Culture

Radiohead, la meilleure part de nous-même

Boris Bastide, mis à jour le 16.06.2017 à 12 h 31

Le groupe britannique célèbre ce vendredi 16 juin les vingt ans de son album phare «OK Computer». Deux décennies d'une idylle sans compromis.

KEVIN WINTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

KEVIN WINTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

On dit souvent que les chansons qui bercent notre adolescence sont celles qui nous accompagnent toute notre vie. À 36 ans, je dois avouer que je ne me lasse toujours pas d'un groupe découvert il y a tout juste vingt ans du doux nom de Radiohead. Deux ans plus tôt, j'avais connu mon premier vrai coup de cœur musical avec l'album (What's the Story) Morning Glory? d'Oasis, dont je connaissais littéralement chaque mot par cœur à force d'écouter en boucle le CD sur la chaîne hi-fi de ma chambre. Son approche directe entre mélodie pop et énergie rock'n'roll avait servi de porte d'entrée vers une passion aussi soudaine qu'intense pour la musique qui ne s'est jamais démentie à ce jour.

L'été 1997 devait donc être celui de Be Here Nowle troisième album d'Oasis que j'attendais avec une impatience non feinte. Tony Blair, que le groupe avait soutenu pendant sa campagne, venait de mettre fin au long règne conservateur. La brit pop était, croyait-on, à son sommet. Et le 7 juillet, c'était sur fond de bruits d'hélicoptère que débarquait «D'You Know What I Mean», un premier single crâneur qui devait ouvrir la voie à un triomphe.

Mais voilà, en ce début d'été, un drôle d'album à l'artwork mystérieux, en tête des ventes de la Fnac de Cergy plusieurs semaines durant, vient perturber le masterplan. L'écoute sur borne finira en achat du disque, jusqu'à ce que je me laisse progressivement gagner par sa puissance d'évocation, son mélange détonant d'ombre et de lumière. OK Computer s'était tout simplement fait une place dans ma vie. Il est aujourd'hui considéré comme l'album le plus important de cette décennie.

 

Si par la suite, j'ai toujours suivi avec attention la carrière d'Oasis malgré des albums plus inégaux que ceux des débuts, l'effet d'identification n'a jamais été aussi fort qu'avec Radiohead. Il y avait plus de moi, cet adolescent complexé, dans ce quintet anglais visiblement mal dans sa peau et dans son époque que chez les frères Gallagher criant à la face du monde leur soif de devenir des stars du rock'n'roll. À ce titre, OK Computer tenait à la fois de la promesse et de l'avertissement. Promesse d'un rock conciliant à la fois une forte sensibilité et intelligence. Avertissement d'un état du monde inquiétant, névrosé. En un mot: adulte.

Poignant cauchemar

 

OK Computer a été cette acceptation d'un mystère. La traversée du miroir. Les textes cryptiques de Thom Yorke étaient autant de mots sur lesquels se projeter. Paranoïa, angoisses, perte de contrôle... Ils donnaient à voir une intériorité sensible au monde alentour, ballottée, loin des messages conquérants d'Oasis pour qui tout semblait possible. «Je trouve ça génial d'être cryptique, confiait le chanteur dès 1993 au journaliste britannique Stuart Bailie[1]. L'an dernier, tout le monde était très prévisible. J'ai été très agacé devant les meilleures ventes de tee-shirts. La seule façon de cartonner, c'était d'y écrire “Fuck off” en grosses lettres, c'est tellement ennuyeux.» Du rêve, je basculais au cauchemar, et j'en trouvais les mélodies tellement plus poignantes.

Il y avait ces envolées de Thom Yorke au chant pleines de lyrisme sur «Exit Music (For a Film)» ou «Karma Police», les guitares fracassantes de «Paranoid Android», la furie d'«Electioneering», qui je ne le savais pas encore taclait sèchement Tony Blair mais aussi leur propre sentiment d'avoir toujours quelque chose à vendre, la mélodie enfantine de «No Surprises» et, au cœur du disque, le plus terrifiant de tous, «Fitter Happier», 1 min 57 d'une voix robotique déclamant une litanie de slogans d'un monde lentement déshumanisé devenu en partie le nôtre. 

