France

Le FN va-t-il entrer en crise?

Gaël Brustier, mis à jour le 25.04.2017 à 11 h 45

La seconde position du FN lors du premier tour de la présidentielle l'inscrit dans une mauvaise dynamique. Les questionnements sur les ratés de la campagne et la stratégie à suivre dans les années à venir devraient vite ressurgir.

Marine Le Pen et Marion Marechal Le Pen 
à Nice, le 16 octobre 2016 I ERIC GAILLARD / POOL / AFP

Marine Le Pen et Marion Marechal Le Pen à Nice, le 16 octobre 2016 I ERIC GAILLARD / POOL / AFP

Les deux grands partis de gouvernement de la Ve République ont été éliminés du second tour de l’élection présidentielle. La crise du système partisan est manifeste. Va-t-elle toucher, par ricochet, le parti qui tient lieu de très officiel parti anti-système depuis trente ans, le Front national?

La formation de Marine Le Pen souffre d'une double crise: une panne d'idées et un profond isolement. Nicolas Lebourg, dans sa biographie consacrée à François Duprat –ex numéro deux du FN– rappelle que celui-ci avait «inventé» le Front national que nous connaissons en indexant son succès politique sur la mise en avant et la dramatisation de la question migratoire. Quelques années plus tard, en 1985, Jean-Yves Le Gallou, issu de l’UDF, traduisait l’opposition à l’immigration en termes savants et écrivait «La préférence nationale». Là se trouvent les puissants et constants ressorts d’un FN qui a, ensuite, articulé d’autres colères et demandes. 

Le thème s’est imposé dans le débat public. Il a fait le succès du Front national. Il a permis au thème de «l’identité» de reconfigurer l’expression de l’idéologie de l’extrême droite après s’être emparé de la question sociale («Produisons français avec des Français» martelait Jean-Pierre Stirbois en 1985).

Loin du cœur du débat

Devenu «priorité nationale», il est presque devenu banal dans l’arsenal d’un Front national qui n’a su mettre en avant aucune idée neuve. Dans cette campagne, le parti de Marine Le Pen n’a pas su amplifier sa dynamique électorale, pas plus qu’il n’a su tirer parti des incessantes campagnes hostiles à l’islam. La «crise des migrants», véritable moteur des droites radicales en Europe a-t-elle épuisé ses effets propulsifs sur les partis nationaux-populistes?

Une sortie de la candidate sur l’Occupation a révélé qu’elle avait, sur cette période, une conception des choses plus proche de la doxa gaullienne que des positions de son père et des fondateurs du Front national, souvent mouillés dans les crimes de la Collaboration. Brève polémique suscitée par une déclaration dont personne ne comprit la motivation stratégique, ce fut le seul moment qui permit à Marine Le Pen de conquérir quelques heures une forme de centralité dans le débat.

Marine Le Pen a embrassé depuis plusieurs années la contestation des politiques économiques et sociales menées en Europe ainsi que la contestation démocratique «antisystème» inhérente au moment populiste que connait l’Europe. Pas de stigmatisation des «assistés», mise en cause des moyens de surveillance étatique, le FN brouille les pistes et adopte les préoccupations d’un nombre croissants de citoyens… L’extrême droite européenne a également accompli une mue dont elle tiré profit électoral depuis 2010-2011. Si elle l’a fait en France, on constate qu’elle l’a aussi fait dans d’autres pays d’Europe.

Rente idéologique

Cependant, à force d’activer les clivages liés à la question économique et sociale, à force de mettre en avant les imperfections de notre démocratie, Marine Le Pen a sans doute pu favoriser l’audience d’autres candidats. Non qu’il s’agisse, pour l’heure, de transferts de voix. Personne n’a pris d’électeur au FN. L’électorat est resté compact. Cependant, d’autres clivages ont été actionnés pendant cette campagne, le FN lui-même a peiné à articuler le social et l’identitaire.

À défaut de capter un nombre très important d’électeurs, il se peut que l’orignal de la critique démocratique et sociale ait été plus audible que la contrefaçon de droite radicale. C’est un fait nouveau et peut être révèle-t-il une avarie dans la stratégie frontiste le condamnant au surplace dans la campagne.

Inaudible Marine Le Pen? Elle a au moins été privée du monopole de la contestation populiste. Insistant, comme en 2012, sur les thèmes identitaires dans la dernière ligne droite, elle n’a fait qu’enrayer sa baisse dans les intentions de vote. Mise n difficulté sur la question de la crédibilité économique.

