Culture

«Géopoétique» de MC Solaar, la chute d'une idole

Thomas Messias, mis à jour le 08.11.2017 à 15 h 50

Vingt-six ans après «Bouge de là», une décennie après la sortie de son précédent disque, Claude M'Barali revient avec un album intitulé «Géopoétique». Bilan: c'est tellement dur de voir ses idoles prendre de l'âge et de vieillir avec elles.

Détail de la pochette de l'album Géopoétique de MC Solaar

Détail de la pochette de l'album Géopoétique de MC Solaar

1997: à l’occasion de la sortie de l’album Paradisiaque, je fais la connaissance de MC Solaar. C’est une révélation. Jusqu’ici peu perméable au hip-hop, j’en découvre notamment la dimension littéraire, la force d’évocation, la manière de réinventer le storytelling. J’ai 13 ans et je rattrape rapidement mes lacunes en allant acheter ses deux premiers albums, Qui sème le vent récolte le tempo (1991) et Prose combat (1994), chez le disquaire du coin.

Je m’identifie à ce rappeur lettré et réservé, et je l’envie d’autant plus qu’il sort à l’époque avec Ophélie Winter, élue à l’époque femme la plus sexy du monde par un jury composé de moi-même. Je me dis que moi aussi, en me cultivant autant que possible et en écrivant de beaux textes, j’aurais peut-être une chance de séduire un jour la fille de mes rêves, et ce malgré mon physique quelconque (spoiler: c’est ce qui a fini par se produire).

Si mon enfance a été placée sous la férule de Michel Fugain (Olympia 93, mon premier concert, merci de ne pas se moquer), les instants les plus marquants de mon adolescence sont dus à MC Solaar. Plus tard, au début de l’âge adulte, c’est Miossec qui a pris le relais. Mes héros n’ont jamais été de mon âge. Mais aujourd'hui, l’âge semble être l’une des principales préoccupations du rappeur de Dakar et du chanteur de Brest, tellement conscients de vieillir, tellement soucieux de rester jeunes. Ça me rappelle cette citation attribuée à Jules Renard: «La vieillesse, c'est quand on commence à se dire: “Jamais je ne me suis senti aussi jeune”.» Il est là, le problème de Miossec et de Solaar: jadis fringants, ils n’ont cessé de courir après leurs jeunes années au lieu d’assumer pleinement leurs tempes grises. Quitte à courir à la catastrophe artistique.

Prendre de l'âge

Dans son premier album, Boire, Miossec chantait «La Vieille» en hommage à une quadra qui faisait son admiration. Dans son cinquième, 1964, il soufflait sa quarantième bougie avec amertume (voir notamment le titre «En quarantaine»). Deux années plus tard, dans le morceau «30 ans», il s’adressait à un(e?) trentenaire tout en tentant de se rappeler comment c’était d’être jeune.

L’album Géopoétique de MC Solaar, qui vient de sortir, semble compiler les deux dernières étapes. On ne l’a pas vu prendre de l'âge, mais le rappeur aura bientôt 49 ans. On ne l’a pas non plus vu disparaître, lui qui n’avait pas sorti d’album depuis 2007. Sur l’album Paradisiaque, il y avait ce titre, «Les Temps changent», qui rencontra un beau succès. Solaar y décrivait avec punch et précision le fossé qu’il voyait se creuser entre sa génération et la suivante. Une jolie nostalgie s’en dégageait, d’autant que si MC Solaar s’y montrait légèrement réactionnaire, il affirmait également être conscient de l’être. «À l’époque c’était différent, maintenant, c’est différent», concluait le morceau, comme pour statuer sur le fait que oui, le monde évolue, et qu’il n’est pas forcément nécessaire de s’en offusquer.

Cette fois, Claude M’Barali est passé à l’étape supérieure: il décrit son propre processus de vieillissement, portraitise avec effarement ceux qui sont désormais plus jeunes que lui, et témoigne d’un manque criant d’inspiration qui le pousse à s’auto-citer ou à remplacer ses allitérations d’antan par des calembours indignes de Laurent Ruquier.

Intronisation

Le ton est donné dès «Intronisation», le titre qui ouvre l’album. L’auto-célébration y est totale mais le second degré absent. D’abord, des chœurs y psalmodient le nom du rappeur, avant que celui-ci ne se serve la soupe tout seul au gré d’un texte pot-pourri qui compile certaines de ses lignes les plus célèbres. Cela démarre par «Tout a commencé là-bas dans la ville qu’on appelle Maisons-Alfort», puis suivront des phrases issues de titres comme «Victime de la mode», «Obsolète», «La Concubine de l’hémoglobine»…

Musicalement discutable (comme quasiment tout ce qui suivra), «lntronisation» est un exercice dangereux, parce qu’il force l’auditoire à se prêter au petit jeu de la comparaison. Tant au niveau de la rythmique que de la rhétorique, la petite vingtaine de titres qui suivront est loin de pouvoir se hisser à la hauteur des textes écrits par Solaar il y a plus ou moins vingt ans.