«Plus conforme = plus heureux // plus productif // confortable // Ne pas trop boire // Des exercices réguliers au gymnase (3 jours par semaine) // S'entendre mieux avec ses collègues de travail // A l'aise // Manger sainement (plus de plateau-repas saturés en graisse) // Un meilleur conducteur, patient // Une voiture plus sûre (bébé souriant à l'arrière) // Bien dormir (plus de mauvais rêves) // Pas de paranoïa // Attentif à tous les animaux (pas d'araignées chassées dans le trou d'évacuation)...»


 

«Des chansons, des idées, de la réflexion»

 

Le mythe Radiohead était né. Quelques années auparavant, en 1993, il y avait eu «Creep», le titre qui avait lancé leur carrière, dans lequel Thom Yorke s'époumonait à se dépeindre en «weirdo», ce type étrange qui rêve d'un corps et d'une âme parfaite comme de fuir ce monde. Et qui déjà avait fait basculer une génération de fans. Sophie Rosemont, journaliste à Rolling Stone, Vanity Fair, Glamour ou aux Inrocks, raconte: 

«Comme beaucoup d'ados de mon âge (je suis née en 1979), j'ai été happée par la vague “Creep”, que mes copains reprenaient dans leur groupe de rock et qui me faisait vibrer, surtout après une peine de cœur. Quand The Bends [le deuxième album du groupe, ndlr] est sorti en 1995, certains s'en sont détournés: pas moi, je trouvais l'album beaucoup plus homogène et mélodique que Pablo Honey (et j'ai découvert bien plus tard que le groupe lui-même partageait cet avis ). Je l'ai écouté non stop pendant des mois.» 

Radiohead revendiquait déjà en interview sa différence avec les défenseurs d'un rock braillard et bas de gamme. «Que faut-il alors? Des chansons, des idées, de la réflexion, confiait en 1993 Thom Yorke à Stuart Bailie. Ces choses qu'on est pas censées avoir. Et se connecter au public est très important aussi. Comme Bowie, qui prenait toutes ces poses. Tout était vraiment maniéré et malin mais on savait qu'il était intelligent.»

Faire du rock intelligent. Le gros mot est lâché, qui vaudra au groupe les moqueries des frères Gallagher, Noel rappelant notamment que lui «n'a jamais été à l'université, qu'il ne sait pas ce qu'est un pinceau, qu'il n'a pas fait une école d'art». Bref, que sa musique était moins chiante et pompeuse que celle de la bande d'Oxford. Pour moi qui n'avait jamais écouté de musique savante, OK Computer jouait de manière fascinante avec les canons de la pop. Radiohead avait d'ailleurs choisi comme premier single «Paranoid Android», le morceau le plus long et barré de tout l'album.

«Autant dire qu’avec une durée de 6 minutes 24, cela représentait un vrai suicide commercial, aucune radio n’était capable de la programmer à une heure de grande écoute, s'amuse encore aujourd'hui Jean-Sébastien Zanchi, journaliste à 01Net et contributeur au site culturel hautement recommandable Playlist Society. En tant que journaliste tech, il n'y a pas un seul appareil audio sur lequel je n'ai pas écouté “Paranoid Android”. Le morceau est si riche en sons et ambiances et tellement bien produit qu'il est devenu l'un de mes mètres étalon pour l'audio. Je le connais tellement bien que j'arrive justement à entendre les nuances d'un matériel en fonction de la manière dont je perçois la chanson.»

Tout à sa bonne place

 

Radiohead représente alors un modèle de sophistication, dont je dévore chaque morceau, guettant le moindre inédit joué en live, qui atttendra parfois des années avant d'être enregistré sur disque à la manière de la ballade «True Love Waits» ou du superbe «Nude», figurant pendant des années sur mes pochettes de bootlegs sous le titre «Big Ideas». Au gré des morceaux repris par le groupe sur scène, je me plonge dans la discographie de R.E.M., de Magazine, de Can. Tout un pan ambitieux de l'histoire du rock.


Mais rien ne me préparait encore à ce qui allait venir ensuite. Le 2 octobre 2000, à minuit tapante, me voilà chez un petit disquaire du campus d'Ann Arbor au Michigan, où je faisais une année d'échange universitaire, pour acheter le jour de sa sortie mon exemplaire de Kid A, le quatrième album du groupe. Je regagne ma chambre, j'éteins la lumière, j'enfile les écouteurs de mon Discman, j'appuie sur play. Et là, c'est tout le monde de la musique électronique qui d'un coup s'ouvre à moi: Aphex Twin, Autechre, le krautrock, mais aussi Miles Davis et son Bitches Brew, dont le fantôme hantait déjà OK Computer.

