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L'histoire de la chanson censurée de Jean Ferrat contre un édito de Jean d'Ormesson

Claude Askolovitch, mis à jour le 05.12.2017 à 16 h 18

En réponse à un éditorial du directeur du Figaro sur la chute de Saigon, le chanteur communiste avait écrit une chanson au vitriol.

Jean d'Ormesson (Loic Venance / AFP) | Jean Ferrat (Pierre Verdy / AFP)

Jean d'Ormesson (Loic Venance / AFP) | Jean Ferrat (Pierre Verdy / AFP)

C’est une curiosité de la mémoire qu’une chanson âpre me revienne, quand part le suave Jean d’Ormesson. Elle fut la dispute de deux hommes bons, il y a quarante-deux ans, qui chacun avait sa part de France. C’était en 1975 et Jean Ferrat chantait ceci: 

« Les guerres du mensonge, les guerres coloniales.

C'est vous et vos pareils qui en êtes tuteurs.

Quand vous les approuviez à longueur de journal.

Votre plume signait trente années de malheur.

La terre n'aime pas le sang ni les ordures.

Agrippa d'Aubigné le disait en son temps.

Votre cause déjà sentait la pourriture.

Et c'est ce fumet-là que vous trouvez plaisant.

Ah! Monsieur d'Ormesson.

Vous osez déclarer

Qu'un air de liberté

Flottait sur Saigon

Avant que cette ville s'appelle Ville Ho-Chi-Minh. »

 

 

 

Jean Ferrat était le barde de la gauche unie —Union, action, programme commun— et le dernier des chanteurs communistes, il mettait Aragon en musique et les amours ouvrières et, sous Giscard, se faisait rare à la télévision. Jean d’Ormesson était le directeur du Figaro. Cette année-là, les guerres d’Indochine s’achevaient par la victoire communiste. Phnom Penh était tombée aux mains des Khmers rouges, et le Nord-Vietnam communiste avait conquis Saïgon, la capitale du Sud, bientôt rebaptisée «ville Ho chi Minh», du nom du leader communiste vietnamien.

«Les pays communistes sont un fait. Il faut s'entendre avec eux»

 

D’Ormesson, le 2 mai 1975, en avait écrit un long éditorial empreint de défaite. Il faut, à le relire aujourd’hui, prendre la mesure de la dépression des Occidentaux, avant Reagan et le redressement, quand la fatalité habitait les esprits. D’Ormesson se lamentait: «Pour les États-Unis, c'est avec Pearl Harbour le revers peut-être le plus grave de toute leur histoire. Pour l'ensemble du monde libre, c'est un échec sanglant.» Il actait la faiblesse de son camp et plaidait l’apaisement avec le vainqueur:

«Inutile de jouer aux matamores, de dénoncer les méthodes communistes et d'acclamer Soljenitsyne sans essayer du même coup de faire tout le possible pour influer sur l'Histoire. Les pays communistes sont un fait. Il faut s'entendre avec eux, avec eux tous, dans leur diversité.»

Défendre le passé face à un avenir horrible

Il espérait voir le monde libre retrouver sa force, un jour: «Si nous voulons éviter d'entendre notre propre glas dans le silence de Phnom Penh et dans le silence de Saigon, il faut que l'Europe s'organise, il faut que l'Amérique se ressaisisse. Il est bien tard dans cette histoire où nous ne cessons de contempler notre déclin avec un mélange d'angoisse et de complaisance fascinée.» Mais d’Ormesson, surtout, déjà l’écrivain du temps qui file, revenait sur l’histoire de la défaite, et défendait le passé, face à un avenir horrible.

«Ainsi sont payées très cher les fautes et les erreurs du colonialisme. L'histoire montrera sans doute que la colonisation française ne présentait pas exclusivement des aspects sinistres aujourd'hui mis en vedette par tous les vents mêlés de la mode et de la bonne conscience […] N'importe! Les péchés des Européens vaincus et chassés sont retombés sur les Américains, les péchés des Américains divisés et rapatriés sont retombés sur le Sud. Et Saigon est libéré dans l'allégresse populaire. Libéré? L'allégresse populaire? Parmi toutes les horreurs et les turpitudes des grandes catastrophes, la fin de Saigon, comme celle de Phnom Penh, ressemble plutôt à un désastre […] A peine conquise, la capitale du Cambodge est totalement vidée par une formidable déportation […] et des dizaines de milliers de nouveaux venus s'installent dans les lieux purifiés, par les soins de l'esprit populaire et révolutionnaire, de tous les miasmes du passé. Face à l'austérité et à la rigueur implacable de l'idéologie communiste, forgée dans les maquis et dans les écoles du parti. Phnom Penh et Saigon représentaient des régimes de corruption et, en tout cas, de facilité. Seulement sur tous les excès et sur toutes les bavures soufflait encore un air de liberté. Une liberté viciée, sans doute, mais une liberté.»

D'Ormesson va payer

Reconnait-on, dans la gravité du ton, la légèreté du plus charmant des disparus? Reconnait-on l’aimable d’Ormesson, dans son indulgence pour stupre de Saïgon, et son aversion pour la pureté en marche? Voit-on aussi, chez ce gentilhomme, le don de prophétie? Le communisme serait une chape de plomb, et le génocide allait commencer au Cambodge. D’Ormesson, dont le Figaro était celui de Raymond Aron, l’avait ressenti. Il avait aussi pressenti l’arrivée de Reagan, et que l’Occident reviendrait.