L’enchaînement avec le single «Sonotone» est donc des plus cruels. Pas aidé par une production assez désastreuse («MC Solaar, c’est Jul en moins bien», osera un chroniqueur du podcast No Fun sans que l’on puisse complètement lui donner tort), il y délivre ses doutes d’homme vieillissant («À chaque check-up ça n'va pas mieux / J'ai la carte vermeil et la retraite, j'suis vieux»). En milieu de morceau, une sorte de pacte avec le diable semble lui permettre de pouvoir vivre une deuxième jeunesse («Résurrection, retour de l’érection»). Sans second degré là encore. Solaar ne se demande pas s’il doit signer le pacte: il signe et ne le regrette pas. Il se sent jeune, frais, à la page. Une impression d’autant plus navrante qu’elle est erronée.

Très instructive, l'émission du podcast No Fun consacrée à Géopoétique insiste notamment sur ce point: avoir été un précurseur dans les années 1990 ne donne pas tous les droits et n’empêche pas d’échapper au ridicule ou à la ringardise. Il y a quelque chose d’un peu gênant, voire d’un peu triste, dans la façon dont le type hésitant de jadis semble désormais si sûr de ses effets.

Les temps changent

Le début de l’album est extrêmement édifiant, puisque dans le troisième morceau, «L’Attrape-nigaud», MC Solaar parle à nouveau des ravages des années, et de l’impact négatif de la société sur les jeunes gens. Se glissant dans la peau d’un «môme» pur et innocent, il découvre qu’il ne s’intègrera qu’en parlant «de drogue, de pin-up et d’alcool». Les temps changent, en somme.

Le problème, c’est que ce morceau donne l’impression d’un manque total de vécu. Lorsque IAM chante «Petit frère», on y croit. Quand Solaar fait mimer à un gamin les bruits de l’AK47 et du Beretta, on y voit juste le point de vue qu’un quasi quinqua réactionnaire qui parle d’une génération qu’il ne connaît pas, ou en tout cas seulement par le prisme des reportages à sensation de certaines chaînes télévisées.

Il y a vingt ans, je rêvais d’être Solaar; aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il m’indique les directions à ne pas prendre. Qu’a-t-il fait pendant ses dix ans de silence, à part parader chaque année au sein de la troupe des Enfoirés (dont il a co-écrit l’un des derniers hymnes avec Grégoire)? Je l’imagine mener une vie tranquille, engoncé dans trop de certitudes. En rompant le contact avec son public et avec la jeunesse à laquelle il aimerait s’adresser, il semble également avoir perdu le sens des réalités.

Celui qui confie observer le monde grâce à Google Actu semble avoir un avis sur tout mais ne développe jamais. Une blague sur le sans gluten dans «Adam & Eve», des considérations assez vagues sur le harcèlement de rue dans «Jane et Tarzan»… MC Solaar porte sur ses congénères un regard sans point de vue, où rien ne va au-delà de la petite pique cynique.

«Veux-tu monter négro?»/«Monténégro»

Même dans sa façon de jouer avec les mots, Solaar a évolué dans le mauvais sens. À une époque où une punchline peut faire des dizaines de milliers de partages sur Twitter, le rappeur n’entend pas donner sa part au chat. Il oublie simplement un point essentiel: si le tweet est relativement éphémère, la parole de l’artiste est vouée à rester. Toute sa vie, Claude M’Barali devra assumer la paternité des paroles du titre «Géopoétique», dont le premier couplet ne manquera pas de vous rappeler les blagues dominicales de votre oncle un peu beauf.

«Je commande un sondage pour des vacances à Singapour 
On vote à main levée: y a cinq filles contre et cinq gars pour 
Routard, je leur soumets mes vacances seul en Estonie 
Mais il manque une voix, était-ce Ariane ou est-ce Tony? 
Une asiat' me branche: “Veux-tu monter négro?” 
J'ai descendu la tasse cul-sec comme un schnaps du Monténégro,
Petite taille, taille fine, était-elle thaï ou de Taiwan? 
Son jean n'est pas diesel, c'est un gasoil de taille “one”»

Cela pourrait passer pour un pétage de plombs volontaire si tout l’album n’était pas traversé par une obsession du calembour de bas étage («Tandis qu’ils prennent des sashimi, comme d’hab moi je prends le maquis», sur «La Clé»), sans poésie ni fond.

Claude et moi, on ne se comprend plus. Conscient d’avoir vieilli, l’assumant même au détour de certaines lignes, il clashe pourtant les plus jeunes tout en semblant rêver de faire partie de leur cercle. Un vrai paradoxe sur pattes. J'imaginais qu'après dix ans d'absence, le rappeur allait revenir avec un regard d'adulte mûr et sage sur le monde actuel. Ce n'est pas franchement ce qui s'est passé. Mes grands frères spirituels d'hier n'ont visiblement plus rien à m'apprendre, errant comme des zombies un dictionnaire de rimes à la main. C'est dur de grandir entre Solaar et Miossec: cela donne l'impression qu'il est impossible de bien vieillir, d'accepter son sort, de vivre en phase avec son époque. À moins que je n'aie simplement pas choisi les bonnes idoles.

Thomas Messias
Thomas Messias (135 articles)
Prof de maths et journaliste
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