Tech & internet

Voici comment les jeunes français consomment de l'information sur Facebook

Arnaud Mercier et Alan Ouakrat et Nathalie Pignard-Cheynel, mis à jour le 29.03.2017 à 17 h 31

Slate.fr publie en avant-première les résultats d'une étude menée depuis 2014 par trois chercheurs liés à l'Observatoire du Webjournalisme sur la manière dont les 18-24 s'informent, sur les réseaux sociaux notamment.

NICOLAS ASFOURI / AFP

NICOLAS ASFOURI / AFP

Facebook est devenu un lieu central des activités culturelles, informationnelles et communicationnelles sur internet. Au troisième trimestre 2016, d’après les chiffres communiqués par Facebook, il y aurait 30 millions d’utilisateurs actifs mensuels en France dont 24 millions sur le mobile (et 20 millions d’utilisateurs actifs quotidiens). De quoi encourager institutions, associations et médias à l’investir pour y promouvoir et y véhiculer les contenus qu’elles produisent.

L’exposition à l’information peut y être volontaire (abonnements à des pages médias) ou accidentelle: un ami qui interagit avec un contenu d’actualité (like, partage, commentaire) et donc nous y expose dans notre fil d’actualités, ou alors un groupe auquel on est abonné qui va poster un contenu et/ou chercher à en discuter. Il est donc essentiel de questionner ces pratiques pour réfléchir à l’avenir de la presse d’information: quel(s) sens les jeunes donnent-ils à l’information à laquelle ils accèdent par Facebook, comment la perçoivent-ils et comment intègrent-ils ces pratiques dans des pratiques informationnelles plus larges?

Pour cela, nous avons diffusé un questionnaire et mené des entretiens qualitatifs auprès de 18-24 ans, une population fortement connectée qui est en train de construire ses propres pratiques numériques.                                 

Les pratiques d’information des 18-24 ans

Le premier enseignement de notre enquête est que les jeunes que nous avons interrogés (souvent étudiants) s’intéressent à l’actualité, déclarant à 39% estimer son suivi «essentiel» et 50% «assez important». Ils sont très majoritaires à faire de la recherche d’informations d’actualité une activité quotidienne et même pour 42% d’entre eux, une activité pluriquotidienne.

Cette activité se traduit dans les pratiques déclarées par une prédominance des supports numériques d’accès à l’information. Parmi ceux qui déclarent consulter régulièrement l'information (une ou plusieurs fois par jour), la distribution va crescendo en partant de la presse écrite et de la radio, vers la télévision, l’ordinateur et le smartphone. Sans surprise, plus on déclare suivre l'actualité tous les jours, plus on le fait sur des supports électroniques, mais avec une télévision qui résiste encore.

S’informer avec les réseaux socionumériques

 

Lorsque l’on interroge les 18-24 ans sur les canaux qui leur permettent d’accéder à de l’information en ligne, les réseaux sociaux arrivent très largement en tête des réponses avec plus de 73% des répondants qui indiquent accéder à l’actualité par les réseaux sociaux, fortement consultés sur les terminaux mobiles, au moins une fois par jour, supplantant les sites d’information, les applications mobiles et même leurs dispositifs d’alertes push. C’est bien un nouvel écosystème de la consommation d’information qui est en train de se mettre en place.

L’accès via les réseaux socionumériques arrive donc très largement en tête. Il faut dire que pour cette génération, la fréquentation de ces plateformes est massive et quotidienne. Mille personnes interrogées déclarent y suivre l’actualité plusieurs fois par jour et 335 une fois par jour, que ce soit volontairement ou pas. La fréquence de consultation du réseau social engendre parfois une «exposition accidentelle» à l’information comme en témoigne Christine, l’une de nos enquêtés:

«J’y suis souvent, tous les jours. J’y vais tout le temps, je regarde pas mal les articles. C’est plus des articles qui arrivent comme ça. On peut quand même être au courant de plein de choses assez rapidement, tout de suite en direct, si on n’a pas le temps d’allumer la télévision. Au final, ça permet quand même aux gens d’être renseignés malgré eux.»

Usages de Facebook et rapport à l’actualité

Malgré la prédominance de Facebook comme vecteur d'accès à l'actualité, tous les répondants ne lui accordent pas la même place dans leurs pratiques informationnelles. Si 55% l'estiment comme «un moyen important pour suivre l’actualité, mais pas le plus important», seuls 13,5% en font le «principal moyen», tandis que 20% le considèrent comme «pas très utile pour suivre l’actualité».

Parmi nos répondants, 70% déclarent être abonnées à au moins une page média sur Facebook, un pourcentage qui fort logiquement s'accroit dans le sous-groupe des «informés via Facebook» en atteignant 81%. Dès lors qu’on est abonné à des pages médias, le taux de ceux qui considèrent Facebook comme leur principal moyen de s’informer passe de 13,5% à 17,5%, et le taux de ceux qui le considèrent comme un moyen important passe de 55% à 68%, ce qui montre que la fréquentation d’information sur Facebook répond aussi à une recherche volontariste.

Parmi ces abonnés à au moins une page Facebook de média d’information, 42% le sont principalement à des médias qu'ils suivent aussi en dehors de Facebook, contre 58% à des médias qu’ils ne suivent que sur Facebook. En creusant les choix de spécialisation de ces médias, on voit apparaître en bonne place un usage informationnel plutôt centré sur ce qu’on peut appeler de l’actualité de divertissement.

