Monde

Mais que se passe-t-il au Venezuela?

Gaël Brustier, mis à jour le 01.08.2017 à 14 h 48

Au moins quinze personnes sont mortes pendant le week-end des élections pour la formation d'une assemblée constituante au Venezuela. L'illustration de l’intensité d’un conflit politique aux relents de guerre civile.

Nicolas Maduro, le 31 juillet à Caracas au Venezuela | RONALDO SCHEMIDT / AFP

Nicolas Maduro, le 31 juillet à Caracas au Venezuela | RONALDO SCHEMIDT / AFP

Au Venezuela, pays sis entre Amazonie, Andes et mer de Caraïbes, les trois dernières décennies ont été marquées par l’opposition de deux sociétés quasi-irréconciliables et une polarisation extrême activée par la présidence d’Hugo Chavez. Peu connue sous nos latitudes, la réalité de l’Amérique latine est souvent interprétée à l’aune de schémas simples sinon simplistes. La situation politique au Venezuela est un sujet propice à toutes les approximations, toutes les contrevérités, toutes les exploitations aussi. Entre opposants et partisans du pouvoir chaviste (partisans d’Hugo Chavez, mort en 2013), le conflit est devenu paroxystique.

Nicolas Maduro n’est pas Hugo Chavez. Son entêtement et la radicalisation d’une partie de son camp est le symétrique de celle d’une opposition dont les luttes internes reflètent les rapports de forces entre partisans de la légalité et de l’action violente. L’élection de dimanche ne marque pas la fin d’une crise profonde.

Le mal vénézuélien

L’État vénézuélien est peu développé en comparaison de la taille du pays. La construction d’un État s’inscrit dans le temps long et, tant les prédécesseurs de Chavez que Chavez lui-même ont gouverné un pays dont l’appareil étatique était peu développé ou peu efficace. Il n’y a pas, au Venezuela, de monopole de la violence légitime.

Souffrant historiquement d’un déficit de construction étatique, le chaos organisationnel des polices vénézueliennes contribue à la dégradation actuelle et accélérée de la situation politique. Lorsque l’on diffuse des images de policiers molestant ou assénant des coups sur une personne, il est impératif d’identifier à quelle police on a affaire. Il existe, au Venezuela, plus d’une centaine de polices, aux mains d’autorités décentralisées. Depuis les débuts du régime chaviste, la confusion est totale, tant pour les citoyens que pour les observateurs de la situation dans le pays. À Caracas, la police de Libertador (le Caracas historique et les quartiers de l’Ouest, les plus pauvres) n’est pas la police métropolitaine du Grand Caracas (aux mains de l’opposition).

Depuis les débuts du XXe siècle, l’exploitation du pétrole a «avalé» l’ensemble de l’économie du pays. Économie de rente, elle en a produit les effets: atrophie de l’appareil productif, corruption endémique, invraisemblables circuits financiers captant l’argent du pétrole, importations payées plusieurs fois leur prix en conséquence… Chavez assoit son pouvoir sur la démocratisation de la distribution de l’argent du pétrole sans amener l’économie vénézuelienne à se diversifier.

Clivages sociaux et territoriaux et préjugés racistes

En 1958, la démocratie revient au Venezuela après une période de dictature. Deux grands partis émergent et s’imposent. Un pacte les unit (Punto Fijo) qui exclut les communistes du PCV du pouvoir et de l’accès aux institutions. Une gauche non communiste s’organise. Elle aura une importance électorale marginale, connaîtra ses expériences de guérilla et subira une répression constante, allant jusqu’au meurtre de certains de ses animateurs. Cependant, entre COPEI (démocrate-chrétien) et AD (social-démocrate), il existe une forme d’alternance. Départagées par des élections, ces forces peuplent aussi les administrations et l’entreprise nationale PDVSA de leurs clientèles respectives.

Une importante partie du pays est tenue à l’écart des élections et du système institutionnel. Descendants d’esclaves, les Zambos (métis), souvent pauvres, vivent en marge d’une démocratie aux relents autoritaires que l’on prend pour modèle en comparaison des dictatures sanguinaires du Cône Sud de l'Amérique du Sud.

Nous vivons actuellement la fin d’un cycle politique engagé en 1989 avec le Caracazo. À cette date, une série de réformes structurelles provoque des journées de chaos dans Caracas. Emeutes, pillages, répression. Bilan: plus de 3.000 morts en quelques jours. Des escadrons de la mort assassinent des syndicalistes. La IVe République vénézuelienne se décompose. La violence s’installe et le désarroi social s’amplifie. La présidence de Rafael Caldera (1994-1998) prétend résoudre la crise politique endémique mais son ralliement aux recettes économiques misant sur la déréglementation et les privatisations le précipite dans l’impopularité.

Les armes ou les urnes

Initialement, Chavez se fait connaitre par une tentative de coup d’état menée par des officiers progressistes en février 1992. Abandonnant la voie des armes pour les élections, il est élu en 1998 et engage un changement de Constitution.  

