France

Comment la DGSE recrute

Jean-Marc Manach, mis à jour le 31.05.2017 à 15 h 57

La Direction Générale de la Sécurité Extérieure a lancé une «opération séduction» pour recruter de nouveaux agents. Les postulants ne savent pas forcément à quoi correspondra leur métier. On a tenté de les aider.

Au siège de la DGSE à Paris, le 4 juin 2015 |
MARTIN BUREAU / AFP

Au siège de la DGSE à Paris, le 4 juin 2015 | MARTIN BUREAU / AFP

«La France recrute une nouvelle génération d’espions.» La Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) affiche ce titre en une de son site web. «Près de 600 agents» d'ici 2019, d'après un article du Figaro datant de février dernier, voire même 1200 d'après un reportage diffusé sur M6 la semaine dernière. «En quinze ans», souligne le Figaro, et «alors que les budgets publics sont corsetés, ses effectifs ont bondi de 30% pour atteindre désormais les 6 400 agents». «Les candidatures spontanées se sont multipliées ces deux dernières années», du fait des attentats terroristes, mais pas seulement, précise M6 de son côté. La DGSE a en effet entamée une véritable «opération de séduction» visant à redorer son blason. Avec de nombreux articles pour détailler les besoins de recrutement (voire les conditions de travail de ses agents): un jeu-concours à destination des lycéens, plusieurs expositions, sans oublier, bien évidemment, le succès de la série télé Le Bureau des légendes sur Canal+, dont la saison 3 a commencé ce 22 mai.

En 2011, Le Figaro magazine consacrait un article au nouveau visage des espions français. En 2012, aux espions français en quête de notoriété. En 2013, au nouveau profil des espions. À la veille du 14 juillet 2014, et «pour la première fois de (son) histoire», la DGSE ouvrait «en exclusivité ses portes au Figaro Magazine pour une immersion exceptionnelle», et un reportage de pas moins de douze pages (.pdf) intitulé «Au coeur de nos services secrets». En février 2015, Le Figaro Madame: «Exclusif: 24 heures dans la vie d'une espionne de la DGSE». Malgré les efforts de féminisation entrepris ces dernières années, les femmes –dont le nombre avait triplé depuis la démilitarisation de la DGSE en 1990– ne représentaient en effet que 26% de ses effectifs. En 2016, toujours dans Le Figaro «La DGSE encourage la vocation des “briseurs” de codes secrets (.pdf)» puis, en 2017,  «Comment la France recrute ses espions (.pdf)», et notamment comment elle va jusqu'à «draguer à la sortie des universités et des écoles d'ingénieurs des spécialistes du   traitement du signal, des crypto-mathématiciens voire de petits prodiges du “hacking”». 

La DGSE est tellement fière de la couverture médiatique qui lui est consacrée qu'elle republie sur son propre site web la quasi-totalité des articles consacrés à ses besoins en matière de recrutement, tout en les concluant étrangement par un laconique: «Sources : DGSE / Droits : DGSE», sans même masquer le fait qu'il s'agit d'une opération de communication. Celle-ci avait entamé cette «opération de séduction» en 2008, afin de recruter 690 nouveaux espions d'ici 2014: «420 ingénieurs et techniciens de haute volée, experts en sécurité informatique, crypto-mathématiciens, biologistes, chimistes ou encore interprètes en traitement numérique du signal», plus «près de 270 experts dans l'exploitation du renseignement humain, essentiellement géopolitologues, linguistes parlant le pachtoun ou le syro-libanais, historiens ou experts en relations internationales, ils sont tout droit sortis de Sciences Po, de l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) ou encore d'un cursus d'histoire».

Des dizaines d'articles ont été consacrés à ces centaines de recrutements en cours à la DGSE. En 2011, le magazine L'étudiant y consacrait un dossier: «Métier d'espions, comme dans James Bond ?». La DGSE va même jusqu'à draguer les lecteurs de Métro, avec un article intitulé «Devenez espion d'État», paru en 2013, qui commençait par expliquer que «contrairement à l’agent 007, les espions de la DGSE ne font pas que des “James Bonderies”», mais qui n'en était pas moins illustré par une photo de... James Bond. Le blog de RegionsJob a carrément classé son article sur le fait que «les services secrets français recrutent près de 600 agents» dans sa catégorie «job de rêve».

