France

Emmanuel Macron doit prendre au sérieux les revendications des nationalistes corses

Jean-Louis Andreani, mis à jour le 06.02.2018 à 10 h 03

Le président est en visite les 6 et 7 février sur l'île de Beauté, pour commémorer le 20e anniversaire de l'assassinat du préfet Érignac. Il est attendu au tournant par les nationalistes, désormais majoritaires à l’Assemblée de Corse.

Manifestation dans les rues d'Ajaccio, le 3 février 2018 | Pascal Pochard-Casabianca / AFP

Manifestation dans les rues d'Ajaccio, le 3 février 2018 | Pascal Pochard-Casabianca / AFP

Le contexte politique de la visite d’Emmanuel Macron en Corse, mardi 6 et mercredi 7 février, donne à ce voyage une résonance, et sans doute une importance, particulières.

L’exécutif, et le président de la République au premier chef, est confronté à une situation inédite et complexe. Inédite, car c’est la première fois qu’un président et son gouvernement font face, dans une région de métropole, à des revendications d’élus territoriaux majoritaires aussi éloignées du cadre habituel des discussions politiques entre l’État et les élus locaux. 

Complexe aussi, pour plusieurs raisons. D’une part, il a été beaucoup reproché à Emmanuel Macron d’être plus sensible aux enjeux des métropoles mondialisées qu’aux problèmes quotidiens des territoires. Or la Corse n’est pas vraiment un exemple de métropole mondialisée… D’autre part, le caractère radical des revendications de l’exécutif autonomiste de Corse pose bien sûr un problème vis-à-vis de la Constitution, voire du cadre juridique européen.

Légitimité démocratique des nationalistes

Mais en même temps, comme dirait Emmanuel Macron lui-même, Paris ne doit pas se tromper d’interlocuteur ou d’époque. Les pouvoirs publics ont toujours été déterminés par le fait qu’ils se trouvaient, avec les nationalistes corses, aux prises avec un courant minoritaire qui avait recours à la violence. L’État est maintenant face à ces mêmes nationalistes, devenus majoritaires au terme d’un processus électoral indiscutable, après avoir renoncé à la violence.

Le discours du président ne peut plus rester focalisé, comme celui de beaucoup de ses prédécesseurs, sur les questions de violence politique et de sécurité. Que cela lui plaise ou non, Emmanuel Macron doit considérer que ses interlocuteurs corses ont une légitimité démocratique et il serait impensable de ne pas dialoguer avec eux de leurs revendications.

Il faut d’ailleurs prendre en compte le fait que certaines de ces demandes correspondent à un problème économique et social, rencontré par d’autres territoires métropolitains. Ainsi le statut de résident, même s’il semble très loin du cadre juridique français, répond à une hausse du prix du foncier qui finit par exclure les populations locales, alors même que le niveau de vie corse ne figure pas parmi les plus élevés des régions métropolitaines et que la précarité gagne du terrain. Ce problème se retrouve dans d’autres destinations touristiques de l’Hexagone et il y a une certaine logique à ce que les élus tentent de s’en saisir. 

Pour la co-officialité de la langue, le problème est tout aussi épineux. Là encore, nous sommes loin du cadre juridique et constitutionnel français. Mais… en même temps, ce vœu a été émis par l’ensemble de l’Assemblée territoriale corse –tous courants politiques confondus– et l’attachement à la langue est une réalité que seuls ceux qui ignorent tout de la situation dans l’île peuvent nier. 

Enfin, il ne faut pas non plus se tromper dans l’analyse de la large victoire de la coalition autonomiste et nationaliste aux élections territoriales de 2017. Cette victoire ne vient pas par hasard: elle est au contraire une nouvelle étape dans une succession désormais longue de victoires électorales, qui a commencé avec les municipales de 2008 et ne s’est pas démentie depuis. 

Prises de distance avec la violence et l'indépendance

Deux verrous du paysage politique corse ont sauté, ce qui explique en bonne partie le succès des nationalistes et des autonomistes, dont les thématiques imprègnent déjà l’ensemble du champ politique corse.

Le premier verrou est celui de la violence. Plus les autonomistes ont pris de distance avec la violence pratiquée par leurs partenaires nationalistes –jusqu’à demander de façon publique l’abandon de la clandestinité au début des années 2000–, plus ils ont rencontré d’écho dans la population corse. Et lorsque les nationalistes eux-mêmes ont renoncé à la violence en 2014, ce verrou a sauté de façon sans doute définitive.

Le second verrou est celui de l’indépendance. À l’inverse de ce que peut laisser penser une analyse trop rapide de la situation, le fait que l’indépendance ne fasse précisément pas partie du programme de mandature élaboré par les nationalistes et les autonomistes contribue sans doute à expliquer la confirmation de la victoire électorale des territoriales de 2015 et l’étendue de celle de 2017. Les Corses sont tout simplement, comme beaucoup d’insulaires, plus autonomistes qu’indépendantistes.

Le reste est plus classique, et peut-être plus facile à comprendre pour les non-initiés à la complexité corse. En écho aux bouleversements politiques du continent, le camp autonomiste et nationaliste incarne la nouveauté, et même le «dégagisme» –pour reprendre une expression de Jean-Luc Mélenchon–, dans un paysage politique corse longtemps dominé par une droite maintenant émiettée et une gauche qui a raté sa chance.

Emmanuel Macron doit bien admettre qu’à l’échelon corse, dans le tandem avec Jean-Guy Talamoni, Gilles Simeoni –dont la personnalité est un atout pour son camp– incarne à la tête de l’exécutif local la jeunesse, l’audace, la volonté de bousculer les positions acquises. Tout comme un certain président de la République, même si celui-ci est sans doute très éloigné des préoccupations et de l’univers culturel du premier.

Jean-Louis Andreani
Jean-Louis Andreani (1 article)
Journaliste
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