Chavez mise vite sur une stratégie assise sur le développement des «Missions» à vocations sanitaire, sociale, éducative, court-circuitant un appareil d’État combinant faiblesse, lourdeur et manifestant longtemps une hostilité à l’égard de l’exécutif. L’argent de la manne pétrolière est directement investi dans les Missions, qui améliorent la vie de pans entiers de la population jusqu’alors tenus à l’écart des fruits du pétrole. Sous-équipé en dispensaires, hôpitaux, écoles, le Venezuela se dote d’infrastructures installées dans les barrios, les quartiers les plus pauvres qui fournissent des bataillons d’électeurs, de sympathisants et de militants chavistes.

En 2002, l’opposition réussit à déposer Chavez au terme d’un coup d’État militaire et télévisuel. Quarante-huit heures durant, Chavez est emprisonné et manque de peu d’être exécuté. Comprenant que le sort de son gouvernement ne se joue pas que sur le plan interne mais également sur le plan international, Chavez va s’attacher à multiplier les scrutins galvanisant son camp tout en rendant le système électoral incontestable. La Fondation Carter, qui ne passe pas pour être indulgente à l’égard des régimes non démocratique, a considéré de longue date que le système électoral vénézuélien était sûr et l’un des plus fiables du continent. Chavez vise à atteindre les «dix millions» de voix qui assureraient à son gouvernement une stabilité réelle. En plusieurs occasions, il remporte des succès nets sur ses opposants (contre Manuel Rosales en 2006 notamment).

La violence ne disparaît pourtant pas du pays. Danilo Anderson, le procureur chargé du dossier relatif au putsch de 2002, est assassiné dans l’explosion de sa voiture en 2004. À plusieurs occasions, des coups militairement préparés en Colombie sont déjoués. La tension politique ne baisse pas.

Des choix sont opérés au sein du gouvernement chaviste quant à la politique économique, qui n'a pas soustrait le Venezuela à l’économie de rente. Les cours du pétrole chutant, la machine chaviste s’est enrayée, tandis qu’une partie de la population, plus aisée au terme de deux décennies de redistribution, n’avait plus les mêmes attentes qu’aux débuts du chavisme. Un électeur vénézuelien de cette année peut être né… sous le premier mandat de Chavez.

Caracas grossissant au fil des décennies à la faveur d’un exode rural, c’est en son sein que l’avenir du pays se joue. S’il y a des violences dans l’ensemble du pays, c’est bien dans la capitale, coupée entre un Ouest pauvre et un Est riche, que la tragédie politique se joue.

L’opposition (MUD) n’est pas une. Elle est diverse, voire disparate. Enrique Capriles Radonski, figure ancienne de l’opposition, candidat contre Chavez en 2013, a eu tendance à devenir partisan d’une voie électorale et légale dans le cadre institutionnel, avant de suivre la radicalisation de la base militante de l’opposition. Leopoldo Lopez, animateur de «Voluntad Popular» et maire de Chacao (arrondissement de Caracas, fief de l’opposition la plus dure) affiche son «centrisme» tout en étant le tenant d’une ligne promouvant ouvertement le recours à la violence. Fils d’une dirigeante de PDVSA, il a participé au putsch de 2002 et été condamné par la justice. Le juge qui l’a condamné est mort… assassiné. D’anciens chavistes ont rejoint la MUD, parfois avant de revenir dans le giron du pouvoir.

Une guerre civile silencieuse

De fait, c’est moins une «répression» qui est en cours au Venezuela qu’une forme de guerre civile à bas bruit. Des militants de l’opposition sont assassinés comme des militants du pouvoir. Lorsqu’un candidat à l’élection de l’Assemblée constituante convoquée par Maduro, mais boycottée par la MUD, est assassiné, on se doute que ce n’est pas par les Chavistes mais, beaucoup plus certainement par des groupes armés plus ou moins proches de l’opposition. Des hommes, pris à tort ou à raison pour des militants chavistes, ont été récemment lynchés par la foule. Des militants de l’opposition tombent fréquemment sous les tirs de groupes armés œuvrant localement en marge du pouvoir. Leopoldo Lopez et Antonio Ledezma, autre figure de l'opposition, ont été arrêtées ce mardi 1er août. Ils avaient appelé à ne pas participer au scrutin qui a élu, dimanche dernier, l'Assemblée constituante voulue par le président socialiste Maduro.

Victime de son économie de rente comme de la faiblesse de sa construction étatique, dépourvu de monopole de la violence légitime, en proie à une crise liée à la baisse des cours du pétrole, théâtre d’une extrême polarisation sociale et politique, le Venezuela s’enfonce dans la violence. Les interprétations de la situation au Venezuela sont souvent marquées par le recyclage de concepts, de termes, de mots hérités de la Guerre Froide. Ces interprétations ont une vocation politique interne à notre pays mais ne permettent pas de resituer la réalité actuelle du Venezuela. 

Gaël Brustier
Gaël Brustier (103 articles)
Chercheur en science politique
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