La DGSE ouvre de nouveau, en avril 2015, et tout aussi «exceptionnellement», ses portes au JDD. Consacré aux jeunes espions de l'après-Charlie, l'article avançait que «depuis les attentats de janvier, le nombre de candidatures spontanées à la DGSE a triplé tandis que le budget de recrutement continue d’augmenter». «Avant, on recevait une trentaine de candidatures par jour, aujourd'hui environ une centaine», explique alors Vincent Nibourel, le directeur adjoint de l'administration de la DGSE, en charge du recrutement, tri qualifié d'«impitoyable» par le JDD:

«Toute idée de “jamesbonderie” est évidemment ici évincée, poursuit le recruteur de futurs espions. Certes, nous faisons un métier anormal mais comme des gens normaux et avec une éthique qui ne souffre aucune entorse ; un métier de voyous, peut-être, mais comme des gentlemen.»

Avant de préciser: «On ne cherche pas des croisés pour se battre contre les djihadistes mais des jeunes qui comprennent le monde».

«On n'engage pas des fanatiques»

Dans un entretien au Point au sujet du Bureau des légendes, la série de Canal+ qui a notablement contribué à redorer l'image de la DGSE, Matthieu Kassovitz raconte que le DRH de la DGSE lui avait expliqué qu'«on n'engage pas des fanatiques» et que «“patriote” était un mot dangereux»:

«Ils engagent des gens capables d'avoir une réflexion intellectuelle, philosophique. Ce sont des gens ordinaires en surface mais tous les opérateurs de la DGSE ont une réflexion philosophique très poussée. Ce sont des gens qui se couchent tous les soirs à se poser des questions morales et éthiques

Pour autant, les jeunes recrues, issues d'une génération «très scotchée à Facebook, Twitter et aux Copains d'avant», doivent aussi désapprendre à communiquer, à en croire Vincent Nibourel: «Il leur faut tout désapprendre pour réapprendre». «Le défaut des jeunes de cette génération par rapport à leurs prédécesseurs? Ils ne sont pas assez paysans!», ironise le colonel en charge de la formation des jeunes recrues de la DGSE, pointant du doigt le fait qu'il ne seraient pas assez débrouillards, certains arrivant sans avoir passé le permis de conduire, sans non plus savoir changer une roue.

En 2016, France Inter publie une enquête très fouillée, l'une des rares à ne pas se contenter de reprendre les éléments de langage fournis par le ministère. D'anciens membres du service de renseignement y racontent comment, historiquement, la DGSE avait «tendance à recruter des officiers ou des sous-officiers de valeur mais qui n’étaient pas forcément des gens de haute qualification intellectuelle», puis qu'elle avait, «dès 2009, pris conscience qu’il lui faudrait élargir son horizon en puisant de la “matière grise” dans les écoles les plus prestigieuses», de Polytechnique à Centrale en passant par Sup Telecom «ou même à l’ENA».

Où apprend-on le renseignement en France?

Ils précisent également qu'avant, «en faisant un métier pareil, vous étiez forcément mauvais et perçus comme des incapables!, notamment à cause de l’affaire Ben Barka dans les années 1960, ou du Rainbow Warrior dans les années 1980, qui «laissaient penser qu’il y avait là des officines, des barbouzeries, et que l’intelligence n’était pas présente dans ces lieux (que) c’était souvent pour des fonctionnaires, civils ou militaires, un second choix, par défaut».

A contrario, souligne Sébastien-Yves Laurent, historien spécialiste des services de renseignement, «aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les organes de renseignement se sont adossés aux lieux où étaient formées les élites, c’est-à-dire sur les universités», tout en finançant également masters et doctorats, alors qu'en France, «le renseignement n’est toujours pas considéré comme une discipline qui s’apprend et qui s’enseigne», au point que «pour entrer dans l’un des six services français de renseignement, le concours administratif reste, encore aujourd’hui, la voie royale».

«Le recrutement se fait à 50 % par les concours de la fonction publique, dans les trois catégories (A, B et C)», et que «25 % des recrues sont issues de candidatures spontanées», explique Le Monde Campus fin novembre 2016. En précisant qu'il y a un statut de contractuel de trois ans renouvelable une fois mais qui peut «être transformé en CDI selon les besoins conjoncturels», et qu'«enfin, le dernier quart est recruté au sein des personnels militaires».

«Chaque jour, le service de recrutement de la DGSE reçoit plus de cent candidatures spontanées et le dernier concours de niveau A avait réuni près de 700 candidats pour une quinzaine de postes», d'après Le Monde. Les annales du concours 2015, disponibles sur le site web de la DGSE, tranchent de fait avec la «jamesbonderie» barbouzarde. Les candidats devaient en effet, et notamment, plancher quatre heures durant sur «L’Europe et la lutte contre l’immigration irrégulière», ou encore résumer, en deux heures seulement:

- La CEDH face à la garde à vue française
- La courbe de Laffer
- L’espace Schengen
- Alexandre Litvinenko
- Comment Volkswagen est-elle devenue la première capitalisation boursière du monde en 2008 ?

