, un véritable bestiaire où coqs au vin partouzaient avec des côtes de bœuf sous le regard attendri d'un carré d'agneau servi avec une sauce à la bière. Heureusement, il y avait du poisson. Un filet de sole... au Grand Marnier. Je ne me démontai pas et dans la foulée me commandai un quart Perrier. Au citron vert. Avec glaçon, s'il vous plaît.

Sinon, j'ai bouffé des salades. Plein de salades. Désormais pour les dégénérés dans mon genre, les restaurateurs ont trouvé la parade sous la forme d'un assortiment de légumes qui viennent tous d'être guillotinés par ces machines à tout couper qu'on te vend à dix balles la douzaine au marché du coin et qui servent la plupart du temps de cadeau de Noël à ta belle-mère. Cela compose un joli tableau de concombres tronçonnés au millimètre près qu'accompagnent des torsades de carottes râpées mélangées avec des lamelles de chou rouge gondolé. Un brave cuistot y rajoute trois feuilles de laitue et le tour est joué. Tu peux bouffer ta salade sans emmerder ton monde.

Finalement, là où j'ai le mieux mangé, c'est dans l'avion du retour.

Un quinoa aux asperges.

Elle est pas belle, la vie?

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Newsletters

Une Américaine poursuit une marque de pâtes pour avoir menti sur le temps de préparation de ses macaroni

Une Américaine poursuit une marque de pâtes pour avoir menti sur le temps de préparation de ses macaroni

Y a-t-il de quoi en faire tout un plat?

Pourquoi le ketchup gicle-t-il lorsque que la bouteille est presque vide?

Pourquoi le ketchup gicle-t-il lorsque que la bouteille est presque vide?

Surtout, rien ne sert de taper de plus en plus fort sur le flacon.

Les dauphins n'ont pas peur de manger très épicé

Les dauphins n'ont pas peur de manger très épicé

En tout cas moins que Jonathan Cohen dans «Hot Ones».

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio