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On a examiné les «Macron Leaks» pour vous, voilà ce qu'on y a trouvé

Jean-Marc Manach, mis à jour le 09.05.2017 à 17 h 16

Vendredi dernier, dans la soirée, à quelques heures du black-out interdisant aux responsables politiques (et aux médias) de commenter la présidentielle, le contenu des boîtes e-mails de six responsables d'En Marche! a été divulgué. Qualifiés de «Macron Leaks», ils révèlent aussi et surtout que les reproches faits à Macron sont des «fake news».

Emmanuel Macron à l'école 42, le 27 octobre 2015 | ERIC PIERMONT / AFP

Emmanuel Macron à l'école 42, le 27 octobre 2015 | ERIC PIERMONT / AFP

Le terme même de «Macron Leaks» est une imposture: il ne s'agit pas d'un «leak», mais d'un piratage, qui vise moins à révéler des malversations imputables au mouvement En Marche! ou à Emmanuel Macron, qu'à les stigmatiser.  Un «leak» est une fuite de documents émanant d'un lanceur d'alerte, qui les confie à des journalistes qui, avant toute publication, les vérifient, analysent, contextualisent, mettant de côté tout ce qui pourrait attenter à la vie privée de ceux qui sont concernés, pour ne rendre publiques que des informations d'intérêt général.

En l'espèce, vendredi soir, les soi-disant «Macron Leaks» ont jeté en pâture le contenu de six boîtes aux lettres de responsables du mouvement En Marche!, sans considération pour leur vie privée, sans filtre, sans même indiquer si, d'aventure, il pouvait s'y trouver des documents potentiellement compromettants. Sont concernés: Anne-Christine Lang et Alain Tourret, ralliés à Emmanuel Macron, ainsi que le trésorier Cédric O, la plume du candidat, Quentin Lafay, et le conseiller politique Pierre Person.

Depuis vendredi soir, le contenu des boîtes aux lettres de responsables du mouvement En Marche!, soit près de 15 Go de données une fois téléchargées, sont disponibles sur le web. Des centaines, voire des milliers d'internautes, les ont probablement téléchargées, en quête de preuves compromettantes pour En Marche! en général, et Emmanuel Macron en particulier.

À ce jour, aucun document vraiment compromettant ne semble y avoir été trouvé. En parcourant les documents, on lit des e-mails très banals sur l'organisation de meetings (des devis de salles, des burgers à payer), le budget de la campagne, on trouve les enquêtes d'opinion à propos d'Emmanuel Macron, des notes de conseillers, l'analyse des programmes des autres candidats, des discussions sur les législatives, un contrat d'assurance, des notes de courses Uber... À notre connaissance, aucun échange impliquant directement Emmanuel Macron.

La désinformation

A contrario, les courriels et documents censés être accablants et qui ont été plus ou moins largement partagés sur Twitter ont donc été, soit forgés de toutes pièces, soit manipulés et biaisés pour coller à l'agenda conspirationniste des trumpistes pro-FN. 

Au contenu de ces boîtes aux lettres ont été ajoutés deux autres dossiers. Le premier contient trente-deux tableurs de comptabilité qui, entre autres particularités, contiennent tous des méta-données en cyrillique, certains ayant même été modifiés par un ordinateur enregistré au nom d'un employé d'une société travaillant pour de nombreux ministères russes, ainsi que pour le FSB, successeur du KGB.

Cela ne signifie pas forcément pour autant que la «fuite» de documents émane de Russes, a fortiori des services de renseignement russes. Ces nombreuses méta-données pourraient en effet avoir été insérées pour pointer du doigt la Russie. On avait déjà trouvé de telles méta-données dans les mails du parti démocrate qui avaient fuité l'an passé affaiblissant Hillary Clinton, et dont le piratage a depuis été attribué aux services russes.

Le second dossier, nommé «Macron_201705», est truffé de documents émanant, semble-t-il, de l'ordinateur de l'intermédiaire Ziad Takieddine, et portant sur l'affaire Gemplus, lorsqu'In-Q-Tel, le fonds de capital-risque de la CIA, avait tenté de mettre la main sur ce fleuron français des cartes à puces, en 2002.