Les annales des concours de la catégorie B ne sont guère plus sexy. Les candidats devaient en effet, et en fonction de la spécialité pressentie, décrire les avantages et inconvénients des progiciels de gestion intégrée, définir les plages d'adresse IP privées définies par la RFC1918, proposer un planning d'éxécution des travaux par l'intermédiaire du diagremme de Gantt, répondre au courriel d'un certain «Yvan Lirascible» au sujet des nuisances provoquées par la procession annuelle de Daoustel Plougala, ou encore écrire le discours que devrait tenir un préfet destiné à... rassurer des ONG ayant exprimé des craintes à l'occasion de l'adoption de la loi renseignement sur la surveillance et l'interception des télécommunications.

Étrangement, les meilleures copies des postulants, annexés dans ces annales, sont toutes écrites en Lucida (une police de caractères dérivées de celle utilisée par Microsoft pour ses écrans bleu de la mort).

Évoquant la polémique entourant les fameuses «boîtes noires» censées détecter les comportements suspects, la copie ayant obtenue la meilleure note (15,33/20) conclue en expliquant que «la conception d’un dispositif de ce type est particulièrement complexe (et) devra être validé par la commission nationale de contrôle des techniques de renseignement»:

«Or, pour examiner son fonctionnement, la CNCTR devra analyser des milliers de lignes de code informatique, un travail long et ardu. La mise en place effective du dispositif ne semble donc pas pour demain.»

Après l'opération de séduction

Les postulants ayant réussi à passer ces concours administratifs, en fonction de leurs catégories, pourront ensuite devenir «secrétaires administratifs spécialisés» (SAS -sic), «contrôleurs spécialisés», voire administrateurs, attachés ou inspecteurs, chacun de ces corps étant dotés de grades et échelons permettant, par exemple, de devenir Secrétaire administratif de classe normale, supérieure et même «exceptionnelle» sur une échelle pouvant aller de un jusqu'à treize échelons, en fonction de son ancienneté.

La DGSE ne détaille pas par le menu le type de profils qu'elle recherche: elle met surtout en avant ses besoins en matière de linguistes et d'«ingénieurs de talent, de tout horizon et de tout âge, maîtrisant les technologies et les techniques du moment» (sic, notamment en sécurité informatique ou cœur de réseau, crypto-mathématiciens). Mais la consultation des annonces passées ces dernières années sur la Bourse Interministérielle de l’Emploi Public (BIEP) révèle ses besoins en matière de ressources humaines: la DGSE a ainsi cherché à recruter des expert en pilotage des RH, spécialiste en gestion des effectifs et conseiller mobilité & carrière chargé de «mettre en place des partenariats et de favoriser les mobilités externes croisées».

Au-delà des postes traditionnels d'analystes rédacteurs en géopolitique spécialistes du monde arabe ou du continent africain, un autre secteur semble en surchauffe: les data centers de la DGSE. Celle-ci se targue d'avoir le supercalculateur le plus puissant d'Europe, or il convient de l'alimenter et de le refroidir: il a donc fallu recruter un technicien chargé du pilotage de la maintenance et des travaux de rénovation d'installations des groupes électrogènes, un chef de projet «rénovation des installations électriques», ainsi qu'un chef de bureau et un technicien de production «dans le domaine du génie climatique et du traitement de l'air». 

L'informatique est, enfin, l'autre gros secteur recruteur. La DGSE a publié des offres d'emploi de développeur web «intégré au sein d'une équipe de 5 personnes, vous êtes en charge de développer et maintenir des applications dites de types “web” en php ou python», un «ingénieur d'études et d'exploitation de solution de stockage BigData» chargé de la mise en œuvre de «solutions novatrices et performantes pour le stockage de volumes massifs d'informations (Hadoop, HBase, Cassandra, SGBD distribués, moteurs d'indexations, moteurs de graphes, ordonnanceurs... )», un administrateur système qui devra «participer aux différents travaux relatifs à la maintenance, l'évolution ou la refonte du système d'information existant (environnement Linux Debian)», un développeur de solutions de sécurité intégré «au sein d’une équipe R&D de cryptographes en charge de participer à la conception de produits assurant la sécurité des communications».

