Société / Monde

C’est quoi un «vrai» tour du monde? Histoire d’un débat sans fin

Temps de lecture : 9 min

La définition d'un tour du monde «véritable» révèle surtout des conflits de valeurs entre les voyageurs.

Le tour du monde sert d'abord à se distinguer des autres, mais il n'existe aucun critère objectif qui le définisse. | Dariusz Sankowski via Unsplash
Le tour du monde sert d'abord à se distinguer des autres, mais il n'existe aucun critère objectif qui le définisse. | Dariusz Sankowski via Unsplash

Quand une jeune femme a battu le record de vitesse du tour du monde, les backpackers [bourlingueurs, touristes qui voyagent avec un sac à dos, ndlr] ont crié à l’inauthenticité, à l’arnaque, au foutage de gueule. La coupable: Cassie Pecol, une Américaine de 27 ans. Son crime: avoir visité tous les pays souverains en seulement un an et demi.

Beaucoup d’adeptes du voyage ont estimé que sa manière de voyager n’était pas la bonne. Ils ont calculé qu’elle avait passé en moyenne deux jours dans chaque pays et donc n’avait probablement rien appris sur les cultures des autochtones. D’autres ont estimé qu’elle n’était «pas dans le voyage mais dans la promotion personnelle» ou encore dans la «consommation du voyage». Elle a en outre été critiquée pour avoir reçu des financements extérieurs.

Cassie Pecol collectionne près de 3.000 publications sur son Instagram

Pour qui passe beaucoup de temps sur les forums dédiés aux voyageurs, ce genre de critiques n’a rien de surprenant. Les backpackers s’écharpent souvent sur les bonnes ou mauvaises pratiques du voyage. Et le débat le plus intense reste celui du vrai «TDM» (tour du monde en langage backpacker). La question reste insoluble: qui a vraiment le droit de prétendre être un «tourdumondiste»?

Jules Verne, le plus grand arnaqueur?

Pour couper court à toute critique, Lucie, rentrée il y a un an d’un voyage d’une année à travers l’Asie et l’Amérique latine, a trouvé la parade: elle parle de «tour du globe». «J’utilise ce terme plus géographiquement acceptable sur les réseaux sociaux dédiés au voyage, car je sais qu’il faut ménager la chèvre et le chou.»

À l'extérieur de ce cercle d’initiées et d'initiés, elle continue à évoquer son «tour du monde», en particulier lorsqu’elle donne des conférences dans le cadre de Traveler on stage, un événement qui permet d’échanger sur le voyage. «J’utilise ce terme parce que c’est parlant. En dehors des groupes de backpackers, on ne se prend pas des remarques parce qu’on n’a pas fait tous les continents, parce qu’on n’a pas voyagé assez longtemps, qu’on n’a pas parcouru assez de kilomètres ou qu’on n’a pas visité assez de pays», assure-t-elle. «Pour moi, parler de “tour du monde” n’engage que la personne qui raconte son voyage. L’important c’est de pouvoir partager et être heureux, à quoi ça sert de se casser les uns les autres?», se demande-t-elle en se rappelant avoir défendu une jeune femme sur les réseaux sociaux, qui s’était fait incendier pour avoir défini comme «tour du monde» son voyage de quelques mois. «Après tout, l’un des livres les plus connus sur ce thème c’est Le Tour du monde en quatre-vingts jours. Ca reste une référence”, rappelle Lucie. Jules Verne se serait-il fait insulter sur les réseaux sociaux s’il avait écrit son livre en 2019?

Le vrai tour du monde: passer par toutes les lignes de longitude

Pour mettre tout le monde d’accord, il faudrait se tourner vers l’origine du tour du monde. «Les premiers ont lieu au XVIe siècle. Il s’agit de circumnavigations, donc littéralement de navigations autour du monde, et l’objectif est de reconnaître des côtes, des continents, les principales villes, de mettre en place des circuits commerciaux», explique Sylvain Venayre, historien des voyages.

«Pour certaines et certains, il faut passer toutes les lignes de longitude, pour d’autres c’est forcément passer la ligne de changement de dates, ou encore la traversée de l’Équateur.»

