France

La France doit-elle craindre un engrenage entre terrorismes djihadiste et d’extrême droite?

Nicolas Lebourg, mis à jour le 15.11.2017 à 17 h 52

Les attentats islamistes ont mobilisé une nouvelle frange de l'ultra droite tout en radicalisant une partie de l'opinion contre l'islam en général. Un terreau idéologique explosif qui inquiète le Renseignement français.

Membres du Raid à Marseille, lors de l'arrestation à Marseille en avril 2017 de membres de l'ultra droite suspectés de préparer des actes terroristes sur le territoire français I BORIS HORVAT / AFP

Membres du Raid à Marseille, lors de l'arrestation à Marseille en avril 2017 de membres de l'ultra droite suspectés de préparer des actes terroristes sur le territoire français I BORIS HORVAT / AFP

Le récent débat sur la possibilité d’un «terrorisme d’ultra droite», relancé il y a un mois lors des arrestations à Marseille d’une dizaine d’activistes, et le retour des menaces de mort envers la rédaction de Charlie Hebdo en inquiète plus d’un quant à un engrenage entre terrorisme djihadiste et d’extrême droite.

La question nécessite de regarder conjointement l’état culturel du pays (y a-t-il un climat propice?) et l’état factuel de ce que les services de police nomment «l’ultra droite» –expression qui ne renvoie nullement à un courant politique mais recouvre pour les policiers les éléments violents d’extrême droite, alors qu’«ultra gauche» est une catégorie idéologique.

Les services de police face aux enchaînements terroristes

La crainte d’un enchaînement de violences terroristes a été exprimée peu après les massacres de l’automne 2015. Entendu le 10 mai 2016 par la commission de défense nationale de l’Assemblée nationale, Patrick Calvar, le directeur général de la Sécurité intérieure, déclarait:

«Les extrémismes montent partout et nous sommes nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultra droite qui n’attend que la confrontation. Et cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu. Encore un ou deux attentats et elle adviendra. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires

Quelques semaines plus tard, il ajoute devant des députés: «Nous sommes au bord de la guerre civile.» Ces propos ont eu un large écho dans la presse, d’autant plus qu’ils ont été publiés quelques jours seulement après le meurtre par un djihadiste d’un couple de policiers dans les Yvelines et l’arrestation en Ukraine d’un jeune Français d’extrême droite en possession d’un stock d’armes de guerre que, d’après les autorités ukrainiennes, il comptait utiliser en France contre une mosquée, une synagogue et des bâtiments publics.

Ces propos étaient-ils irraisonnés de la part du responsable de la sécurité intérieure? Ils s’inscrivaient dans le contexte continu depuis janvier 2015 d’un parallèle fait entre notre moment et l’époque de la Guerre d’Algérie. Après le massacre perpétré à Nice le 14 juillet 2016, des commentateurs se déchaînèrent contre une «surveillance» de la droite au détriment des islamistes, le magazine Causeur, dans un billet improbable, allant jusqu’à affirmer que la gauche cherchait à provoquer cet affrontement pour contrer le Front national...

Outre la représentation tout à fait excessive des propos du directeur de la DGSI, ces réactions marquaient surtout une méconnaissance totale du travail des services de sécurité. Car, justement dans le cadre du parallèle avec la Guerre d’Algérie, prévoir et prévenir les cycles de réactions terroristes fait partie de leur travail.

Par exemple, en 1962, les synthèses quotidiennes de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), remises à moins d’une dizaine de responsables élus ou administratifs, montrent que, si les services sont prioritairement concentrés sur les velléités terroristes de l’Organisation de l’armée secrète (OAS, ultras de l’Algérie française), ils ont aussi un œil concentré sur l’activité des anti-OAS, conscients qu’il faut surveiller chaque bord pour maîtriser la situation.

C’est l’enchaînement de factions marginales qui s’estiment en état d’action violente légitime qui peut entraîner le pays dans une violence généralisée, et c’est cela la question: si l’existence d’une idéologie islamiste nourrissant un terrorisme djihadiste est une évidence dans la France actuelle, y a-t-il possibilité que l’islamophobie puisse utiliser celle-ci comme raison justificatrice et provoquer un passage à l’action terroriste des éléments radicalisés?

L’islamophobie peut-elle entraîner un soutien à une violence terroriste?

La crainte de l’islam pourrait certes être le moteur d’une radicalisation de la société française, venant justifier des violences racistes. En 2015-2016, entre un quart et un tiers des Français (28%) sondés par l’Ifop campe sur une position dure selon laquelle «l’islam représente une menace». Cette opinion est donc minoritaire, montrant que le désir de confrontation ne prévaut pas. Pour autant, ces 28% représentent une minorité importante. Or, l’éclatement de troubles et la montée d’un climat d’affrontements communautaires sont souvent le fait de minorités radicalisées dont les actes peuvent enclencher un cercle vicieux et une propagation mimétique des violences.

Même si ces 28% de Français qui perçoivent l’islam comme une menace ne sont pas, loin s’en faut, massivement prêts à la confrontation, ils pourraient constituer une caisse de résonance au profit d’une marge contre-terroriste. Cette proportion de personnes percevant l’islam comme une menace atteint 60% parmi les sympathisants du FN, 31% parmi ceux des Républicains et 19% dans les rangs de l’électorat PS.

