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J'ai subi des raids de la Ligue du LOL et ça a pesé sur ma carrière

Temps de lecture : 8 min

Léa Lejeune a subi du cyber-harcèlement répété qui démarrait, à chaque fois, par des tweets ou messages d’un membre de la Ligue du LOL. Elle raconte les raids incessants, leur impact sur sa carrière et son engagement pour la défense des femmes journalistes.

«Twitter. C'est ce qui se passe.» | Con Karampelas via Unsplash

Slate couvre le sujet de la Ligue du LOL, du nom d'un groupe Facebook privé très actif autour de 2010, composé principalement de journalistes masculins dont certains se sont livrés en parallèle à du cyber-harcèlement visant des femmes, des personnes racisées, des blogueurs. Notre actuel rédacteur en chef a été membre de ce groupe, sans qu'aucune action de sa part ne justifie sa suspension. Par souci déontologique, les articles que nous produisons sur la Ligue du LOL –et nous ne nous interdisons aucun angle– sont placés sous la supervision exclusive d'Hélène Decommer, rédactrice en chef adjointe de Slate.

Je suis peut-être une des nombreuses victimes de la Ligue du LOL qui commence seulement à parler. L’article de Libération, malgré ses imperfections, a eu le mérite de lever le voile sur une situation que l’on tait depuis six ans. J’ai encore peur aujourd’hui que le fonctionnement des réseaux sociaux me ramène des torrents de boue, mais je ne veux pas voir ses membres minimiser le fonctionnement du cyber-harcèlement groupé auquel ils ont participé.

Nous ne nous sommes pas «senties harcelées», nous l’avons été. Depuis deux jours, cinq d’entre eux m’ont présenté des excuses personnellement par messages privés. C’est soit l’aveu de leur fait d’arme, soit la culpabilité d’avoir laissé les autres faire sans rien dire. Merci messieurs sincèrement, mais nous avons tout de même morflé.

Cela a joué contre l'obtention d'un CDI

Comment j’en suis arrivée là? En 2010, je débarque à Paris, j’ai un peu coupé les ponts avec mes camarades de promo, je ne connais pas grand-monde en ville. Je noue des liens avec ces jeunes mecs sur les réseaux sociaux, puis je traîne en soirée avec eux (je ne sais pas alors que le cyber-harcèlement a déjà commencé pour d’autres jeunes femmes). À première vue, ce sont des jeunes mecs assez fringuants, drôles, festifs, qui travaillent dans les médias qui me font rêver ou dans la communication et la pub. Je suis alors pigiste pour des titres de presse économique et féministe (Causette, Rue89). Au début, on échange sur les réseaux sociaux (vous retrouverez des blagues), on a l’air potes, au fur et à mesure, ça se gâte.

Entre 2011 et 2013, j’ai subi du cyber-harcèlement répété qui démarrait, à chaque fois, par des tweets ou messages d’un membre de la Ligue du LOL. C’était souvent des blagounettes en 140 caractères, puis des commentaires injurieux, d’autres sur ma sexualité ou encore des commentaires sur le blog féministe que je tenais à l’époque, «Les diablogues du vagin». Ensuite, il y a eu des «raids» organisés autour de certains tweets féministes ou d’articles que je publiais en ligne, une critique ciblée mais récurrente. À l’époque, nous évoquions des concepts féministes qui commençaient à peine à émerger dans le débat public français: le patriarcat, la culture du viol et le manspreading.

Souvent des membres de la Ligue du LOL faisaient des blagues, d’autres critiquaient mes capacités professionnelles, j’avais encore des choses à apprendre. Plusieurs fois, ils ont suggéré que j’avais eu des relations sexuelles avec mon chef de service d’alors pour avoir mon poste en CDD à Libération.

«Un jour, ils me sont tombés dessus parce qu’il y avait une erreur secondaire dans un article, le raid a commencé: quarante messages en deux heures qui se moquaient de moi»

Lors des quatre ou cinq «raids» que j’ai subis, ils ramenaient dans leur sillage des internautes vulgaires et injurieux. Cela faisait cinquante, soixante-dix ou cent tweets dans la journée. C’est par ces anonymes, trop soucieux de plaire aux influenceurs et de se défouler sur des féministes, que j’ai été insultée («pute», «salope») et que j’ai reçu deux appels au viol. C’est rien par rapport aux vagues de cyber-harcèlement qui ont lieu aujourd’hui, comme celles visant Nadia Daam, mais c’est dur à gérer.