Lionel Gauthier, géographe

Les tours du monde effectués par des touristes, guides à la main, apparaissent dans la seconde moitié du XIXe siècle: le premier le premier voyage organisé a été opéré par Cook en 1872. Un an plus tard est publié Le Tour du monde en quatre-vingts jours, de Jules Verne. Ce livre marque toute une génération, qui rêve de battre le même exploit que Philéas Fogg.

En France, c’est en 1878 qu’est organisé le premier «voyage à forfait» autour du monde. Un voyage que le géographe Lionel Gauthier a pu décrire en s’appuyant sur les photos et récits des participantes et participants, qu’il a décortiqués comme on suivrait aujourd’hui un blogueur voyage. «À l’époque, c’est un petit peu comme maintenant: chacun a sa définition du tour du monde. Pour certaines et certains, il faut passer toutes les lignes de longitude, pour d’autres c’est forcément passer la ligne de changement de dates, ou encore la traversée de l’Équateur», explique le géographe.

Selon lui, l’essence du tour du monde reste de partir d’un point et y revenir par l’autre côté. «Au XIXe siècle, c’est forcément exceptionnel. Aujourd’hui, avec les avions, il y a une facilité à voyager qui peut poser problème aux tenants d’un voyage authentique autour du monde», suggère-t-il. C’est pourquoi les backpackers du XXIe siècle insistent d’autant plus sur des critères qui valideraient l’expérience TDM: passer par un nombre minimum de pays et passer un minimum de temps sur place.

Le vrai tour du monde: celui pendant lequel on apprend et on sent

Mais ces critères semblent éternellement impossibles à mesurer: l’historien Sylvain Venayre affirme que les globe-trotteurs, comme on appelle l’élite fortunée qui voyage au XIXe siècle, s’accusaient déjà les uns les autres de checker les pays sur une liste et de ne pas rester assez longtemps sur place. «C’est un problème constitutif du tourisme depuis le début du tourisme: certains se font traiter de touristes par ceux qui se croient voyageurs.»

«Cela renvoie aux arts de voyager, qui définissent ce que c’est de bien voyager. Au XVIe siècle c’était de bien apprendre; depuis l’époque romantique, c’est bien sentir. Et sont stigmatisés ceux qui ne savent ni apprendre, ni sentir. On les accuse de “faire les pays” plutôt que de les voir.» De quoi faire taire ceux qui estiment que Cassie Pecol, avec ses 196 pays visités, serait un pur produit de la société de consommation et des réseaux sociaux.

Le vrai tour du monde: une rencontre authentique avec autrui

Au XIXe, comme le tourisme venait d’Angleterre, c’était les Anglais qui étaient critiqués. George Sand évoquait un fluide britannique qui les empêchaient d’être contaminés par ceux qu’ils rencontrent. «Il y a beaucoup de caricatures à l’époque sur les Lords anglais dans les auberges qui font visiter la cascade par leurs domestiques», raconte Sylvain Venayre.

Au-delà: cela fait deux siècles que les routards ont intégré une esthétique romantique qui veut qu’on arrive forcément trop tard, dans une culture déjà dégradée. Les premiers voyageurs en Amérique du Nord déploraient le fait que les Indiens avaient été pervertis par les Blancs. En 1843, Gérard de Nerval écrit à Théophile Gautier sa déception en découvrant une Égypte dégradée. Pour lui, l’Orient véritable n’existe plus: «C'est l'Égypte que je regrette le plus d'avoir chassé de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs.»

Aujourd’hui, les mauvaises pratiques des touristes, pas assez proches des locaux, dénaturant les paysages et les cultures, font l’objet de mèmes, de billets de blogs, de vidéos YouTube. Mais personne ne peut vraiment dire pourquoi il fait partie des «vrais» ou des «faux».

Le vrai tour du monde: un exploit qui permet de se distinguer des autres

Au XIXe siècle comme aujourd’hui, faire le tour du monde devrait donc être un moyen de réellement vivre les cultures des autres civilisations du monde, sans les détériorer. Et le véritable enjeu pour définir un tour du monde authentique est de pouvoir évaluer la capacité qu’ont les voyageurs à entrer en contact avec l’altérité.

