France

La sociologie française face à son déclassement

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 11.07.2017 à 14 h 43

Attaqués de l’extérieur, les sociologues doivent défendre leur légitimité tout en faisant face à la précarité de la profession. Sans oublier de répondre à une question inconfortable: la sociologie peut-elle survivre à la crise de la social-démocratie?

Le siège du CNRS à Paris. JOEL SAGET / AFP

Le siège du CNRS à Paris. JOEL SAGET / AFP

J’ai lu dans une interview du sociologue du temps et de l’accélération Hartmut Rosa qu’à chaque seconde, un à deux millions d’êtres humains se trouvaient dans les airs, voyageant en avion d’un lieu à l’autre de la planète. Combien de personnes sont-elles en train d’assister à un congrès, à un colloque ou à un séminaire au moment où vous lisez cet article? Un sociologue a forcément travaillé là dessus. Parce qu’en 2017, on trouve de la sociologie de tout, et un sociologue pour chaque chose: il y a de la sociologie des transports, de la sociologie de la certification, de la sociologie des médias, de la sociologie des enfants, de la sociologie du surf, de la sociologie des bûcherons, de la sociologie des écoles de samba à Rio et même une sociologie des universitaires, sorte de sociologie au carré –comme s’il y avait une physique quantique des physiciens, ou une micro-économie des auteurs de manuels de finance.

Le septième congrès des sociologues français, qui avait lieu à Amiens la semaine du 3 juillet, en réunit plus d’un millier et s’organise en cinquante sous-espèces de sociologues, des réseaux thématiques –par exemple «Sociologie et Religions», «Famille, vie privée, vie publique», «Réseaux Sociaux». Dans le cadre de ces comités, les chercheurs présentent des communications sur des recherches en cours ou passées. Chaque réseau a sa spécificité et quelque part, sa propre sociologie: «On peut noter des affinités électives entre les sociologues, jusque dans leur habitus et leur hexis corporelle, et les sujets abordés», observe Arnaud Saint-Martin, sociologue des sciences (Centre Européen de Sociologie et de Science Politique) et membre du bureau de l’Association française de sociologie (AFS) qui organise ces rencontres. Traduction: les sociologues ont tendance à ressembler à leur objet d’étude. Il paraît même que le réseau thématique «socialisation» est le bon élève en matière d’animation de son propre réseau.

La sociologie déclassée

Parmi les chercheurs présents, beaucoup sont de jeunes doctorants, la jeunesse étant un concept assez relatif et élastique en sociologie dans la mesure où un post-doctorant de 39 ans sera considéré comme «jeune» du point de vue de son âge académique. Un de ces «jeunes» sociologues me raconte le parcours du combattant qui attend tout nouveau docteur. Jadis un titre marquant l’entrée dans la stabilité professionnelle, le doctorat, qui s’obtient après une thèse qui peut durer trois comme huit ans, n’est plus que le «bac» du sociologue: il ouvre le droit à continuer la partie pendant quelques années supplémentaires dans une lutte acharnée pour les rares postes disponibles. Le candidat cherche alors un contrat de recherche sur une courte période d’un an, un post-doctorat qu’il peut éventuellement renouveler… parfois une dizaine de fois.

Cette transition vers l’âge adulte académique est ponctuée de contrats d’enseignement courts –des vacations– et d’auditions pour obtenir un poste de maître de conférences, le premier grade pour enseigner avant, peut-être, la prestigieuse Habilitation à diriger des recherches (HDR) et le titre de professeur, puis les différents dan que l’universitaire peut accrocher à sa ceinture tout au long de sa carrière institutionnelle –des échelons. «Si tu additionnes tous les candidats qui ont soutenu leur thèse et sont qualifiés cette année [autorisés à postuler] et tous ceux des années précédentes qui recherchent un poste, tu obtiens facilement 2.000 personnes», m’explique l’un de ces vacataires de la recherche.

