Égalités / Sports

Pourquoi la couleur de peau des champions du monde a-t-elle tant d’importance?

Temps de lecture : 7 min

Je constate avec regret qu’il faut être champion du monde pour voir des voix s’élever de toutes parts lorsque notre appartenance nationale est remise en cause.

Djibril Sidibé à l'Élysée le 16 juillet 2018, lendemain de la victoire de la France en Coupe du monde de football. | Lionel Bonaventure / AFP

Au lendemain de notre victoire lors de la finale de la Coupe du monde de football, j’ai écrit pour le Washington Post un article revenant sur l’instrumentalisation identitaire et politique dont les équipes nationales avaient fait l’objet depuis notre dernier titre en 1998.

Je racontais combien, bien que peu fan de foot, j’avais été transportée par la finale de 1998 et m’étais retrouvée sur les Champs-Élysées, criant le cœur battant «Zidane président!» parmi 1,5 million de mes concitoyens et concitoyennes.

Je revenais aussi sur ma surprise, à l’époque, de voir tous ces médias soudainement découvrir la France «black-blanc-beur», France dans laquelle j’avais toujours baigné et qui semblait pourtant étrangère à l’élite médiatique d’alors. Les commentaires extatiques m’avaient donné le sentiment que les journalistes majoritairement blancs ouvraient –enfin!– des yeux écarquillés sur ce qui semblait leur apparaître comme la révélation de notre existence. Cette Coupe du monde était d’une certaine manière notre acte de naissance médiatique.

Cette année, notre équipe nationale était composée en majorité de joueurs d’ascendance africaine. Ainsi, j’ai vu poindre çà et là de nombreux articles et commentaires sur les réseaux sociaux, saluant la «dernière équipe africaine».

Promouvoir des images valorisantes des Noires et Noirs

Si en tant que Française d’ascendance africaine, je pouvais me reconnaître dans l’enthousiasme qui nourrissait ces commentaires, je ne pouvais pour autant pas omettre le sens qu’une telle expression pouvait revêtir dans un contexte où les Françaises et Français non blanches et blancs bataillent quotidiennement pour être reconnus comme des citoyennes et citoyens à part entière dans leur propre pays.

J’avais indiqué dans mon article la fierté –partagée avec de nombreux Afro-descendants– qui me traversait face à ce que je nomme «black excellence» (excellence noire). Que n’avais-je pas dit! Immédiatement, des réactions indignées de journalistes et d’universitaires dénonçaient une expression «raciste» («Oh mon Dieu, que diriez-vous si on parlait d’“excellence blanche”?»), témoignant d’une grande inculture et d’une réelle incompréhension des systèmes de domination.

Depuis plusieurs siècles, les Noires et Noirs ont connu des oppressions atroces qui les ont placés au plus bas de l’échelle humaine. Aujourd’hui encore, les conséquences de ces dominations successives sont visibles dans de nombreux pays où, comme en France, elles et ils se trouvent en grand nombre parmi les plus démunis sur le plan socio-économique, surexposés aux violences policières, discriminés dans l’emploi, l’accès au logement, aux soins et souvent représentés de manière négative et/ou caricaturale dans les médias quand ils et elles ne sont pas tout simplement invisibles.

Dans un tel contexte, la nécessité de promouvoir des images valorisantes des Noires et Noirs, permettant notamment aux plus jeunes de se projeter dans des rôles positifs, va de soi. Ainsi Lilian Thuram avait publié en 2010 un ouvrage baptisé Mes étoiles noires dans lequel il dressait le portrait des figures historiques noires qui l’avaient inspiré. À l’époque, personne n’avait semblé choqué, ni n’avait réclamé qu’il écrive un livre consacré à ses «étoiles blanches». La plupart des personnes célébrées dans les récits historiques étant blanches, on comprenait qu’il n’y avait pas de besoin pressant de leur consacrer un recueil. La logique qui préside à l’expression «black excellence» est la même. Dans les images qui occupent la sphère publique, l’excellence est quasi systématiquement incarnée par des personnalités blanches, les récipiendaires des plus grands prix étant quasiment toutes et tous blanches et blancs.

Difficile à comprendre lorsqu'on est blanche ou blanc

Aussi, voir une équipe majoritairement noire remporter un trophée prestigieux et faire l’objet d’une adulation internationale est un fait rare qui contrevient aux représentations négatives ou subalternes habituelles. Dans une société où sévissent racisme et sexisme, il est capital de célébrer l’excellence des groupes dominés. Les trophées qui honorent les femmes d’exception sont nombreux, mais il serait absurde de délivrer des prix mettant en lumière les réussites masculines. La Pride célébrant les LGBTQIA a été créée pour permettre aux homosexuelles et homosexuels d’affirmer leur fierté dans un monde où ils sont encore lourdement stigmatisés. Viendrait-il à l’idée de quiconque de les accuser «d’hétérophobie» et d’exiger de leur part l’organisation d’une «hétéro pride»? Parler d’«excellence blanche» est tout aussi grotesque.

