France

Édouard Philippe Premier ministre d'Emmanuel Macron, un choix tactique sous contraintes

Eric Dupin, mis à jour le 15.05.2017 à 16 h 02

Le choix du premier Premier ministre d'un nouveau président se fait souvent sous contrainte. Cette fois-ci, le nom d'Édouard Philippe s'est imposé par la nécessité de gagner les prochaines élections législatives. Casser la droite républicaine supposait de nommer l'un de ses élus à l'hôtel Matignon.

Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie, avec le maire du Havre Edouard Philippe, le 1er février 2016 à Saint-Nazaire | LOIC VENANCE / AFP

Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie, avec le maire du Havre Edouard Philippe, le 1er février 2016 à Saint-Nazaire | LOIC VENANCE / AFP

Le premier Premier ministre d'un nouveau président de la République n'est généralement pas le fruit d'un libre choix. Cette nomination obéit d'abord à une assez contraignante logique de situation politique. Le chef du gouvernement peut être l'homme qui a permis l'élection du chef de l'État ou encore celui qui incarne le mieux le changement promis aux électeurs.

Dans le contexte inédit de 2017, cette froide logique de situation prend cependant une toute autre dimension. Le Premier ministre choisi doit aussi et surtout permettre à un président audacieusement perché au-dessus du clivage gauche-droite de faire élire une majorité de soutien à l'Assemblée nationale. C'est donc Édouard Philippe, 46 ans, maire Les Républicains du Havre, qui aura la tâche mardi 16 mai de désigner le nouveau gouvernement, a annoncé le secrétaire général de l'Élysée, Alexis Kohler.

Les législatives, c'est pas automatique

Car la perspective de remporter une majorité aux législatives ne relève pas aujourd'hui de l'automaticité. Les électeurs ont hissé Emmanuel Macron en tête de la présidentielle dans un paysage très particulier dominé par l'influence de l'extrême droite et le discrédit, politique ou personnel, des candidats des deux principaux partis de gouvernement. Ils l'ont ensuite élu à l'Élysée, à une majorité des deux-tiers, mais avant tout pour éviter Marine Le Pen.

Aussi réel soit-il, l'espoir suscité par l'élection d'un homme de 39 ans, neuf politiquement, à la présidence de la République ne saurait être surestimé. Les cérémonies d'investiture du nouveau chef de l'État, le 14 mai, n'ont guère soulevé de ferveur populaire dans les rues d'une capitale qui avait pourtant voté pour lui à 90% des suffrages exprimés.

À quelques jours de son sacre présidentiel, les électeurs se montraient partagés sur l'opportunité de lui offrir une majorité législative. Seulement 34% des sondés de Kantar-Sofres souhaitaient «que le président de la République Emmanuel Macron dispose d'une majorité pour gouverner» contre 49% qui préféraient «qu'il y ait une autre majorité à l'Assemblée, ce qui conduira Emmanuel Macron à cohabiter avec un Premier ministre issu de cette majorité».

Une enquête Elabe témoignait, elle aussi, de l'ambivalence de l'électorat: 52% des électeurs souhaitent «une majorité de députés favorables à Emmanuel Macron» mais 47% «opposés». L'effet d’entraînement de la large victoire du 7 mai a certainement renforcé la dynamique qui pousse habituellement à des législatives de confirmation du verdict présidentiel.

Le risque d'une majorité relative

En même temps, comme dirait Macron, la volonté d'assurer un contre-pouvoir parlementaire, ou plus simplement de rééquilibrer le rapport des forces politiques, peut conduire nombre d'électeurs à suivre leurs propres inclinaisons partisanes. Ces résistances à l'hégémonie du parti présidentiel ne seront sans doute pas suffisantes pour envoyer au Palais-Bourbon une majorité de cohabitation conflictuelle avec le nouveau président.

Mais elles pourraient bien le priver d'une majorité absolue. Ce seuil sera d'autant plus difficile à franchir que le Front national est bien parti pour s'offrir un groupe parlementaire non négligeable. L'extrême droite est arrivée en tête dans 216 circonscriptions le 23 avril et pourrait se maintenir dans près de 300 circonscriptions au second tour des législatives.

Une étude OpinionWay, réalisée avant le second tour de la présidentielle, attribuait une fourchette de 249 à 286 députés à République en Marche. Ces projections sont évidemment très fragiles et on en retiendra surtout que Macron n'est nullement assuré de disposer en juin d'une majorité à sa dévotion.

On songe ici aux législatives de 1988 qui n'avaient pas permis au PS, contrairement à ses attentes, de s'offrir une majorité absolue de députés à l'Assemblée nationale. François Mitterrand s'était fait réélire sur l'orientation centriste de la «France unie».

Il avait eu l'imprudence de déclarer, pendant la campagne législative, qu'il n'était pas sain qu'un seul parti gouverne. Un souhait entendu par l'électorat, la majorité présidentielle de l'époque devant finalement se contenter de 275 députés contre 271 à la droite et 27 aux communistes.

Le danger est à droite

En ce printemps, le danger pour le nouveau président se situe clairement à droite. Une enquête d'intentions de vote Harris Interactive réalisée après le 7 mai n'attribue pas moins de 29% des intentions de vote aux candidats «en marche». Viennent ensuite, à égalité, LR (20%) et le FN (20%), les candidats de la France insoumise arrivant loin derrière avec 14% des suffrages potentiels, le PS peinant à 7%.

Déçus par l'élimination de leur représentant du tour décisif de la présidentielle, les électeurs de la droite républicaine peuvent être particulièrement motivés pour faire valoir leurs intérêts lors du scrutin législatif. La gauche est infiniment moins menaçante pour Macron. Elle part à ce combat encore plus divisée et fracturée qu'à la présidentielle.

Le sectarisme de Jean-Luc Mélenchon et de ses amis ne les a pas seulement coupés du Parti communiste. Il les conduit même à s'opposer au rassemblement autour de personnalités militantes comme Caroline de Haas, face à Myriam El Khomri, dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

Mélenchon prend des accents rappelant ceux de Georges Marchais quand il promet de «porter à l'Assemblée la voix des pauvres, des humiliés, des abandonnés et du reste». Cette ligne tribunitienne peut ouvrir les portes de l'Assemblée à sa garde rapprochée qui a pris soin de se présenter dans de solides circonscriptions de gauche. Elle ne représente guère un danger pour les «macronistes».

Casser les Républicains

Casser la droite est donc vital pour le nouveau président. Détacher de LR la composante modérée et juppéiste est indispensable pour rééquilibrer une majorité où les anciens socialistes s'offraient jusqu'à présent la part du lion au point d'avoir légitimement effrayé François Bayrou.

Favoriser cette recomposition sans la ramener à une «ouverture» faite de ralliements individuels, comme ce fut pratiqué par la gauche en 1988 et par la droite en 2007, supposait l'accomplissement d'un acte symbolique fort: nommer à l'hôtel Matignon un élu appartenant à la droite républicaine ouvrant la porte du gouvernement à plusieurs personnalités de cette mouvance.

Le choix d'Édouard Philippe, député LR de Seine-Maritime, permet ainsi de prouver que le président Macron enjambe sans crainte le clivage droite-gauche. La promotion du maire du Havre, peu connu du grand public, crédibilise d'un même mouvement le renouvellement politique annoncé.

C'est ainsi que cet avocat de 46 ans, énarque, ancien militant socialiste, et qui se demandait sur un ton sarcastique «qui est Macron?» il y a moins de quatre mois, est soudainement devenu l'homme de la situation.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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