Rien à voir, donc, avec la campagne présidentielle 2017 d'Emmanuel Macron. Ce qui n'a pas empêché certains de s'en servir pour laisser entendre que Macron utiliserait Ziad Takieddine pour armer Daech, en France... le tweet qui suit ayant été partagé près de 2000 fois:

La propagation des faux

Dimanche soir, réagissant à l'élection d'Emmanuel Macron, Jack Posobiec, le «journaliste» pro-Trump qui fut l'un des tous premiers, vendredi soir, à relayer ces soi-disant #MacronLeaks sur Twitter, a ainsi tweeté un résumé de ce qu'il affirme avoir trouvé dans les boîtes aux lettres piratées des responsables d'En Marche: 

De fait, la photo d'un e-mail de Raphaël Coulhon, chargé de mission chez En Marche!, laissant entendre qu'Emmanuel Macron consomme de la cocaïne, a beaucoup circulé sur Twitter. Sauf que ce mail ne figure pas dans les boîtes aux lettres piratées, pas plus que n'y figure aucun «VIAL domicile», pourtant censé être le destinataire de cet ordre d'achat...

L'article qui, le premier, n'en a pas moins repris l'info, accusait aussi Emmanuel Macron d'être inscrit sur la mailing-liste d'une boutique de vêtements gays. Sauf que l'e-mail en question avait été envoyé à l'assistant parlementaire d'un député En Marche!, pas à Emmanuel Macron.

Ledit assistant parlementaire est par ailleurs accusé d'avoir acheté, en bitcoins, du 3-MMC, une drogue psychostimulante, qu'il se serait fait livrer, à son nom, à... l'Assemblée nationale, information somme toute étonnante qu'il ne nous a pas été possible de vérifier (faute de signature électronique DKIM, les mails pourraient avoir été forgés), nonobstant le fait qu'on a par ailleurs déjà vu un député se faire lui aussi livrer de la drogue à l'Assemblée... pour mieux le dénoncer. A noter que Gotnews, le site d'«information» qui a relayé ces «fake news«, explique très sérieusement avoir été créé par un journaliste d'investigation frustré par... le manque de journalisme d'investigation sérieux aux États-Unis. 

Jack Posobiec, lui, s'était déjà illustré l'an passé en contribuant au «pizzagate», théorie du complot laissant entendre qu'une pizzeria servait de façade à un réseau pédophile impliquant des personnalités du parti démocrate américain. Puis, la semaine passée, en contribuant à médiatiser les documents censés révéler qu'Emmanuel Macron avait ouvert un compte offshore, qui se sont finalement avérés être de grossiers photomontages...

Macron organise-t-il vraiment les émeutes antifa?

Pour en revenir aux «Macron Leaks», Jack Posobiec accusait donc aussi Emmanuel Macron de vouloir enseigner aux enfants que l'Islam avait toujours fait partie de la France, qu'il voulait accélérer l'enseignement de l'arabe, nommer un grand imam de France, ou encore qu'il préconisait la régularisation de tous les réfugiés d'Europe.

Ces propositions sont dérivées d'un rapport de l'Institut Montaigne, certes proche d'Emmanuel Macron, et dont on retrouve de fait la trace dans l'un des emails piratés, mais que l'accusation «l'islam pour les enfants français» ne saurait résumer... nonobstant le fait qu'il ne s'agissait que de notes envoyées à En marche! durant l'été 2016, pas de son programme.

La «collision avec Antifa» est encore plus conspirationniste. À l'en croire, Jack Posobiec aurait découvert qu'En Marche! et la police nationale discuteraient de la possibilité d'infiltrer des militants, au point de demander si Macron n'aurait pas carrément organiser les émeutes antifascistes en France...


Il suffit pourtant de lire le courriel piraté sur lequel il se base pour voir qu'en l'espèce, les responsables d'En marche! discutaient du fait que le ministère de l'Intérieur leur proposait de créer une «nuance» En Marche! de sorte que des élus PS sortant puissent «s'infiltrer» dans leur mouvement tout en restant rattachés au PS... On appréciera le sens de la «nuance» de Posobiec.

