Culture

«Makala» ou l'héroïsme du quotidien

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 06.12.2017 à 17 h 06

Documentaire et épique, précis et inspiré, le nouveau film d'Emmanuel Gras transforme le parcours d'un charbonnier africain en chanson de geste.

Kabwita Kasongo, l'Ulysse de cette Odyssée réelle.

Kabwita Kasongo, l'Ulysse de cette Odyssée réelle.

Un feu dans la nuit. Les reflets du soir sur une peau noire. Le bruit des roues d’un vélo surchargé sur l’asphalte. La poussière étouffante. Ce sont des sensations, d’abord.

Pourtant Makala est un film d’aventure, avec un récit aussi tendu que fertile en rebondissements, et un véritable héros.

 


Sensuel et aventureux, le film d’Emmanuel Gras l’est d’autant plus qu’il est factuel, précis, attentif aux gestes, aux détails.

Triangle magique d’un cinéma sensoriel, narratif et documentaire, par la grâce d’un regard d’une étonnante disponibilité, et parfois d'une impitoyable fermeté. Plus c’est réaliste, plus c’est romanesque. Plus c’est romanesque, plus c’est sensuel. Plus c’est sensuel, plus c’est réaliste.

Un chant ample et profond

L’Ulysse de cette Odyssée se nomme Kabwita Kasongo. Il est Congolais, fait vivre sa famille en brousse en fabriquant du charbon de bois qu’il va vendre à la ville (Makala veut dire «charbon»).

Nous verrons la famille et le village, le détail de la fabrication du charbon de bois, nous verrons la vente. Nous verrons la femme et les enfants, les amis et les ennemis, les clients et les divinités. Cet homme-là n'est pas  une abstraction, il fait partie d'un monde, un monde très peuplé.

Mais l’essentiel sera d’accompagner le parcours semé de difficultés de Kabwita Kasongo poussant son vélo écrasé par le poids des sacs, à travers forêt, désert, route où rugissent les camions, rackets et épuisement.

La caméra ne le quitte pas du regard, elle capte l’effort extrême, la colère, la fatigue, la peur, la détermination farouche. Elle raconte comment couper un arbre, comment se nourrir en voyage, comment réparer, comment demander de l’aide.

Ce pourrait être une succession de notations, c’est un chant ample et profond. La dureté surhumaine de l’épreuve, la splendeur des paysages, la très belle présence physique du personnage s’allient pour engendrer une émotion inattendue, une empathie avec une personne et un monde pourtant extrêmement lointains d’un public français ou européen.

C’est un documentaire, bien sûr, ce qu’on voit faire à Kabwita Kasongo, il le fait en effet dans la vie. Et c’est une épopée, où une musique de violoncelle, pas du tout «réaliste» ni «d’ambiance», trouve très justement sa place.

Une caméra qui ne veut pas se faire oublier

La puissance dynamique de Makala tient à l’inexorable mouvement en avant de son héros, bien sûr.

Elle tient tout autant au mouvement de la caméra qui l’accompagne. Et en cela elle contraste avec la position délibérément statique qu'Emmanuel Gras adoptait face aux paisibles ruminants de Bovines, le film qui l'a fait connaître en 2012. Une caméra qui, dans les deux cas par des moyens différents, ne se fait pas oublier, qui ne veut pas se faire oublier.

Une caméra qui, au contraire, participe du drame en interrogeant sans cesse, même sotto voce, ce qui fait qu’on peut voir ce qu’on voit –jusqu’au moment où la question surgit que le réalisateur pose sa caméra pour aller aider le malheureux qui s’épuise à gravir une pente particulièrement abrupte.

Cette question n’est pas extérieure au film, elle en fait partie, l’enrichit et le travaille. Elle est, aussi, celle de nos regards de spectateurs, sur ces vies, ce labeur, cet état du monde.  Elle est la question, insoluble et nécessaire, de la distance possible, acceptable.

Makala  est bien un film d’aventure. L’aventure de Kabwita Kasongo, mais aussi l’aventure de nos regards de spectateurs.

Makala

d'Emmanuel Gras 

avec Kabwita Kasongo.

Durée: 1h36.

Sortie: 6 décembre 2017

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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