«Le voyage est défini comme un déplacement dans l’espace caractérisé par la rencontre de l’autre. Sinon c’est un trajet. Mais le problème, c’est qu’il est quasi impossible de mesurer cette donnée. Certes, on se doute que celui qui fait les États-Unis à pieds va être plus en contact avec l’altérité que celui qui s’installe dans un resort hôtel dans les Seychelles. Mais pour le reste, c’est très subjectif», interroge l’historien Sylvain Venayre.

«L’existence même de ce débat met juste en évidence que certains recherchent un diplôme plutôt qu’un voyage. C’est ce qu’un écrivain allemand appelait appelait l’odeur nauséabonde du record.»

Sylvain Venayre, historien des voyages

Pourtant, les tourdumondistes continuent à s’accuser subjectivement les uns les autres d’être des imposteurs et des fraudeuses. La raison? Ces personnes ont quelque chose à prouver. Selon Lionel Gauthier, les motivations des globes-trotteurs et aventurières d’hier sont similaires à celles des backpackers d’aujourd’hui: «On retrouve par exemple l’idée d’un voyage initiatique: beaucoup de backpackers sont des jeunes qui partent à la fin de leurs études pour trouver leurs limites, tout comme le voyage à forfait de 1879 avait été une sorte de formation pour Alfred Bertrand, 22 ans. Et puis, avoir fait le tour du monde, c’est un moyen de se distinguer, d’avoir un rang social. Celui qui a fait le tour du monde est détenteur d’une aura qu’il ne veut pas partager avec les simples voyageurs.»

Le vrai tour du monde serait donc celui qui permet de se distinguer des autres. «L’existence même de ce débat met juste en évidence que certains recherchent un diplôme plutôt qu’un voyage. C’est ce qu’un écrivain allemand appelait appelait l’odeur nauséabonde du record», tranche sévèrement Sylvain Venayre.

TDM: appellation d’origine non contrôlée

Le plus important, c’est d’obtenir le diplôme TDM? C’est en tout cas un constat qu’a également fait Laura, une autre voyageuse, quand elle s’est penchée sur la question de l’absence de l’Afrique sur les itinéraires des tourdumondistes. «Une fois, je me suis fendue d’un post sur un groupe de backpackers pour expliquer que ça me choquait que presque personne ne passe par l’Afrique, explique la jeune femme. Et en lisant les centaines de réponses à mon post, je me suis rendue compte que beaucoup tenaient particulièrement à répéter qu’ils avaient fait un “TDM”. Peu importe le voyage qu’ils fait, ils tiennent à cette appellation comme si ça les rendait différent des autres. Et apparemment, zapper le plus grand continent du monde, tout le monde le fait, donc ça ne pose pas de problème.»

Les backpackers d’aujourd’hui comme les globe-trotteurs d’hier cherchent à se démarquer. Mais, en même temps, ils suivent des chemins tout tracés. Hier, en copiant Jules Verne [...] Aujourd’hui, en copiant les blogueurs et en voulant entrer dans les photos Instagram.

Selon le géographe Lionel Gauthier, au XIXe siècle comme aujourd’hui, les itinéraires sont plus ou moins identiques pour toutes celles et tous ceux qui font le tour du monde (sans l’Afrique, donc) et dépendent de plusieurs facteurs. L’un de ces facteurs, c’est l’imaginaire: «L’art, la littérature, participent largement à la création d’une attraction pour un lieu. Des chercheurs ont par exemple montré à quel point Paul Gauguin a créé un imaginaire autour de Tahiti», explique-t-il.

Par exemple, dans cet article intitulé «Voyage et circulation des images: du Tahiti de Loti et Gauguin à celui des voyagistes», l’auteur explique que «les images ont un pouvoir évocateur fort: elles peuvent faire naître des vocations de voyageurs». En clair, les lieux sont intégrés aux itinéraires de tour du monde parce qu’ils sont à la mode, parce que d’autres y sont allés avant et en ont partagé des images.

Le débat sur le faux versus vrai tour du monde relève plus d'un éternel débat d’ego qui repose sur un paradoxe: les backpackers d’aujourd’hui comme les globe-trotteurs d’hier cherchent à se démarquer. Mais, en même temps, ils suivent des chemins tout tracés. Hier, en copiant Jules Verne et en voulant rentrer dans les toiles de Gauguin. Aujourd’hui, en copiant les blogueurs et en voulant entrer dans les photos Instagram.

Ingrid Falquy

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