Quand on reçoit ce genre de message au travail, on ne sait pas comment réagir: on tremble, on rougit, on tente de désamorcer les choses avec humour, de se justifier vis-à-vis d’eux ou de faire de la pédagogie. J’ai perdu beaucoup de temps à faire ça et j’ai nourri ces trolls. Un mauvais réflexe. Un jour, ils me sont tombés dessus parce qu’il y avait une erreur secondaire dans un article (sur l’intitulé de poste d’un interviewé), le raid a commencé: quarante messages en deux heures qui se moquaient de moi. Prise de panique, j’ai mal réagi et commis une erreur professionnelle, une mauvaise réaction, pour laquelle je me suis confondue en excuses le jour même au sein du journal. Mais le raid a recommencé, redoublé, des dizaines et dizaines de messages. Dans un contexte économique difficile, alors que j’avais encore des progrès professionnels à faire, cela a joué contre l'obtention de mon CDI. Mon supérieur ne m’a pas aidée à faire face au cyber-harcèlement, peut-être ne savait-il pas comment s’y prendre, je n’ai pas su me défendre. J’ai pris un autre chemin professionnel. C’est après ce raid-là que j’ai coupé les ponts avec les membres de la Ligue du LOL que je connaissais.

Je passe sur les deux canulars téléphoniques

Ce n’est pas tout. Le cyberharcèlement était protéiforme. Sur le site «top journaliste» qui recensait alors les journalistes célèbres pour les critiquer, ils ont créé une page à mon nom. J’étais complètement inconnue, je n’avais rien à faire sur ce site. Ils ont écrit ça: «Nul nul nul et nul. Devrait se reconvertir dans les films pour adultes où je suis sûr qu'elle ferait son trou»; «Avec une plume incisive et lyrique, Léa réussit à dénoncer la misogynie omniprésente dans notre société. Et puis quel cul, franchement!»; «Au sein de cette génération médiocre des “journalistes web”, Léa Lejeune fait figure d'ovni: talentueuse, pointilleuse, dotée d'une vraie plume, elle fait souvent mouche! Elle est de plus très jolie et sait se mettre en valeur, ce qui est bien rare dans ce métier où les minous, pardonnez-moi l'expression, ne sont pas très doux»; «A un jour confessé “baiser comme une féministe”». Les autres messages ne sont pas forcément d’eux, probablement de lecteurs mécontents, mais ça, c’est eux et leur humour.

J’ai fait plusieurs demandes de suppression qui sont restées sans réponse, une demande de droit à l’oubli auprès de Google. J’ai reçu un mail type: «Il semble que l'URL mise en cause se rapporte à des questions qui présentent un intérêt particulier pour le public concernant votre vie professionnelle». J’ai même tenté une procédure avec une avocate, sans succès, car le site est maintenant hébergé aux États-Unis. Je passe sur les deux canulars téléphoniques, liés à ma vie professionnelle, et les SMS douteux.

Ma réponse pour y échapper a d’abord été de tweeter «chiant» ou factuel, de partager des articles économiques et de ne plus m’essayer à l’humour. Puis de me concentrer sur mon travail pour prouver que je peux faire un travail journalistique de qualité. Vous ne lirez pas mes enquêtes sur les inégalités de salaires hommes-femmes dans le CAC40, ni celle sur le vrai business model de Station F, ils sont peu partagés sur internet car je suis plus discrète.

Une motivation pour m’engager

Pourquoi c’est politique? Quand certains affirment qu’ils ne visaient pas les féministes, je refuse de le cautionner. Les insultes et diffamations que je cite ci-dessus ont un caractère sexiste évident. Se référer à mon genre ou à ma sexualité pour m’épingler publiquement, c’est sexiste. Critiquer les articles et expressions féministes, cela relève du sexisme, autant que de la tête de mule qui ne veut pas comprendre.

