Parents & enfants

Les nouvelles associations de parents d'élèves tueront-elles la FCPE et la PEEP?

Temps de lecture : 5 min

Plutôt que de rejoindre les traditionnelles fédérations, certains parents préfèrent les collectifs indépendants. Parfois au détriment de la collectivité.

Partout sur le territoire, les associations de parents d'élèves se recomposent. | Antenna via Unsplash
Partout sur le territoire, les associations de parents d'élèves se recomposent. | Antenna via Unsplash

La promesse d'indépendance a tout de suite plu à Marianne. En 2013, alors que sa fille rentre en CP, elle adhère à la Lipe, la Liste indépendante de parents d'élèves, une association de Courbevoie (Hauts-de-Seine) qui réunit des parents délégués dans cinq établissements. «Et maintenant, dans vingt écoles», se targue Marianne Mohali, devenue présidente. Dans le quartier voisin, l'Apifa, l'Association des parents indépendants du Faubourg de l'Arche, la deuxième association locale de la ville, affiche des résultats similaires: 70 adhérents il y a trois ans, 160 aujourd'hui.

À Courbevoie comme partout sur le territoire, les associations de parents d'élèves se recomposent. De nouvelles structures mettent à mal l'hégémonie longtemps incontestée de la PEEP (Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public) et de la FCPE (Fédération des conseils de parents d'élèves). Entre la première, apparue en 1906 et classée à droite, et la seconde, créée en 1947 et étiquetée à gauche, les parents trouvaient leur compte.

Ce n'est plus le cas. Les mammouths du secteur sont fatigués. À mesure qu'ils perdent des suffrages aux élections (entre 2017 et 2020 dans le secondaire, -2 points de pourcentage pour la PEEP et -4 pour la FCPE), les associations locales (+2) et les listes de parents non constituées en associations (+3) font résonner leurs voix. Ce phénomène modifie durablement les rapports de force dans l'Éducation nationale.

«Il y a une vraie révolution avec l'explosion de collectifs de parents»

Cette reconfiguration coïncide avec les années 2000, quand les régions commencent à prendre en charge l'achat des manuels scolaires des lycéens. Une fois qu'il n'est plus nécessaire de cotiser aux fédérations pour obtenir les livres à prix réduit, ces dernières perdent massivement des adhérents. «Les bourses aux livres des associations sont encore en vigueur dans quelques territoires comme l'Oise, précise Laurent Zameczkowski, administrateur national à la PEEP. Mais cette diminution des cotisations a une incidence certaine sur nos moyens.»

Dans le même temps, les réseaux sociaux émergent et court-circuitent les fédérations. «Depuis trois ans, il y a une vraie révolution avec l'explosion de collectifs de parents», constate Rodrigo Arenas, président national de la FCPE. «Régulièrement, on voit surgir un collectif avec une pétition en ligne d'une centaine de signatures, observe Florence Delannoy, secrétaire générale adjointe du SNPDEN, le syndicat majoritaire des personnels de direction. Pour exiger, par exemple, le remplacement d'un professeur absent.»

Certains collectifs grossissent au point de peser nationalement, comme Cantine sans plastique France: «Des parents de Montrouge, Strasbourg et Bordeaux, mobilisés simultanément, se sont retrouvés sur les réseaux sociaux, relate Tania Pacheff, coprésidente. Nous avons créé l'association en 2018 et au moins soixante collectifs ont fleuri depuis.»

Les fédés, forcément partisanes?

Ces nouveaux acteurs récusent l'étiquette politique des fédérations. «Je ne vois pas ce que la politique politicienne a à voir avec la scolarité de mon enfant», s'interroge Marianne Mohali. «La PEEP n'est pas de droite. Le problème, c'est que la FCPE est de gauche, affirme Laurent Zameczkowski. Regardez les communiqués qu'elle publie avec le SNES-FSU», syndicat majoritaire des enseignants du second degré, marqué à gauche.

«Quand la PEEP prend position sur une réforme du ministère, est-elle vraiment neutre?, rétorque Rodrigo Arenas. Le ministre de l'Éducation nationale ne cesse de nous taper dessus. Forcément, ça fait perdre des adhérents.» Dans une interview au Figaro publiée le 10 février, Jean-Michel Blanquer dénonçait les «dérives» de la «principale fédération» et sa «complaisance pour le communautarisme».

Elisabeth Dumay, présidente d'une association PEEP à Courbevoie, s'agace de ces querelles: «On rame derrière pour faire comprendre aux gens qu'on est tout aussi indépendants que les “indépendants”», proteste-t-elle. Quant aux associations non affiliées, elles ne sont pas aussi libres qu'elles le prétendent. «Leurs responsables sont parfois des adjoints municipaux, soupire Joëlle Paris, administratrice nationale à la FCPE. Alors que c'est la mairie qui gère leur école primaire.»