Réveil de la gauche radicale

Il existe une course entre deux contestations en Europe. Ainsi en Italie, Matteo Salvini, à la tête de la Ligue du Nord est en concurrence avec le populiste «cinq étoiles». En France, Marine Le Pen et le Front national ont assisté comme les autres partis au réveil d’une gauche radicale embrassant les thèmes de la contestation démocratique et sociale.

Le FN arrive fort bien à vivre d’une rente idéologique traduite profitablement en termes électoraux. Il ne parvient toutefois plus à articuler de nouvelles demandes et à les unifier dans son explication du monde. Ne pouvant gagner cette présidentielle, pourra-t-il incarner dans les années à venir l’alternative au «système»?

Pour cela, faut-il encore sortir de l'isolement dans lequel il est enfermé. Il y a dix-huit ans, son numéro deux d’alors, Bruno Mégret, un polytechnicien proche du Club de l’Horloge, adepte du combat culturel, s’était opposé à Jean-Marie Le Pen. Jusqu'à être banni. Ce sont cependant plusieurs de ses anciens proches (Nicolas Bay, Steeve Briois) qui entourent Marine Le Pen. Florian Philippot a, quant à lui, été proche de Jean-Yves Le Gallou, autre mégrétiste de premier plan, lorsqu’il était à l’IGA.

Quelle alliance?

Bruno Mégret a avoué l’an passé éprouver de la sympathie pour l’action de Marine Le Pen, qui a notamment repris la stratégie de dédiabolisation. Il manifestait néanmoins un bémol à un enthousiasme lui-même encore mesuré. Selon lui, la stratégie qu’il avait voulu impulser passait par des alliances avec la droite de gouvernement. Plusieurs mégrétistes en étaient issus (Mégret lui-même, Jean-Yves Le Gallou, Yvan Blot). Ils considéraient, qu’exerçant une pression électorale suffisante sur celle-ci, elle devrait céder postes et points programmatiques en proportion du poids d’alors du FN (15% environ) et redevenir une «vraie» droite.

Au sein des partis d’extrême droite, on retrouve fréquemment une configuration où les plus radicaux sont favorables à la stratégie de l’alliance et de la tâche d’huile avec la droite de gouvernement. En France ou en Italie, les exemples sont nombreux.

Si l’on veut comparer ce second tour de présidentielle avec une élection récente, autant s’intéresser à l’élection présidentielle autrichienne de l’année passée. Norbert Hofer, le candidat du FPÖ, fut battu deux fois par Alexander van der Bellen. Dans la crise de régime autrichienne, l’ÖVP et le SPÖ furent battus au premier tour, comme le PS et LR ce dimanche.

Toutefois, une différence fondamentale oppose le FPÖ et le FN. Dirigé par des éléments radicaux et nationaux-allemands du parti, le FPÖ a pris soin de nouer des alliances locales avec les deux grands partis historiques de la Seconde République autrichienne. Acquérant ainsi une crédibilité en tant que force de gouvernement, il eut moins de mal à prétendre pouvoir faire élire un des siens à la présidence de la République. Ce manque de crédibilité à gouverner est renforcé par le doute que les Français entretiennent sur le programme économique du FN.

Front républicain

Dimanche soir, Laurent Wauquiez a immédiatement appelé à voter contre Marine Le Pen, suivi par les principaux ténors du parti Les Républicains. Resurgira immanquablement au sein de l’extrême droite le débat stratégique autour de la question de l’alliance avec une partie de la droite LR-UDI. Sur Twitter, c’est l’ancien mégrétiste qui faisait une brève leçon de politique au FN en leur rappelant que les réserves de voix sont à droite au second tour. Cela nécessiterait de la part du FN d’abandonner une partie d’un programme économique et social peu en phase avec l’électorat le plus aisé et âgé de la droite parlementaire.

Au sein du FN, il est évident que les amis de Marion Maréchal Le Pen, qui ne sont pas les moins identitaires (dans toutes les acceptions du terme) ni les moins durs idéologiquement, relanceront le débat. On voit mal comment la stratégie et la personnalité de Florian Philippot, accusé de «gauchiser» le FN pourraient ne pas être pris pour cible par ceux des frontistes qui constatent que, décidément, les seconds tours sont des éteignoirs à flamme tricolore. C’est une nuit des longs couteaux qui se prépare au Front national.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
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