Conséquence inévitable, poursuit un de ses confrères:

«On trouve 80 à 150 candidats sur un seul poste de maître de conférences. De très très bons candidats, c’est à dire qui ont déjà publié un article dans la Revue française de sociologie, la référence, et qui sont souvent bien meilleurs que les profs qui les auditionnent, ne sont même pas présélectionnés».

Doctorante à l’université Lumière Lyon 2 et élue au comité exécutif de l'association française de sociologie, Virginie Blum a interpellé l’amphi rempli de sociologues au nom des précaires de la recherche qui, m’explique-t-elle, sont devenus une variable d’ajustement de plus en plus institutionnalisée, et dont le sort pèse fortement sur la santé collective de la discipline:

«Dans cette période de pénurie de poste, la concurrence et la compétitivité sont accentuées, ce qui crée de plus en plus de tensions internes. D’autant qu’il n’y a aucun contrôle extérieur sur le processus de recrutement universitaire: les critères sont propres à chaque université et à chaque département, avec une forme de népotisme. Comment, en tant que sociologue, peut-on fermer les yeux sur ce qui ressemble quand même à un système de domination?»

Ces témoignages d'une situation désormais connue sur une «génération sacrifiée» qui peuple les facs de sciences sociales peuvent aider à comprendre pourquoi l’ambiance est plutôt dégradée au sein de la profession. Et pourquoi une affaire en apparence anodine a déclenché depuis quelques semaines la rage de milliers de prétendants. Certains candidats ont suivi le long processus du concours de recrutement au poste de chargé de recherches au CNRS. Parmi eux, deux ont été classés premiers ex aequo par le jury d’admissibilité, composé de pairs de la discipline qui évaluent les travaux du candidat. Après ce premier classement rendu, un second jury, dit d'admission, entérine généralement la décision et nomme les meilleurs candidats aux postes. Or, ce jury a éliminé ces candidats. Il les a littéralement «déclassés», ainsi que deux autres candidats sociologues.

De l’extérieur, l’affaire est horriblement complexe, bureaucratique et ennuyeuse. Pour les sociologues réunis en congrès, en revanche, c’est le coup de grâce politique contre une profession qui n’a jamais cessé de susciter la méfiance des membres d’autres disciplines, des hauts fonctionnaires qui administrent la recherche, du reste de la société. Un autre «jeune» docteur en sociologie, qui évolue dans cet espace-temps extensible entre l’après-études et l’avant-emploi, m’explique ce que cette affaire signifie pour lui:

«Il subsistait encore une espérance rationnelle, reposant sur une probabilité certes très faible, que si on travaillait bien, qu’on publiait de très bons travaux, on pouvait un jour être nommé au CNRS. Avec ce déclassement, c’est cette espérance qui a explosé.»

Selon quatre sociologues qui ont écrit une longue tribune sur le cas dans la revue Zilsel, «une ligne rouge a été franchie» par l’instance du CNRS en charge d’évaluer les candidats. Selon eux, les arguments avancés -manque d’internationalisation des carrières- reposent sur des critères discutables, le fameux «impact factor» et ses indicateurs bibliométriques typiques de la gestion managériale de la recherche académique. «Mais les raisons de cette vulnérabilité des sciences sociales aux oukases des bureaucrates de la recherche sont sans doute plus profondes», poursuivent les auteurs. Il s’agirait selon eux d’«une sanction vis à vis d’une certaine sociologie». Au regard des travaux des quatre candidats rejetés, les membres du jury auraient choisi de sanctionner «une sociologie qui fait du social», «une sociologie gauchiste». Le mot est lâché.

L’éternel procès de la sociologie militante

Selon une pétition signée par de nombreux sociologues, l’affaire du déclassement est «une attaque de la sociologie en tant que discipline scientifique». Une de plus? «La posture défensive de la discipline apparaît de plein de manières épidermiques pendant ce congrès, remarque l’un d’eux. Il y a eu par exemple chez les sociologues de la jeunesse des remarques sur le fait que les élus accueillaient mal les sociologues, étaient méfiants vis à vis d’eux, les identifiaient à des experts managériaux ou à des chercheurs qui étaient là pour les surveiller ou les critiquer».

