Monde

Voilà des années que je n'ai franchi un pont

Temps de lecture : 3 min

[BLOG, You will never hate alone] À la lumière de la tragédie de Gênes, j'ai une confession à faire: j'ai une peur panique des ponts. De tous les ponts.

Flickr/AgentAkit-Bay Bridge
Flickr/AgentAkit-Bay Bridge

J'ai toujours su que les ponts étaient les plus fourbes des inventions humaines. Ils se lancent dans les airs comme des ballerines vieillissantes pour retomber lourdement, quelques centaines de mètres plus loin, avec la grâce d'un pachyderme neurasthénique. Les ponts sont laids, les ponts sont lourds; surtout les ponts sont inutiles. Ils prétendent réunir des peuplades éloignées là où elles ne demandent qu'à vivre en paix, sans personne pour venir les emmerder.

Les ponts dégradent les paysages, les ponts enlaidissent les villes, les ponts encombrent les routes de leurs silhouettes fantomatiques. Les ponts ne servent à rien, si ce n'est à emprunter des bretelles d’autoroute qui ne mènent nulle part. Les ponts pontifient: ils vantent les bienfaits de joindre une rive à l'autre alors qu'en réalité ils contribuent à délaisser nos villes et nos quartiers sous prétexte que l'herbe serait plus verte ailleurs. Tu parles –les décors changent, les hommes restent les mêmes et franchir un pont ne changera rien à l'affaire. Il y a exactement le même nombre de crétins en bas de mon immeuble que là-bas, de l'autre côté de la ville, accessible seulement par un pont qui se dresse, hautain dans les airs, comme un paon qui viendrait de réussir le concours d'entrée à l'ENA.

Les ponts sont psychorigides: ils ne connaissent que la rigueur obtuse de la ligne droite qui s'en va tracer sa route telle une buse quand elle a repéré une proie. Rien ne le dévie de sa trajectoire. Une fois qu'il s'est élancé, le pont avance avec la même délicatesse qu'une armée de troufions envoyée au front. Pas moyen de le raisonner: le pont n'en fait qu'à sa tête. D'ailleurs, ce n'est guère étonnant, le pont, avec ses piliers lourds et massifs, ses haubans prétentieux, son architecture pesante, a une tête de con. Dans la laideur, il égale la hyène qui avec son rire carnassier épouvante les nuits de la savane. Il partage avec elle cette même appétence pour des chairs innocentes qu'il s'amuse à mieux balancer par-dessus bord avant de venir s'écrouler sur elles le jour où il réalise la parfaite incongruité de son existence.

Ce jour-là, comme à Gênes, il s'effondre de tout son long et enfonce les hommes dans le malheur. Moi, il y a bien longtemps que j'ai cessé tout commerce avec eux. Quand j'en aperçois un au loin qui fait le fanfaron au-dessus d'un fleuve ou d'une rivière, qui se dandine comme une majorette le jour de la remise des prix, je prends la tangente et adopte mille précautions pour le contourner. Je préfère aller à l'autre bout du pays et le prendre à revers que d'avoir à traiter avec lui. Nous n'appartenons pas au même monde: lui prétend converser avec les nuages là où moi je me plais à entretenir des relations teintées d'amitié avec la terre ferme. Lui ne pense qu'à s'envoyer en l'air, moi à étreindre cette terre qui m'aura nourri et qui le moment venu m’accueillera pour l'éternité.

Car oui, ne tournons pas autour du pont: j'ai peur des ponts, une peur panique, une peur tellurique, une phobie si intense que je ne compte plus les heures passées sur le divan à raconter à un psychiatre désabusé les raisons de ces frayeurs pontagruéliques. D'ailleurs il a fini par jeter l'éponge et m'a laissé seul avec mes problèmes de pont. Quand j’appelle pour obtenir un rendez-vous, il ne répond pas. Ou alors il décroche juste pour dire que je lui casses les bonbons.

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Voilà des années que je n'ai franchi un pont. Même le plus petit des ponts, je ne peux l'emprunter tant je redoute que, pris d'une soudaine impulsion, emporté par une vague à laquelle je ne saurais résister, dans l'exaltation d'une folie passagère, j'en vienne à me pendre dans le vide. Si bien que quand il me faut voyager, j'examine les cartes routières avec la minutie d'un chercheur d'or égaré dans la jungle amazonienne et à chaque fois que je repère un trait symbolisant un pont, je suis bon pour rallonger mon périple de quelques kilomètres supplémentaires. À la longue, à force de considérer tous ces ponts et autres viaducs, j'en ai le cœur tout retourné et je me vois déjà subir un triple pontage. Du coup, je reste à la maison et tourne en rond.

Putain de pont !

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