Avec certaines victimes, nous sommes entrées en contact pour nous serrer les coudes. Pourquoi n’avons-nous pas parlé pendant toutes ces années? Parce que ces gens-là avaient des postes importants, étaient amis avec des rédacteurs en chef influents ou des personnes à des postes de direction à Slate, à Libération, aux Inrocks, dans la presse people ou magazine –ceux qui sont cités parmi les membres de la Ligue du LOL. Précaires, nous avions peur de perdre des opportunités de travailler. Surtout, à l’époque, le cyber-harcèlement n’était pas encore puni par la loi en France. Il y a un aspect systémique dans le harcèlement pratiqué par des journalistes hommes, blancs, en poste ou en responsabilités, qui s’en prennent à des consœurs plus jeunes et dans la précarité. Parmi leurs autres victimes, il y avait aussi beaucoup d’hommes qui ne correspondaient pas aux normes idéales de la virilité, des personnes LGBT+, d’autres personnes racisées.

Nous n’avons pas parlé car nous n’avions plus beaucoup de preuves: la quasi-totalité de ces messages a été effacée, de nombreux comptes ont été supprimés. Il y a un problème dans cette impunité. À quel titre un canard de gauche et progressiste peut-il permettre à des journalistes en poste d’écrire des tweets de blagues sexistes, homophobes ou racistes? Même s’il ne s’agit plus de harcèlement ciblé...

«Parmi les signataires, il y avait plusieurs personnes qui avaient participé à mon harcèlement »

À cet ancien rédacteur en chef qui demandait dimanche sur Twitter pourquoi il n’avait rien vu: vous n’aperceviez que la partie émergée de l’iceberg, les tweets des journalistes que vous suiviez, les blagues, le reste n’arrivait pas forcément dans votre timeline. Un «raid» ne se comprend pas avec des tweets épars, seulement en reconstituant la chronologie d’une journée d’horreur. Mais beaucoup d'autres des milieux des médias, ceux présents dans la Ligue du LOL notamment, savaient un peu.

Pour ma part, ce que j’ai vécu m’a donné envie de m’engager pour la défense des femmes journalistes, je l’ai fait au sein de Prenons la Une, association qui œuvre pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et l’égalité dans les rédactions. Quand Claire Alet, rédactrice en chef à Alternatives économiques, est venue me voir pour monter l’association, il y a quatre ans, j’ai d’abord eu peur que les membres de la Ligue du LOL utilisent cet engagement de nouveau contre moi, mais je me suis lancée.

Aujourd’hui, je préside cette association de professionnelles talentueuses, de plus en plus audibles sur ces questions. Nous avons publié une tribune collective sur le cyber-harcèlement, le 24 mai 2018, sans évoquer directement cette histoire pour ne pas être accusées d’instrumentalisation. Mais nous avons rappelé ce mécanisme de harcèlement groupé, ce qui montre qu’il s’agit de sexisme caractérisé, nous avons indiqué comment aider les victimes pour ne pas qu’elles surréagissent comme je l’avais fait à l’époque (en déconnectant, en relativisant) et comment leurs supérieurs et collègues peuvent les aider (en les traitant comme s’il s’agissait d’un accident du travail).

Mais le 3 novembre 2017, quand Libération a publié une tribune de soutien à Nadia Daam, journaliste pour 28 minutes et Europe 1 cyber-harcelée par les membres du site jeuxvideos.com, Prenons la Une n’a pas signé. Car parmi les signataires, il y avait plusieurs personnes qui avaient participé à mon harcèlement, dont Vincent Glad, qui critiquaient sans gêne les autres. La tribune utilise ces mots: «Nous voulons simplement dire aux brutes qui la persécutent qu’elle n’est pas seule, que nous pensons, comme elle, qu’ils sont des êtres lâches, minables et méprisables, et que nous attendons patiemment, mais avec confiance, que la justice et la communauté même du web les mettent hors d’état de nuire».

Certains anciens harceleurs, comme Vincent Glad ou Guilhem Malissen ont construit, je le crois, une réflexion sur ces thèmes, appris à mieux réagir, voire adopté notre vocabulaire. Cela prouve notamment que nous avons gagné la bataille des idées, au moins dans ce milieu journalistique parisien. Je m’en réjouis. Merci pour vos excuses messieurs, continuez à réfléchir, intégrez ces concepts. Mais aujourd’hui faisons en sorte que le secteur des médias ne porte plus cette toxicité en lui. J’espère que nous y contribuons avec Prenons la Une.

Léa Lejeune

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