De manière tout à fait significative, l’association française de sociologie a choisi comme thème de son septième congrès: «sociologie des pouvoirs, pouvoirs de la sociologie». Le sociologue français vit, en 2017, dans une certaine paranoïa entretenue il est vrai par les pouvoirs publics, les éditorialistes et plus généralement ce que les sociologues brocardent comme «le sens commun». L’ancien Premier ministre Manuel Valls n’a-t-il pas pris la parole devant le Sénat après les attentats du 13 novembre pour se plaindre qu’il en avait assez «de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé», c'est à dire précisément, selon lui, les sociologues?

Contre cette vision de la sociologie, les membres de la profession ont répondu comme ils savent le faire: en écrivant. Le sociologue Bernard Lahire, professeur à l’Ecole normale supérieure de Lyon, a apporté le contre-argumentaire le plus remarqué dans un livre intitulé Pour la sociologie, et pour en finir avec une prétendue «culture de l’excuse». À dire vrai, ça n’est pas toute la sociologie qui est visée par les critiques, en particulier depuis les attentats, mais son courant qu’on dit «critique» ou de la domination, fortement inspiré par le marxisme, le structuralisme et les travaux théoriques de Pierre Bourdieu. Pour Bernard Lahire, qui est venu s’exprimer devant ses confrères à Amiens sur le thème de la défense des sciences sociales dans l’espace public, le rejet de cette sociologie est la preuve de sa capacité permanente à agacer en révélant des rapports de pouvoir et de domination. Comme il me l’a expliqué un peu avant sa conférence:

«La science contrarie les attentes ordinaires des gens, en sociologie comme ailleurs. Cet énervement contre la sociologie commence d’ailleurs très tôt, par exemple dès qu’on fait lire aux gens leur propre verbatim dans le cadre d’une enquête, c’est à dire simplement ce qu’ils ont raconté au chercheur. Ils ne le supportent parfois pas...»

D’autant que la science de la société a établi rappelle-t-il des résultats très solides et constamment vérifiés: «prenons les inégalités en matière d’éducation. Dans tous les pays où il y a des hiérarchies sociales, il est confirmé qu’il y a des inégalités d’accès au savoir. Et quand on naît au Sahel on a assez peu de chance de terminer à Harvard.» Pour Bernard Lahire, l’interrogation sur le militantisme sociologique est donc une mauvaise manière de poser la question.

«Je pense qu’il faut se battre pour montrer que parler de domination n’est pas normatif. Ou alors il faut dire que si la terre tourne autour du soleil, c’est également un discours normatif.» Si la sociologie critique est régulièrement accusée, «c’est parce qu’il y a des courants de la sociologie qui disent des choses qu’on ne peut pas ignorer. Pour moi, c’est plutôt quelqu’un qui ne verrait jamais la domination nulle part dans la société –celle des hommes sur les femmes, celle qui s’exerce dans l’univers du travail ou encore celle des parents sur les enfants, etc.– qui aurait un vrai problème par rapport au réel. Il n’y a pas de société connue sans rapport de domination… Ce qui ne veut pas dire que la réalité sociale se réduit à la domination. Il y a aussi des rapports de coopération, sur lesquels ont insisté certains sociologues américains comme Howard Becker.»

Humour sociologique au congrès des sociologues français réunis à Amiens.

D’autres sociologues ont analysé l’état de déclassement subi par leur discipline et la concurrence qu’exercent les sciences rivales dans le cadre d’une évolution plus large des sociétés occidentales: «l’économie et la psychologie [...], de même que les sciences de gestion, ont acquis sur le Vieux Continent un prestige nouveau», écrivent dans un essai récemment publié, Socialisme et sociologie, le philosophe Bruno Karsenti et le sociologue Cyril Lemieux, directeurs d’étude à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Pour les deux auteurs, ces sciences humaines concurrentes, «fondées essentiellement sur des postulats individualistes» entrent «de plus en plus en résonance avec les nouvelles politiques économiques et les nouvelles orientations idéologiques prônées par les États européens et par l’Union européenne elle-même.» En miroir, la sociologie serait en voie de ringardisation avec l’abandon progressif de l’État social-démocrate redistributif comme horizon social consensuel. Et face au décrochage entre les politiques publiques et les ambitions de la sociologie, ses membres sortiraient en quelque sorte du bois et passeraient d’une position avant tout scientifique à une posture idéologique plus affirmée:

«Soudain, une fois les pouvoirs publics convertis au néolibéralisme, la sociologie s’est vue dans l’impossibilité de continuer à euphémiser son inclination constitutive en faveur de la perspective socialiste et, ce qui va de pair, son aversion fondatrice à l’égard de l’individualisme libéral.»

Au pays étrange où les dominés sont dominants

Le degré auquel la sociologie doit se départir ou, à l’inverse, assumer ses affinités politiques fait évidemment débat. Qu’en pensent ceux qui prennent leurs distances avec la sociologie critique et le courant de la domination? «Quand on est sociologue, on ne peut pas ne pas être critique», admet Pierre Demeulenaere. Il est pourtant l’héritier du camp opposé, celui de Raymond Boudon, «un sociologue dominé» dans la discipline, s’amuse-t-il en référence à la rivalité légendaire avec Pierre Bourdieu, qui a largement gagné au concours de postérité face à son adversaire. Selon le professeur à Paris-Sorbonne, spécialiste de théorie sociologique,

«Le discours des sociologues est aujourd’hui surdéterminé par les enjeux politiques et par leur engagement normatif. Or la sociologie ne penche pas nécessairement d’un côté: Emile Durkheim était certes de gauche mais anti-marxiste. Et Max Weber était conservateur.»

Ce diagnostic est partagé par Arnaud Saint-Martin. Comme il me l’explique au Crous d’Amiens autour d’une salade de pâtes au poulet:

«Il y a un brouillage permanent entre le boulot de sociologue et les interventions sur des scènes extrasociologiques militantes qui nuit à la crédibilité scientifique de la discipline. J’ai moi-même collé des affiches pendant la présidentielle. Clairement, je ne l’ai pas fait en tant que sociologue.»

Ce mélange des registres nuirait à une discipline dont le représentant «étudie “ce qui est” et n’a pas à dire en tant que savant si c’est bien ou mal», pour reprendre les termes de Bernard Lahire lors de sa conférence.

Au Crous d'Amiens.

L’autre question qui taraude la discipline est de savoir si elle peut survivre aux incessantes controverses de paradigmes. «Aux Etats-Unis, il y a des campus qui sont à feu et à sang autour de ces questions», constate Arnaud Saint-Martin, par ailleurs amateur de «castagne» théorique –il est le coauteur d’un canular publié en 2015 dans la revue de Michel Maffesoli, qui a relancé une querelle qui court depuis une quarantaine d’années et a culminé avec l’affaire de la thèse de de l'astrologue Elisabeth Tessier, passée sous la direction du professeur controversé. C’est dans ce contexte que s’est créée l’Association française de sociologie pour mettre de l’ordre dans la discipline. «Les controverses font partie de la vie normale d’une discipline scientifique, remarque Arnaud Saint-Martin, qui s’inquiète plutôt… de leur rareté: «en France, on assiste à une indifférence croissante entre les tenants de différentes approches plutôt qu’à une réelle confrontation». Comme des galaxies qui vivent chacune leur vie parallèle, souligne un participant ou, comme le formule Pierre Demeulenaere, un risque qu'à terme, la sociologie ressemble à «une collection de discours concurrents qui sont des occasions pour chaque groupe de vivre dans leurs propres discours et leurs propres langages». Les sociologues survivront-ils à une nouvelle ère politique et au nouvel âge, résolument individualiste et même, pour certains, «anti-social», qui s'ouvre? Ils n'ont en tout cas pas encore abandonné la partie. Comme l'a formulé Bernard Lahire dans sa conférence, les membres de la profession doivent viser «l'extension du domaine de la sociologie»: «On nous reproche souvent d’être sur la défensive, alors je vous propose de passer à l’offensive…»

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (988 articles)
Journaliste
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