Des postes auxquels viennent s'ajouter d'autres postes d'«ingénieurs débutants» en cryptographie, développement télécom, intelligence artificielle ou en data-mining (fouilles de données), amenés à «analyser de très importants volumes de données» afin «d’identifier et suivre des utilisateurs ayant recours à des moyens de chiffrement», en analyse de données et investigation numérique afin de «développer des outils ayant pour but d’analyser automatiquement des données informatiques et d’extraire automatiquement un maximum d’informations des données analysées», et intégrés «au sein d’une équipe R&D chargée de mettre en œuvre l’ensemble des moyens techniques nécessaires à la mise au clair de toute information intéressant la sécurité nationale».

La DGSE à Paris, 2009 | DGSE / AFP

La DGSE recrute également des fonctionnaires de catégories C sans condition de diplôme pour des emplois techniques, administratifs ou de surveillance ne requérant que des «notions sommaires sur les systèmes de numération» allant de la connaissance des quatre opérations (addition, soustraction, multiplication, division) au repérage d'un point dans un plan par des coordonnées rectangulaires en passant par la règle de trois ou les notions de prix d'achat, de vente, de revient, bénéfice et perte.

À ce titre, l'épreuve d'admission n'est destinée qu'«à vérifier son aptitude à accueillir des agents ou prodiguer une assistance, à classer les documents, à présenter les éléments d'un dossier, à recevoir et à restituer des communications téléphoniques, à la gestion d'emplois du temps et à l'utilisation d'un micro-ordinateur de bureau».

Reste une dernière option, étrangement absente des articles consacrés aux besoins de recrutement de la DGSE: le fait qu'elle propose, chaque année, entre 60 et 80 stages de fin d’étude à destination de jeunes ingénieurs. À l'en croire, ils déboucheraient, entre 50 et 80% du temps «environ», par un recrutement au sein du service, et plus particulièrement de sa direction technique.

Cette dernière a en charge, notamment, la surveillance et de l'interception des télécommunications, mais également de la «lutte informatique active», terme politiquement correct venu se substituer à l'expression «lutte informatique offensive» précédemment utilisée pour désigner les logiciels espion ou malveillants utilisés par la DGSE.

Les nouveaux stages de la DGSE

La DGSE ne met pas en ligne sur son site la liste des stages qu'elle propose, mais on peut notamment en retrouver la trace dans les catalogues de stages proposés par le ministère de la Défense dans le cadre de ses «contrats armées-jeunesse», et dont les intitulés ou objectifs donnent une petite idée, sinon des capacités de la direction technique, tout du moins de ce qu'elle cherche à pouvoir faire.

En 2013, la DGSE cherchait ainsi à améliorer «la sécurité, la protection de la vie privée, et l’anonymisation de Firefox et Thunderbird, navigateur et client mail “libres” qu’elle utilise “régulièrement”». Afin de «mettre à disposition de ses agents un moyen de communication sécurisé sur Smartphone», elle voulait aussi développer une «solution de voix sur IP sécurisée, point-à-point sur Android», un «canal de transfert de données sécurisé dans le cloud» reposant sur «différents services de stockage gratuit de données en ligne (Google Drive, Mega, UbuntuOne, DropBox...)», un système de «messagerie clandestine» via Bluetooth, et même un système d’exploitation élémentaire «suffisamment compact pour tenir sur une carte à puce».

On apprenait aussi qu’elle utilisait un «globe virtuel» afin de «visualiser dans l’espace tout élément géo-localisé», et qu’il était développé «majoritairement avec le moteur de jeux vidéo Unity3D», utilisé pour la création de jeux en réseau (dont, notamment, Bad Piggies, spin-off du célèbre Angry Birds). Mais également que, «si l’Administration peut s’en procurer, une partie des travaux pourra être menée sur des Google Glass»... Incise pour le moins étonnante: on peine en effet à imaginer que la DGSE ait pu douter du fait de pouvoir se «procurer» des Google Glass.

Ces deux dernières années, les stages proposés par la DGSE ont gagné en technicité, et portent notamment sur des systèmes de détection automatique de mots-clés dans le «volume important de données audio» qu'elle est amenée à traiter, de détection des motifs récurrents dans des graphes de taille «massive (et) colossale», d'éxécution d'applications Android sans installation (de sorte de «pouvoir exécuter une application sans que celle-ci n'apparaissent (sic) comme installée sur le smartphone») ou encore d'analyse et rétroconception de malwares et d'exploits iOS «dans un contexte d'échange massif d'information».

L'«opération de séduction» n'entre généralement pas dans ces détails qui permettent pourtant de mieux mesurer la réalité de ce que doivent et devront accomplir les agents que la DGSE souhaite tant recruter.

Jean-Marc Manach
Jean-Marc Manach (17 articles)
Journaliste d'investigation
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