Bien avant que le mélange des genres soit l'évidence que l'on connaît aujourd'hui, Radiohead poussait l'exploration loin du son traditionnel du rock'n'roll, les guitares laissant la place aux synthés, aux boîtes à rythme, aux voix mutantes, déformées voire totalement absentes comme sur «Treefingers», là où le chant de Thom Yorke était considéré comme l'arme du groupe. «Everything In Its Right Place» narguait le titre d'ouverture. Tout était pourtant bien à sa place.

«On ne fait pas de musique pour exclure les gens»

 

Cette capacité à repousser sans cesse ses limites, à ne jamais s'enfermer dans une formule, à garder un esprit aventureux au fil des années est une des choses les plus inspirantes chez Radiohead. Elle est pour moi un modèle à suivre dans la vie de tous les jours. On mesure sans doute difficilement l'exigence que cela impose de se mettre ainsi constamment en danger, quitte à perdre une bonne partie de son public, comme ce sera le cas en 2011 avec la sortie d'un The King of Limbs qui tournait le dos aux mélodies pour plonger dans une électronique pointue.

Mais Thom Yorke le rappelle à Stephen Dalton en 2001, «on ne fait pas de musique pour exclure les gens ou montrer à quel point on est intelligent.» Le groupe se réapproprie simplement les groupes qu'il écoute, crée des liens, avance tout en tâchant de garder son âme. Sincère. «À mes yeux, Radiohead est l'un des groupes les plus honnêtes que je connaisse, avance Sophie Rosemont. Sa soif d'absolu peut ennuyer, faire peur, lasser parfois. Mais on y revient toujours.»

Noel Gallagher, encore lui, raillait en 2015 dans une interview accordée à Esquire l'esprit d'expérimentation du groupe. «Je pense que si Thom Yorke chiait dans une ampoule et commençait à souffler dedans comme si c'était une bouteille de bière vide, il aurait probablement un 9/10 dans le magazine Mojo.» Geignarde, plombante, absconse: la musique du groupe est caricaturée à l'envi. Tout comme l'adoubement des fans, chaque concert étant comparé à une messe où l'on viendrait écouter la parole divine. Rien n'est pourtant aussi éloigné d'un prêche qu'un concert de Radiohead. Au contraire. C'est un organisme vivant, en constante mutation, alternant différentes énergies, faisant s'entrechoquer sons et visuels. D'ailleurs, le groupe ne répète jamais exactement la même setlist d'un soir à l'autre. Toujours cette peur de l'ennui.

«Je peux me tromper»

 

Ce perfectionnisme, qui rend parfois pour le groupe les sessions d'enregistrement difficile, s'accompagne également d'une forme d'humilité. Alors que certains pouvaient voir en Thom Yorke après OK Computer une sorte de gourou visionnaire d'un monde en voie de déshumanisation, voilà que sur Kid A, il prend tout le monde de revers avec les des morceaux titrés «Everything in its Right Place» ou «Optimistic». Transgression ultime l'année suivante sur l'album Amnesiac, un morceau s'intitule «I Might Be Wrong» («Je peux me tromper»). Thom Yorke y chante: «Je pensais qu'on n'avait plus aucun avenir / Ouvre toi / Recommence / Allons à la cascade/ Repensons aux bons moments et ne regardons plus jamais en arrière» et un peu plus loin «Amusons nous, tout ça ce n'est rien, rien du tout».


Pour moi qui prend alors toute leur musique si au sérieux, la vie si au sérieux, cette simple chanson a un effet très fort. Elle réintroduit de la légèreté, de la joie, et la possibilité de dire «Voilà, ce n'est pas si grave, je me suis trompé», aveu qu'il n'est pas si toujours facile de faire seize ans après. Elle ancre définitivement Radiohead du côté des humains, doute compris. Et si de mon côté, il en faudra encore du temps pour gagner cette légèreté, la faire complètement mienne, la graine était plantée. Libératrice. Il se pouvait que je me trompe.

