Monde

Comment Orban a vendu la Hongrie à ses amis

Joël Le Pavous, mis à jour le 13.04.2017 à 10 h 18

Du football au BTP en passant par l’industrie du cinéma et les médias, le leader souverainiste hongrois s’appuie sur un bataillon d’obligés confortant sa suprématie au-delà d'une arène politique qu’il étouffe.

Viktor Orban lors de la célébration des 60 ans du traité de Rome, le 25 mars 2017. TIZIANA FABI / AFP.

Viktor Orban lors de la célébration des 60 ans du traité de Rome, le 25 mars 2017. TIZIANA FABI / AFP.

Enfant, Viktor Orbán rêvait d’une maison jouxtant un magnifique stade et d’un petit train desservant son village de Felcsút, 1.500 habitants. Les trois sont sortis de terre en une dizaine d’années, dont la Pancho Aréna dédiée au «Major galopant» Ferenc Puskás, icône de l’«équipe d’or» hongrois de football des fifties. En Roumanie, Ceaușescu avait lui aussi footballisé sa bien-aimée Scornicești, dotée d’une enceinte de 30.000 sièges alors que trois fois moins d’âmes se serraient dans le berceau du Conducător. Deux folies comparables.

Depuis 2011, Felcsút est administrée par Lőrinc Mészáros, élu sous la bannière Fidesz, le parti d’Orbán, à la faveur d’une révolution de palais. Un édile singulier, réparateur de gaz dans le passé, aujourd’hui 31e fortune magyare adoubée par l’exécutif. Ses revenus ont été multipliés par mille en une décennie et son patrimoine flirterait avec les 12 milliards de forints (38 millions d'euros). Outre la mairie et la présidence de l’académie Puskás financée par le contribuable et l’Union européenne, son empire compte une trentaine de branches, dont une chaîne d’hôtels de luxe ainsi qu’une flotte de véhicules agricoles.

«Pas une semaine ne s’écoule sans que Lőrinc Mészáros ne rachète ou ne crée une nouvelle société. Lorsque la Fidesz est revenue aux affaires en 2010, il n’en possédait qu’une. L’ombre de cet épouvantail du business se dissiumule derrière de nombreuses opérations, modestes comme suspectes. Une chose est sûre: l’ancien entrepreneur villageois est devenu l’un des hommes les plus puissants du pays. L’ampleur de ses actifs mesurables reflète à peine son rôle fondamental dans l’économie hongroise actuelle», commente le site d’infos d’opposition Index.hu, qui s’est fendu d’une étude de cas détaillée.

Stades et bon sens paysan

Comme Orbán, Mészáros aime sincèrement le foot, qu’il a transformé en gagne-pain, ajoutant récemment le club croate d’Osijek à son tableau de chasse. Et comme Orbán, il est né à Székesfehérvár, le fief du club de Videoton piloté par István Garancsi, également à la tête du géant du BTP Market ZRT. Profitant de la disgrâce du businessman Lajos Simicska, chouchou d’antan d’Orbán désormais blacklisté, Garancsi est devenu le pape de la construction made in Hungary en lieu et place de Közgép. Stades, immeubles de bureaux, rien n’échappe à ce courtier revendiquant une vie puritaine.

Les installations des prochains Mondiaux de natation, prévus du 12 au 28 juillet, sont aussi estampillées Market ZRT. Un contrat à 38,6 milliards de forints (124,77 millions d’euros) s’ajoutant notamment au juteux chantier de la Groupama Aréna, l’impressionnant jardin du Ferencváros inauguré en août 2014. Franc du collier, provincial, bourreau de travail, mordu de ballon rond.... Séduire Orbán le footeux de la campagne fut une simple formalité pour Garancsi. Le rachat progressif du Videoton, entamé en décembre 2007 via son fonds d’investissement «Futball Invest», alluma la flamme née en tribune VIP.

«Orbán a commencé à venir aux matchs et ils se sont mis à parler d’un grand tour en montagne que le Premier ministre souhaitait organiser pour l’anniversaire de son épouse. Garancsi a réglé l’affaire en tant que président de la Fédération hongroise des promeneurs, il a partagé la balade et les deux hommes sont devenus les meilleurs amis du monde. Récupérant Market grâce à l’appui du gouvernement, il a empoché entretemps un maroquin de commissaire gouvernemental. Son titre est trop long pour être prononcé, mais il a évidemment un rapport avec la randonnée», raconte 24.hu.

