Société

Le baiser volé de Blanche-Neige, une fausse polémique montée de toutes pièces

Temps de lecture : 4 min

La critique initiale ne concernait même pas le conte ou le dessin animé, mais une attraction de Disneyland. Excusez-moi, mais j'ai du mal à envisager dans la même phrase «censure» et «manège».

Extrait de Blanche-Neige et les sept nains. | Capture d'écran Disney FR via YouTube
Extrait de Blanche-Neige et les sept nains. | Capture d'écran Disney FR via YouTube

Quand j'ai vu, cette semaine, apparaître les mots «polémique» et «Blanche-Neige», j'ai été découragée. Je me suis dit: «C'est reparti, on va nous accuser de vouloir censurer une œuvre alors qu'on explique simplement qu'il s'agit d'un baiser volé.» Ça n'en finit pas de m'étonner de voir comment, quand on se contente d'avoir un regard critique sur une œuvre, ça passe systématiquement pour une volonté de censure dès lors que les critiques portent sur les rapports femmes/hommes. Comme si on ne pouvait pas simplement faire de la critique féministe.

Et puis, en regardant la «polémique» plus en détail, je me suis aperçue que c'était encore pire, ou encore mieux. En réalité, il n'y a pas de polémique, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains titres.

Quand on lit l'article de Télé 7 Jours d'ailleurs, il rectifie la vérité en ne parlant plus de polémique mais de simple «bémol». Il y a quand même une sacrée différence entre un bémol et une polémique. Mais quelle est encore cette histoire? Il ne s'agit même pas du conte, ou du dessin animé, mais de l'attraction de Disneyland. Excusez-moi, c'est peut-être du snobisme, mais j'ai du mal à envisager dans la même phrase «censure» et «manège». À la limite, le mot «critique» me paraît plus juste.

J'apprends donc qu'il existe une attraction Blanche-Neige qui vient d'être refaite. Deux journalistes américaines du SF Gate (un site d'information de San Francisco) l'ont visitée et écrivent au début de leur article: «Commençons par régler la question: le souhait enchanté de Blanche-Neige, le manège remanié qui a remplacé les aventures effrayantes de Blanche-neige à Disneyland, est vraiment bon.» On ne peut pas dire qu'elles n'ont pas pris de précautions. (On sent bien qu'elles ont l'habitude des polémiques grotesques et qu'elles ont voulu s'en préserver, en vain puisque leurs propos détournés sont repris jusqu'en France.)

Elles s'étonnent qu'à la fin du parcours de l'attraction, l'entreprise ait ajouté une scène intitulée «Le vrai baiser d'amour», soulignant qu'un vrai baiser d'amour peut difficilement être échangé quand l'une des deux personnes est dans le coma et n'a jamais laissé entendre qu'elle était d'acccord. C'est tout ce qu'elles écrivent. Leur étonnement. Pas de colère, pas de cri pour exiger la suppression de l'attraction, pas d'appel au boycott.

L'épouvantail de la «cancel culture»

J'ai beau chercher, je ne vois pas le problème. Mais visiblement il doit y en avoir un puisqu'on parle d'une «polémique» qui traverse un océan. Ou alors, simplement, je fais une hypothèse: on a remarqué que ce genre de sujets fait du clic. Que dès qu'on met polémique + féminisme + cancel culture, on est certain de faire du trafic et du buzz. Donc on se jette sur le moindre article américain quitte à le déformer. (Fonctionne également pour des individus qui veulent faire grossir leur audience sur les réseaux sociaux.) Ce qui ne serait pas grave si ça ne donnait pas l'impression générale que des hordes de féministes décoloniales veulent interdire la moitié des œuvres du patrimoine occidental. Alors que c'est faux. On se contenterait d'un tiers.

Je plaisante. J'ai personnellement peu d'appétence pour la censure sous n'importe quelle forme. Mais agiter l'épouvantail de la cancel culture, ça fait les affaires de certains. Il y aurait tout un travail de recherche à faire sur les fake news concernant le féminisme (et l'antiracisme). On crée des séquences polémiques de toutes pièces en faisant dire à un ensemble mal défini nommé «les féministes» des choses qu'elles n'ont jamais dites.

Revenons à notre Blanche-Neige. Je me souvenais d'avoir lu des choses fort intéressantes sur le sujet il y a quelques années (parce cette histoire revient régulièrement). Cette fois, on se focalise sur le manège, sujet à mon avis nul et non avenu, mais on a déjà évoqué ce baiser problématique. La difficulté, c'est que personne ne parle de la même chose. Parce que, comme le rappelle ce passionnant article (je suis moins en accord avec la partie sur la psychologie des personnages mais passons), il n'y a pas de version originale des contes. C'est comme ça. Ils viennent de la tradition orale. Ils sont réécrits à chaque époque et du même coup modifiés.

Un conte oral sujet à des réinterprétations

Perrault a moralisé ces contes, les Grimm les ont rechristianisés. Et donc, de nos jours, si une autrice ou un auteur souhaite publier une nouvelle version de Blanche-Neige en modifiant la fin, où est le problème? C'est ce qu'on a toujours fait. (Sur l'actualité d'une œuvre, lire ce super texte que j'avais déjà signalé d'Audrey Alwett.) Pour ma part, j'ai lu les contes de Grimm à mes enfants en les recontextualisant et je trouvais ça passionnant de réfléchir avec eux sur l'évolution du statut de la femme dans le temps.

Ce qui est piquant avec Blanche-Neige, c'est qu'on considère qu'il y a une «véritable» histoire de Blanche-Neige, une version originale donc. Simplement parce que le dessin animé s'est imposé. La version qu'on va juger «originale», c'est celle de Disney. Mais là encore, on pourrait refaire un dessin animé sur Blanche-Neige, cela n'enlèverait rien à celui de 1937. Il y aurait censure si on interdisait ce long-métrage ou qu'on ne le rendait disponible que dans une version qui aurait été modifiée sans accord de l'auteur. Or rien de tout cela n'a au grand jamais été à l'ordre du jour.

Des parents peuvent choisir de ne pas montrer ce film à leurs enfants et lui préférer d'autres œuvres. C'est leur droit. Tout comme ma mère avait décidé qu'on ne fouterait jamais un orteil à Eurodisney et qu'à la place, elle a choisi de m'emmener au parc Astérix. Pour autant, elle n'avait pas censuré Eurodisney et le parc a réussi à se remettre de la non-vente de nos deux places.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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