On reste en famille

Indépendamment de l'orientation politique, les parents «ne veulent plus s'investir dans un collectif au-delà de leur enfant, remarque Rodrigo Arenas. Ils s'en foutent si l'école d'à côté a moins de moyens.» Et ils rejettent des «institutions jugées trop lointaines car soupçonnées de défendre d'autres intérêts que les nôtres», expose Philippe Meirieu, chercheur en sciences de l'éducation. L'engouement pour les petites associations locales, pointe-t-il, signe la montée du familialisme selon lequel c'est aux familles regroupées entre elles de prendre en charge l'éducation des enfants. «Certaines en viennent même à fonder des écoles dites alternatives.»

Cela représente une rupture avec l'histoire française. «Contrairement aux autres pays européens, notamment nordiques, l'école en France s'est construite contre les parents, analyse Philippe Meirieu. Quand Jules Ferry rend l'école laïque, gratuite et obligatoire, c'est, entre autres, pour lutter contre l'influence des églises implantées dans les familles et remplacer l'inégalité des privilèges par l'égalité des chances.» Pour la première fois, en 1968, les parents siègent aux conseils de classes et aux conseils d'administration. «Nous avons mis longtemps à faire rentrer les familles dans la vie des établissements parce que le système centralisé considérait que l'éducation était une affaire d'État. On assiste aujourd'hui à un retour des familles.»

«C'est parfois compliqué pour le personnel de direction, on se retrouve avec des collectifs qui sont des épiphénomènes.»
Florence Delannoy, proviseure de lycée et secrétaire générale adjointe du SNPDEN

Un retour en ordre dispersé. Dans les années 1970, la FCPE réunissait jusqu'à 1,2 million d'adhérents. En 2021, c'est 210.000, d'après Rodrigo Arenas. Inévitablement, son influence s'affaiblit, regrette son président. «On est passé d'une démocratie représentative institutionnelle, où les corps intermédiaires comme les fédérations avaient une parole, à une démocratie d'opinion, où la décision politique est déterminée par le dernier sondage à la mode.»

Le risque, c'est «que le gouvernement contourne de plus en plus les organisations représentatives et se fasse lui-même le porte-parole de l'opinion publique en se basant, par exemple, sur des sondages», examine, dans une interview de 2018 à la FCPE, Agnès van Zanten, coautrice de Sociologie de l'école. «Mais les gens interrogés individuellement tendent à être plus individualistes et conservateurs. Aussi, on aura moins de chances de faire advenir des choix de société audacieux et délicats si le point de vue des parents sur l'école n'est pas porté par un discours construit collectivement.»

L'amateurisme des parents

Cette atomisation des structures perturbe déjà le fonctionnement des établissements scolaires. «C'est parfois compliqué pour le personnel de direction, on se retrouve avec des collectifs qui sont des épiphénomènes. Ça fait pschitt et ça passe à autre chose, constate Florence Delannoy, également proviseure d'un lycée à Lille. Et les associations locales ont plus de difficulté à participer au débat sur de grandes questions.»

Les listes de parents non constituées en association s'inscrivent, elles, dans une «approche consumériste de l'école, déplore Isabelle Velter, secrétaire générale de la FCPE en Ille-et-Vilaine. Les parents viennent aux conseils de classe, pour leur enfant, mais pas systématiquement au conseil d'administration», où les décisions centrales à la vie de l'établissement sont prises. «L'efficacité de ces listes indépendantes reste très liée aux personnes qui les animent, indique Agnès van Zanten. Dans la mesure où il n'existe pas de structure pour faire perdurer des principes et des pratiques, rien ne garantit la continuité du travail entrepris.»

Une continuité favorisée par les fédérations qui mutualisent les connaissances désormais au-delà de leurs équipes. Depuis 2018, la FCPE ouvre les forums de discussion de son site de formation aux non-adhérents. «Et pour eux, on fait pression à l'académie, on envoie des courriers au ministère, etc.», énumère Joëlle Paris. Car seules les fédérations ont le droit de siéger aux instances départementales, régionales et nationales pour échanger avec l'administration et les pouvoirs en place. «Ce qui compte, c'est le bien des enfants», conclut Laurent Zameczkowski. D'ailleurs, Marianne Mohali de la Lipe l'assure: «Nous ne sommes pas en compétition avec les fédérations.» Vraiment? «À part la semaine des élections.»

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