Mais, plus encore, si on change les termes de la question apparaît le risque de ce que l’on nommait jadis «une contre-révolution préventive». En juillet 2017, 74% des personnes interrogées par Ipsos jugeaient que l'islam «cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres», et cette opinion était partagée majoritairement dans tous les segments politiques. Or, c’est bien la thématique d’une islamisation de l’Europe à laquelle celle-ci doit résister qui nourrit et auto-justifie tant la dynamique électorale néo-populiste européenne, la droitisation des élites culturelles et politico-médiatiques, ou qui dans le manifeste d’Anders Breivik justifie le passage au terrorisme.

En ce cadre, est particulièrement significatif un sondage Ifop de 2016 réalisé après le double meurtre des policiers à Magnanville. Selon ses résultats, si des groupuscules lançaient des actions de représailles, ils pourraient bénéficier d’une certaine bienveillance de la part d’une frange de la population. Parmi les personnes interrogées sur leurs réactions si de telles actions de représailles étaient menées, 51% les condamneraient. 39% les comprendraient sans pour autant les approuver, et 10% les approuveraient.

Ces données démontrent clairement qu’un potentiel de confrontation existe aujourd’hui dans la société française et que la série d’attentats qui a visé notre pays a sérieusement ébranlé le rempart républicain, jusqu’au légalisme qui fait de l’État le seul détenteur de la violence physique légitime.

La réaction instinctive de condamnation de ce type de violence aveugle n’irait pas de soi pour des pans entiers de groupes sociaux pourtant traditionnellement modérés et réprouvant la violence. 36% des cadres supérieurs et des professions libérales, 39% des titulaires d’un diplôme supérieur à bac+2 et 57% des catholiques pratiquants ne condamneraient pas absolument des attaques de lieux de culte, de commerces ou de quartiers fréquentés par des musulmans si une nouvelle série d’attentats avait lieu.

Non seulement la condamnation ne serait pas unanime, y compris dans ces milieux, mais une minorité significative s’élevant à 10% de la population les approuverait. Au sein de cette masse, on conçoit aisément qu’une frange d’individus puisse passer à l’acte ou se joindre à des émeutes ou des incidents violents qui pourraient survenir. La prudence est donc requise, sans surestimer les risques puisqu’il ne saurait être question de minorer les capacités stabilisatrices et le pouvoir de résilience de la société française.

Effet de générations

 

Ce climat offre un potentiel, mais si les jeunes activistes récemment arrêtés rêvaient de fonder une nouvelle OAS à l’action terroriste orientée contre les personnes d’origine arabo-musulmane, elle n’en était même pas un ersatz, n’ayant aucun relais au sein de la société ni au sein de l’appareil d’État, au contraire de ce qu’eut sa devancière. Certes, la zone concernée est significative: Marseille fait partie des zones d’implantation historique de l’extrême droite radicale.

En sus, le jeune âge des personnes arrêtées, entre 17 et 29 ans, fait sens. Durant la Guerre d’Algérie, le groupe activiste d’extrême droite le plus connu était Jeune Nation. Sur les 768 membres fichés par la DGSN en 1961, cette organisation activiste comptait 87% d’hommes (et 10% de membres dont nous ne connaissons pas le sexe). Sur les 407 dont nous avons la date de naissance, 56,5% étaient nés entre 1935 et 1945.

Autrement dit, ces activistes étaient des hommes jeunes qui avaient reçu une formation militaire via la conscription, dont les pères avaient été en âge de combattre durant la Seconde Guerre mondiale, tout comme leurs grands-pères lors de la Première Guerre mondiale. Ils pouvaient être enclins à penser que cette guerre-ci était celle de leur génération, et à vouloir la prolonger au-delà des décisions étatiques, puis jusque dans la guerre civile –notamment pour ceux qui étaient trop jeunes pour avoir pu participer aux combats en Algérie.

La jeunesse actuelle est très différente. Pour l’essentiel, les djihadistes français sont à l’instar des jeunes activistes d’extrême droite des hommes jeunes, entre 25 et 35 ans, d’un niveau de diplôme généralement assez modeste, d’une extraction plutôt populaire. Mais leur assise dans la population et leur degré de structuration sont faibles. De plus, cette question générationnelle implique d’autres aspects.

Car, en ce qui concerne l’ensemble de la population, et non plus seulement les noyaux radicalisés, l’effroi d’aujourd’hui est aussi celui de ces générations de moins de 50 ans qui ignorent quasiment tout de la réalité concrète des conflits. La guerre étant devenue une affaire technique et technologique confiée à des professionnels, le surgissement de crimes de masse tels que les attentats de Daech est donc un «imprévu» qui confronte au tragique de l’histoire une population qui l’avait refoulé et externalisé, et qui, dès lors, hésite parfois entre catatonie et croisade –soit deux manières de fuir le réel par une réaction exaltée plutôt que soupesée. Il y a un manque de préparation au déchaînement de la violence qui peut à la fois participer de l’agitation socio-culturelle mais contribuer à la stabilité factuelle par manque de personnes aptes à l’action.

Dès lors, les propos de Patrick Calvar doivent sans doute davantage être interprétés comme l’expression d’une inquiétude relevant d’un double niveau: celui d’un schéma potentiel à prévenir et celui d’évolutions personnelles ou de petits noyaux surveillés par les services. Au contraire donc de ce que purent affirmer divers commentateurs, les faits survenus depuis plus d’un an ne les invalident pas. En l’état, deux ans après les carnages de novembre, c’est là que nous en sommes, en attendant la suite.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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