Casinos et blockbusters

Seize kilomètres de marche séparent Felcsút des studios Korda d’Etyek, véritable Hollywood d’Europe Centrale où se sont récemment déroulés les tournages de Blade Runner 2048 et du prochain Robin des Bois, avec Jamie Foxx dans le rôle de Petit Jean. Ryan Gosling, Harrison Ford et consorts n’auraient sans doute jamais foulé la Hongrie sans la gouaille notoire du producteur américano-magyar Andy Vajna. L’argentier de Rambo, Terminator, Die Hard et Evita, ne crachant jamais sur un bon havane, s’est mis en tête d’amener une plâtrée de stars sur son territoire d’origine à coups de ristournes fiscales.

Une mission qu’il accomplit au quotidien avec la bénédiction de Viktor Orbán, qui lui a confié les clés du développement cinématographique du pays, poste ministériel pompeux à l’appui. Le mordu de cigares s’est également emparé du groupe audiovisuel privé TV2, comprenant onze chaînes de télévision, et de la radio musicale Rádió1, sur laquelle il a recruté Balázs Sebestyen, star indiscutable des matinales maison. Marié avec une ex-reine de beauté de 38 ans sa cadette, le sulfureux Vajna s’est taillé une réputation de tycoon redoutable assortie d’un CV mêlant blockbusters, jeux de hasard, postiches et jeans blanchis.

«Andy Vajna n’est pas qu’une filmographie. Il est de ces hommes habiles, mais impatients, qui se fatiguent très vite de leur réussite, toujours en quête de nouveaux dépassements», observe Philippe Garnier dans un excellent portrait de Vanity Fair consacré au nabab. «Vajna est aussi l’homme qui possède un quart de Budapest. C’est du moins ce que l’on dit pour faire court. Disons qu’il possède presque tous les circuits de distribution et de production audiovisuels de Hongrie, la moitié des casinos, sans parler de la franchise du roi du sushi Nobu au coeur de Pest, près du Méridien et du Kempinski.»

La «famille» avant tout

Ce goût du clinquant, Vajna le partage avec Árpád Habony et István Tiborcz, respectivement spin doctor en chef et gendre de celui que ses plus féroces contempteurs baptisent «Viktator». L’un, créateur en parallèle du pure-player progouvernemental 888.hu et du tabloïd Lokál, pâle copie du Sun, s’est imposé dans le microcosme des éminences grises et a, selon la presse hongroise, glissé quelques conseils à Nicolas Sarkozy. L’autre s’est enrichi en éclairant l’académie de musique Franz-Liszt à Budapest ainsi que de nombreuses villes Fidesz incitées à solliciter le beau-fils. Les deux prospèrent dans l’immobilier de luxe.

Tiborcz a vendu ses parts puis investi dans la pierre suite à l’investigation du gendarme européen anticorruption OLAF contre ses projets lumineux mobilisant des fonds communautaires. En juillet, il est allé discuter pétrole et gros sous à Bahreïn accompagné de son épouse avec le ministre local de l’Énergie. Et ce, sans aucun motif officiel. Lui et Habony chercheraient d’ailleurs à récupérer leur part du gâteau dans la rénovation de la centrale nucléaire de Paks, engagée avec l’aide de Vladimir Poutine. Un nom souvent cité par les observateurs pointant une proximité diplomatique et systémique à la fois.

«Orbán s’entoure d’oligarques, qui, au-delà de faire fortune, renforcent considérablement son pouvoir. Il choisit qui devient riche en Hongrie. [...] En 2015, Forbes Hongrie estimait les avoirs de la tribu Orbán à 6,9 milliards de forints, soit plus de 22 millions d’euros. La “famille” n’a pas grand chose à craindre lorsque que quelqu’un enquête sur ses finances. Le parti d’Orbán a placé de nombreux hommes dans les organismes de contrôle et les tribunaux», constatait Jan Puhl, de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, lors d’un reportage à Felcsút. Difficile de mieux résumer cette confiscation inique des richesses.

Lorsque la dynastie Meiji restaura l’empire au Japon à la fin du XIXe siècle, sa classe dirigeante voulut instaurer un nouvel ordre au même titre que les fondateurs légendaires de l’archipel du Soleil Levant. L’accroissement des inégalités et l’état calamiteux des caisses du pays, vidées par les nombreux conflits, forcèrent une réforme du système mais les réflexes de caste guidèrent durablement la vie politique. D’après Machiavel, l’oligarchie serait incapable de résoudre la question sociale. Le régime Orbán, diminuant artificiellement le chômage et confronté à une pauvreté importante, confirme ce diagnostic.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (26 articles)
Journaliste
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