C'est qu'entre-temps le regard, le regard du groupe a changé. «Radiohead est issu de la culture de la plainte, confie Thom Yorke à Stephen Dalton en 1999. Nous avons grandi à présent et compris que nos problèmes sont absolument sans importance.» D'albums en albums après OK Computer, les chansons du groupe se font plus engagées, mais aussi plus abstraites.  «Si tu essaies d'écrire un truc politique, c'est juste de la merde. Sauf si tu es le Clash, auquel cas tu peux t'en tirer. Mais pas nous, et on n'a aucune intention de le faire», lâche-t-il à John Robinson en 2003.

Sauver la planète

 

Cette année-là, l'album Hail To The Thief répond à la guerre contre la terreur de l'ère Bush. Mais l'engagement du groupe va bien au-delà du commentaire cryptique, comme l'apprécie Sophie Rosemont:

«Végétarien qui n'en fait pas un cheval de bataille, concerné par les problématiques écologiques depuis des lustres, Thom Yorke est influencé par les travaux de l'écologiste anglais George Monbiot. Il tire la sonnette d'alarme, en continu et sans lever la voix, à travers nombre de ses chansons. Depuis 2008, Radiohead veille à la trace carbone de ses tournées, s'investit dans des conférences et actions, etc. Mais pas de culpabilisation. Moi-même végétarienne depuis longtemps, j'ai toujours été touchée par cette manière de préserver, à sa mesure, la planète et les animaux sans faire la leçon aux autres. Comme l'a récemment dit Thom Yorke, Radiohead s'engage depuis suffisamment longtemps sur divers terrains (pas uniquement le Tibet, auquel on l'associe souvent) pour ne pas se faire dicter sa conduite par qui que ce soit.» 

Après Hail To Thief, le groupe coupe d'ailleurs les ponts avec sa maison de disques, EMI, pour obtenir davantage d'autonomie. L'engagement de Radiohead est total, la formation questionnant jusqu'au modèle de distribution de sa propre musique. Pour In Rainbows, l'auditeur est ainsi libre de choisir le prix de son choix. The King of Limbs est lui disponible en téléchargement directement sur le site du groupe. Quant à Tomorrow's Modern Boxes, le deuxième album solo de Thom Yorke, il est mis en vente sur la plateforme peer-to-peer BitTorrent, où s'échangent en général les fichiers piratés illégalement. Il faut dire que déjà en 2000, Radiohead mettait en ligne Kid A sur internet avant même sa sortie. Visionnaire. Pas étonnant dès lors de retrouver le groupe derrière une appli qui lui permet de développer son esthétique et sa musique.

Le refus du compromis

 

Jamais Radiohead ne s'est départi d'un positionnement éthique dans sa ligne de conduite personnelle. Aucune once de relâchement ne vient jamais mettre en doute l'exemplarité du groupe. Quand le guitariste Jonny Greenwood compose des musiques de films, c'est pour Paul Thomas Anderson ou Lynne Ramsay, deux cinéastes qui vont au bout de leur vision. Radiohead, c'est alors ce phare qui montre qu'il est possible de réussir à tous les niveaux sans compromis. Définitivement plus du côté de l'art que du commerce. La meilleure part de nous-même.

«En 2000, se souvient Jean-Sébastien Zanchi, le groupe réalise sa tournée européenne sous son propre chapiteau. Une manière de maîtriser le lieu dans lequel il désire jouer plutôt que de dépendre des classiques salles de concert.» Il ajoute: «Vingt ans après le sommet OK Computer, que reste-t-il de Radiohead? Beaucoup de choses. Alors qu’on voyait à l’époque cet album comme un aboutissement, il marquait en réalité un point de départ.» Celui d'une histoire qui a encore de belles pages à écrire, comme le montre la réussite totale de leur dernier album A Moon Shaped Pool, sorti en 2016.

Pour les vingt ans de leur album fétiche, les membres de Radiohead ont décidé de le ressortir enrichi d'une série de faces B et de trois morceaux inédits de l'époque sous le titre OK Computer OKnotOK. Le premier d'entre eux parle d'un engagement inconditionnel qui survivrait à l'ennui et à toutes les tempêtes. Belle promesse.

Boris Bastide
Boris Bastide (105 articles)
Éditeur à Slate.fr
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