France

Vive les parachutés!

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 18.05.2017 à 11 h 18

Plaidoyer pour un personnage indispensable des élections législatives.

PASCAL PAVANI / AFP.

PASCAL PAVANI / AFP.

C'est quoi, la différence entre un bon et un mauvais parachuté? Les Inconnus répondraient sûrement: le mauvais parachuté, il voit une circonscription libre, il se présente; le bon parachuté, il voit une circonscription libre, il se présente, mais c'est un bon parachuté. Ce qui ne nous avance pas beaucoup pour répondre à cette question redevenue brûlante avec la candidature de Jean-Luc Mélenchon aux législatives à Marseille et celle, avortée, de l'ancien conseiller en communication de François Hollande, Gaspard Gantzer, à Rennes. Sans oublier d'autres circonscriptions, moins exposées, où l'insulte «parachuté!» vole actuellement, plus ou moins haut...

Pour critiquer le parachutage d'un candidat dans une circonscription qui lui est étrangère, on avance l'argument de l'ancrage local, mais rappelons que les députés sont chacun censés représenter la France entière, pas juste leur circonscription, même si par commodité on a l'habitude de les désigner par l'expression «le député de la Xe circonscription de tel département». C'est pourquoi, contrairement à ce qui se se passe pour les municipales, le code électoral n'impose pas de condition de domiciliation ou d'imposition dans une localité pour les candidats aux législatives. Ceux qui se plaignent des parachutages sont aussi souvent les premiers à se plaindre des députés qui se comportent en simple syndics de territoires (par exemple quand les députés des régions viticoles votent des assouplissements de la loi Évin) ou des scènes politiques locales enkystées par les petits arrangements, les haines personnelles ou les dynasties d'élus.

Quelle histoire?

Pour se prononcer sur un parachutage, ce n'est pas à l'attachement formel d'un candidat au territoire qu'il faut s'intéresser: c'est à l'histoire qu'il veut nous raconter à travers lui. Le parachutage est une question ethnologique, et un ethnologue spécialiste de la vie parlementaire, Marc Abélès, lui a d'ailleurs consacrée quelques lignes éclairantes dans son livre Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique d’un département français. Il y distingue deux formes de parachutage:

«L'une, induite en quelque sorte par le système, traite le local de façon purement pragmatique. En clair, pas moyen d'assurer une carrière politique sans aller au charbon et pas toujours là où on pourrait le souhaiter. Appelons cela le parachutage de raison. Il y a cependant une autre façon d'envisager le problème, celle de l'élu qui considère son atterrissage comme une simple introduction à la vie politique locale et décide de travailler en profondeur le terrain.»

Une «introduction», manière de dire que le parachutage, c'est une histoire –et c'est là que le bât peut blesser, franchement pour Gantzer, partiellement pour Mélenchon. Le premier nous racontait celle, logique mais peu flatteuse, d'un pouvoir qui s'est démené jusqu'au bout pour recaser les siens, quitte à coller l'étiquette En Marche! au conseiller d'un président sortant PS. Le second a judicieusement choisi une ville, Marseille, importante dans ses deux campagnes présidentielles, mais une circonscription qui ne le place en duel frontal ni avec le FN ni En Marche!, mais avec un député PS. Comme si l'important n'était pas la lutte contre les deux candidats qui l'ont privé d'une place au second tour mais le leadership à gauche, quitte à simplement se substituer à un député du même camp, frondeur qui plus est...

Une rencontre

Quand il est judicieux, le parachutage peut apporter un courant d'air frais ou de nouveauté, et ce n'est pas un hasard si de nombreux dirigeants majeurs de la Ve République ont été des «parachutés». Chaban-Delmas, le général de la Résistance, à Bordeaux, ville symbole des compromissions de la collaboration. Mitterrand, expédié dans la Nièvre par le docteur Queuille, ancien chef du gouvernement, avec ce conseil: «On vous offre cette chance parce qu'elle n'existe pas. [...] Vous réussirez si vous écoutez tout le monde et n'en faites qu'à votre tête.» Les jeunes énarques Chirac et Hollande envoyés se faire les dents dans la diagonale du vide, en Corrèze. Le centriste Raymond Barre dans la tout aussi centriste ville de Lyon. Ou Mendès France, le père de la «République moderne», populaire auprès des jeunes, parachuté en 1967 à Grenoble, laboratoire d'une nouvelle gauche et fief de ce qu'on appelait alors «le plus jeune électorat de France».

Sans les «parachutés», les enracinés existeraient moins: ils sont l'épice qui relèvent le plat, très copieux, des législatives. Dans un ouvrage collectif sur le phénomène publié en 2003, on pouvait lire un amusant portrait du parachuté comme «variation, certes singulière et quelque peu marginale, d'une expérience socialement fondamentale: la Rencontre. C'est à dire le contact avec l'Autre». D'un côté, le laboureur, le sédentaire, le candidat déjà implanté; de l'autre, le chasseur, le migrant, le parachuté. Ce dernier constitue «la forme moderne, légale-rationnelle de l'aventurier qui partait jadis aux Indes et cherchait à convaincre les tribus de le choisir comme chef. Il est le dernier avatar du mythe si souvent évoqué par les récits de voyage de l'Homme qui voulait être roi». Bref, le «conquistador» des législatives: ce candidat qui se taillera un empire ou qui repartira sous les flèches décochées par les électeurs.

Ce texte est paru dans notre newsletter hebdomadaire consacrée à la crise de la démocratie. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier: 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (932 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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