Et non, Grégoire Potton, directeur de affaires générales d'En Marche, n'a jamais écrit que «parfois je me masturbe en écoutant des .wav de bruits d'évier qui se vident», tout en signant son mail «Je baise le peuple» (plus de 1000 retweets): ce courriel ne figure pas dans les emails piratés.

Seul fake assumé, ce tweet attribué au Canard Enchaîné et que Fabrice Robert, responsable du Bloc identitaire, a reconnu en commentaire avoir photoshoppé.

Vendredi soir, à 23h40, et donc vingt minutes avant qu'il n'ait plus le droit de s'exprimer, Florian Philippot se demandait si les #Macronleaks rendraient publics «des choses que le journalisme d'investigation a délibérément tues», qualifiant la couverture journalistique de la campagne d'«effrayant naufrage démocratique».

Cette «fuite» est donc non seulement une «fake news», mais aussi et surtout une opération de déstabilisation visant à jeter de l'huile sur un feu créé de toutes pièces par les soutiens de Marine Le Pen.

Les courriels avaient été piratés le 24 avril dernier. Les barbouzes à l'origine du piratage ont donc attendu onze jours avant de les rendre publics, quelques heures seulement avant que la loi n'interdise aux responsables politiques et médias français d'en parler, pour cause de week-end d'élection, comme l'a rappelé le samedi 6 mai au matin la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale.

Un «jeu»

Le fait que ces barbouzes aient choisi de les publier en vrac, sans même pointer du doigt aucun document réellement compromettant, indique qu'ils n'auraient, non seulement pas été en mesure d'y trouver un seul os à ronger, mais aussi qu'ils cherchaient bel et bien plus à polluer les deux derniers jours de campagne, et tenter de pourrir la réputation d'Emmanuel Macron et de son équipe, qu'à dénoncer une quelconque malversation, ou corruption de la présidentielle 2017.

Les révélations du Canard Enchaîné sur François Fillon reposaient sur des documents officiels obtenus, vérifiés, recoupés et analysés par des journalistes d'investigation chevronnés, après plusieurs mois d'enquêtes. Ce qu'on appelle les #MacronLeaks se bornent, eux, à de faux grossiers, interprétations biaisées, émanant de conspirationnistes incapables de comprendre, vérifier ni d'analyser les documents auxquels ils venaient, quelques minutes auparavant, d'avoir accès.

Jules Darmanin, reporter à BuzzFeed, a fact-checké de nombreuses intox' lors de cette présidentielle, et expliquait la semaine passée que «les cadres du Front national n'en ont rien à foutre de propager des intox»: leur objectif est d'abord et avant tout d'occuper l'espace médiatique, quitte à polluer le débat, comme l'avait reconnu, à mots couverts, Gilbert Collard qui, après avoir relayer une intox' sur le parquet financier, lui avait répondu que c'était son travail, et pas le sien, de «vérifier les infos»... Le journaliste Henk van Hess a très bien résumé la façon qu'avaient certains d'instrumentaliser les réseaux sociaux pour contaminer les médias, qu'il s'agisse de publicité, de propagande politique ou de «fake news» :

L'annonce initiale de la mise en ligne des boîtes aux lettres piratées d'En Marche! avait été illustrée par un «Shall we play a game ?» («Devons-nous jouer à un jeu?», en français, issu du film War Games). De fait, un certain nombre de trumpistes et/ou pro-FN ont «joué le jeu», et mis de l'huile sur le feu, il s'agissait essentiellement de mensonges et de désinformations.

Ces «Macron Leaks» sont de fait un «jeu» pour ceux qui veulent les instrumentaliser pour polluer le débat et n'aident pas ceux qui veulent véritablement divulger des informations. Ces documents révèlent aussi et surtout que ses promoteurs cherchent d'abord et avant tout à nous intoxiquer.

Jean-Marc Manach
Jean-Marc Manach (13 articles)
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