La promotion d’une excellence portée par des minorités, à travers l’existence d’une cérémonie comme les BET Awards (qui récompense les Noires américaines et Noirs américains les plus brillants dans leurs domaines) sont les nécessaires réparations symboliques d’un ordre racial injuste. Il n’y a dans cela aucune velléité suprématiste, c’est au contraire la correction ponctuelle d’un profond déséquilibre. Il est probablement difficile de le comprendre lorsqu’étant blanche ou blanc, on a toujours pu se voir dans les modèles d’excellence existants. Un petit effort intellectuel peut toutefois aider à imaginer les conséquences psychologiques pour des enfants noirs vivant dans un environnement où les modèles héroïques d’identification sont inexistants.

Si l’expression «équipe africaine» me questionne, c’est en raison des nombreuses interrogations dont la «francité» des Bleus a fait l’objet au cours des deux dernières décennies.

Dès 1996, Jean-Marie Le Pen avait jugé «artificiel de faire venir des joueurs de l'étranger et de les baptiser équipe de France», montrant son incapacité à considérer ces joueurs majoritairement non-blancs –qui n’étaient pour la plupart pas «venus»– comme des Français à part entière. En 2005, alors que les révoltes grondaient dans les quartiers populaires, c’est Alain Finkielkraut qui critiquait l’équipe de France «black black black» qui faisait de la France «la risée de l’Europe».

Et cet inconfort s’était traduit dans un sondage de 2000 qui indiquait que 36% des Françaises et Français estimaient qu’il y avait trop de joueurs «d’origine étrangère» dans l’équipe de France. En 2011, Mediapart révélait que la Fédération française de football avait envisagé d’appliquer des quotas ethniques pour réduire le nombre de joueurs d’origine africaine dans les centres d’entraînement.

Dans un tel contexte, les joueurs se devaient de répondre aux propos qui les associaient uniquement à des pays africains en proclamant leur identité pleinement française.

S'indigner en dehors des terrains de football

Toutefois la réponse envoyée par l’ambassadeur de France Gérard Araud à l’humoriste Trevor Noah qui déclarait «L’Afrique a gagné la coupe du monde» m’interpelle. Si le fait que tous les joueurs sont français est indubitable, pourquoi a-t-il tenu à préciser qu’en France il n’existait «pas d’identité à trait d’union (une identité qui associe plusieurs territoires comme Latinx, Irlandais ou Africains Américains)»? Comme si la France ne reconnaissait que deux options: français ou étranger. Ne peut-on rien associer à sa francité? La réponse de Trevor Noah était tout à fait judicieuse: «Pourquoi ne peuvent-ils être français et africains?».

Français tout court, Afro-Français, Français et Africains: le choix leur appartient. C’est en substance ce qu’a déclaré Obama dans son discours d’hommage à Nelson Mandela. Après avoir subtilement souligné la couleur de peau des joueurs qui «ne ressemblent pas à des Gaulois» pour insister avec énergie sur le fait qu’ils n’en étaient pas moins français, il a tenu à rappeler –sans que personne en France ne trouve rien à y redire– que le fait d’accepter «notre humanité commune ne signifie pas que l’on doive abandonner nos identités ethniques, nationales et religieuses».

D’ailleurs, le basketteur Nicolas Batum qui s’était exprimé en des termes virulents pour indiquer sa fierté d’être français en réaction aux «Bravo Africa» adressés à l’équipe de France, a tenu à préciser par la suite qu’il ne «reniait pas ses origines camerounaises» et était «fier de cette double culture».

Notre ancien Premier ministre Manuel Valls qui est à la fois espagnol et français ne s’est d’ailleurs pas privé d’user de son hyphenated identity puisqu’il envisage désormais une carrière politique dans son pays d’origine sans que cela ne fasse sourciller grand monde.

Trevor Noah, depuis sa perspective d’Africain vivant aux États-Unis, se réfère à deux reprises à l'idée que les champions sont «devenus» français. Pour moi ils l’ont toujours été. En 2007, j’ai fondé une association nommée Les Indivisibles pour démontrer que le fait d’être français n’était en aucun cas réductible à une apparence physique ou à une religion. Une décennie plus tard, je constate avec regret qu’il faut être champion du monde pour voir des voix s’élever de toutes parts lorsque notre appartenance nationale est remise en cause.

C’est pourtant dans notre pays que les personnes qui ressemblent à nos champions du monde ont vingt fois plus de risques de subir des contrôles policiers que le reste de la population. J’aimerais entendre toutes ces personnes, qui se sont dressées comme un seul humain pour clamer la francité des Bleus, s’indigner de la même manière lorsque notre citoyenneté d’Arabes, d’Asiatiques et de Noires ou Noirs est piétinée en dehors des terrains de football.

Rokhaya Diallo

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