Jean d'Ormesson à Roland Garros, en 2011. | Patrick Koravik / AFP

Cette année 1975, Jean Ferrat n’a entendu qu’une insulte à son histoire. Celle de la gauche, en lutte avec les peuples. Le mot, «liberté», l’a hérissé, parlant du Sud-Vietnam, et l’indulgence pour la colonisation méritait réparation. D’Ormesson va payer. Il écrit une chanson. Elle est le manifeste des luttes anticoloniales, sa part de vengeance. Il faut cette violence pour savoir qui l’on est, d’où l’on vient.

«Allongés sur les rails nous arrêtions les trains.

Pour vous et vos pareils nous étions la vermine.

Sur qui vos policiers pouvaient taper sans frein.

Mais les rues résonnaient de paix en Indochine.

Nous disions que la guerre était perdue d'avance.

Et cent mille Français allaient mourir en vain.

Contre un peuple luttant pour son indépendance.

Oui vous avez un peu de ce sang sur les mains.

Mais regardez-vous donc un matin dans la glace.

Patron du Figaro songez à Beaumarchais.

Il saute de sa tombe en faisant la grimace.

Les maîtres ont encore une âme de valet.»

«Un air de liberté» censuré par Antenne 2

La chanson de Ferrat devient un scandale (on peut lire l’excellence biographie, «Jean Ferrat, le chant d’un révolté», de Robert Belleret, chez l’Archipel). Elle est un des derniers moments où l’on se déchire de mots, en France, au prétexte des soubresauts du monde. On est d’un camp, ou d’un autre. En novembre 1975, Ferrat est convié à une émission spéciale, chez Jacques Chancel, l’homme de la culture de la télévision. «Un air de liberté» est au programme. Il l’enregistre. La chanson tombe au montage.

«Jean d’Ormesson nous a fait savoir que la chanson était diffamatoire à son encontre», se justifie Antenne 2. Ferrat, sur le plateau, ajoute: «Elle s’appelait "Un air de liberté". Je vous laisse juge.» Puis il revendique, interviewé par le journaliste:

«Quand j'ai lu son éditorial, j'ai eu une réaction passionnelle. Tout à coup, ont défilé devant moi trente années de ma vie et surtout trente années du peuple du Viêtnam qui a subi une agression atroce et un génocide épouvantable. On a vu une génération d’hommes et de femmes complètement sacrifiée, des enfants élevés dans les abris et étudiant sous les bombes. J'ai vu moi-même une jeune Vietnamienne de dix-sept ans qui était rose comme une pêche et qui avait déjà tué dix Américains. Alors, après toutes ces misères, après tout ce sang, regretter que ça soit fini, je trouve ça vraiment affreux.»

Affreux donc, d’Ormesson, incarnation d’une droite sanguinaire, lui qui sera, en son grand âge, tant aimé des gauches littéraires? Les années 1970 sont un temps de sourd aveuglement. D’Ormesson, dans l’ambiance de l’époque, est vilipendé après l’insulte. Les syndicats de l’audiovisuel protestent contre la censure. Le Monde fait chorus, qui s’engage auprès de la gauche, parle de censure, et ironise sur le Figaro, juste racheté par Robert Hersant:

«M. d'Ormesson juge plus dommageable pour le Figaro d'être brocardé par un chanteur talentueux que d'avoir été "vendu" à un bailleur de fonds dont la venue a déjà provoqué la démission de cinquante-cinq journalistes. Figaro renie-t-il Beaumarchais?» 

On vit un temps bien rangé, de camps et de clivages. D’Ormesson n’est pas dans le sens de l’histoire. Il faudra du temps, et quelques horreurs, au Cambodge et ailleurs, pour que les gauches tiers-mondistes en rabattent, et que l’idéologie des droits de l’homme, Reagan, Gorbatchev et Jean-Paul II, apaisent nos fiers Français. On apprendra à s’aimer, puisqu’on ne peut plus changer le monde. 

Le pardon de Jean d'O

En septembre 2010, Ferrat mort depuis 6 mois, d’Ormesson lui accordera un pardon posthume:

«Ferrat m'ayant accusé, un peu vite, d'avoir du sang sur les mains, au Figaro on m'avait dit de ne pas laisser passer. Mais je me suis réconcilié avec Ferrat dont j'aime beaucoup les chansons. Même cette chanson-là, je l'écoutais avec plaisir.» En 1993, il avait souri: «En bien ou en mal, il est valorisant d’être immortalisé par un homme de talent comme Ferrat.»  

On entendait, alors, le d’Ormesson qui reste à la postérité, charmant et délicat de ne pas mener des guerres vulgaires. C’était donc un malentendu, s’il avait pu, à la tête de son journal, symboliser les droites? Il y avait, chez cet homme, une conscience politique, l’idée d’être d’une lignée, qu’atténuait le goût des mots et d’une civilisation apaisée. Il avait nourri, dans des débats d’éditorialistes, des querelles mémorables avec Roland Leroy, le directeur de l’Humanité, qualifié d’ignoble dans des envolées épiques.

 

 

Mais dans la vie réelle, Leroy et d’Ormesson se connaissaient depuis toujours. D’Ormesson avait été invité, avec Ferrat, au pot de départ de Leroy. Ils partageaient l’amour d’Aragon, ce communiste et esthète à la fois, l’auteur du Mentir-Vrai. Leroy et d’Ormesson débattraient ensemble, vieillards complices, dans un hommage à Aragon organisé par l’Humanité en 2012. C’est réjouissant à entendre, et cela reste, et nous sommes cela, ce pays de mots et de fausses querelles, et nos mots survivent aux malheurs du monde. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (143 articles)
Journaliste
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