Les usages d’actualité de Facebook en font un réceptacle d’informations décalées, moins sérieuses qu’à l’accoutumée, mais qu’on avait envie de partager pour cette raison même, car elles étonnent, surprennent, fascinent, font rire. Un constat que l’on retrouve poindre à de multiples reprises dans les propos des enquêtés:

«C’est pour passer du bon temps, ce n’est pas pour m’informer tout de suite des catastrophes qui arrivent.» (Christine)

«J’ai commencé beaucoup à suivre des pure players, de divertissement, du type Topito, Minutebuzz, Konbini, des trucs comme ça. C’est marrant. Surtout Topito, c’est très marrant, ils vont avoir des sujets d’actus mais pas que, ils vont le faire d’une manière moins journalistique et plus divertissante.» (Élise)

L’interaction avec et autour des contenus d’actualité sur Facebook

En étudiant dans le détail la fréquence des pratiques usuelles sur cette plateforme appliquées à l’actualité, on observe que la lecture des titres de contenu d’information est omniprésente, de même que le fait de cliquer sur ces liens est fréquente (85%), ce qui montre que la seule lecture du titre n’est pas jugée suffisante pour se sentir informé ou que le titre suscite l’envie d’aller plus loin dans la lecture du contenu. 60% ont aussi l’habitude de liker très fréquemment ou assez souvent ces contenus d’actualité.

En revanche, toutes les autres activités possibles à partir du dispositif Facebook ne font pas l’objet d’une appropriation régulière et systématique. Un cinquième seulement partage ou commente de tels contenus, et ils ne sont plus que 13,5% à poster des contenus d’information sur leur mur.

Et quand on sonde les motivations de ces informés Facebook à partager de l’information d’actualité sur leur compte, que ce soit beaucoup ou très peu, on se rend compte que c’est la valeur perçue de l’information qui est moteur, qu’elle soit jugée importante en soit (58,5%) ou originale (42,5%).

Néanmoins, les réponses obtenues par ailleurs sur le poids des informations insolites et divertissantes, laisse à penser que cette originalité doit s’interpréter comme un partage d’informations parfois anecdotiques, plus insolites que sérieuses, donc superficielles. 13,3% seulement disent que s’ils partagent c’est pour initier un débat avec leurs amis.

«Quand je partage en général c’est pour éveiller l’attention mais pas pour en débattre. J’ai eu des “j’aime” de gens qui pensaient à peu près comme moi, les autres en général s’abstiennent de commenter et à la limite je préfère. Il m’est arrivé de supprimer des commentaires qui m’agaçaient parce que j’aime bien avoir le contrôle sur ma page.» (Nicolas)

De la même manière, si on détaille la valeur attribuée au bouton Like, on trouve souvent des conduites décrites par les enquêtés sur le mode de l’automatisme, qui font penser au don/contre-don de Marcel Mauss, des marques d’intérêt pour la personne, d’encouragement:

«J’ai tendance à beaucoup liker, c’est quasi automatique, quand ça me plaît, je ne réfléchis pas trop. C’est plus pour soutenir, quand je like, c’est souvent parce que derrière il y a une cause que j’ai envie de soutenir ou alors ça m’a fait rire.» (Solenne)

Et pour ce qui concerne l’habitude de laisser des commentaires, une majorité dit ne le faire que de façon épisodique, les très fréquents étant minoritaires (6,5%).

Crédibilité et diversité des informations reçues sur Facebook: quelle confiance?

Dans les informations reçues sur Facebook, les posts de médias ayant pignon sur rue sont mélangés à des blagues, des commentaires et clins d’œil humoristiques, des pastiches d’information (comme ceux issus de sites parodiques journalistiques comme Le Gorafi ou Nordpresse) ou encore des «petites infos», de type vie pratique, people, etc. Comment les internautes que nous avons enquêtés jugent-ils la situation?

Les informations circulant sur Facebook ne sont pas considérées comme vraiment fiables: seuls 18% de l’ensemble des enquêtés le pensent. Et même dans le noyau dur des informés par Facebook, l’indice de confiance en la fiabilité des infos reçues plafonne à 27%. Une majorité, dans chaque catégorie reconnaît que le pire côtoie le meilleur et que sans pouvoir faire de tri, ils reçoivent un cocktail mixte d’infos fiables et peu fiables.

Cela va de pair avec un autre constat, la mixité des contenus envisagée sous l’angle du sérieux. Une infime minorité accepte de qualifier ces infos de sérieuses (6,5% de tous les enquêtés). Même chez les plus chauds partisans de ces réseaux pour s’informer, ce chiffre atteint péniblement 10%. Et si tout le monde s’accorde pour qualifier là aussi ces infos de mixtes (sérieuses et divertissantes), le pourcentage de ceux qui ne les jugent globalement que divertissantes est assez conséquent, oscillant de 15 à 36%.

Conclusion

 

Ces résultats extraits de notre enquête (les résultats globaux seront publiés prochainement dans un ouvrage aux éditions de la Fondation MSH) montrent que les internautes inscrits sur Facebook reconnaissent que l’accès aux informations d’actualité via leur compte est pratique, utile, mais qu’elle n’est pas identique à la recherche d’information habituelle.

Car se mélangent sur leur fil d’actualité des «informations» de registre fort différent, y compris à la crédibilité douteuse, ou dont le but premier est moins d’informer que de distraire, voire de faire rire. D’ailleurs 45,7% des répondants affirment que le caractère «amusant ou divertissant» du contenu reçu constitue une «raison majeure» de cliquer dessus pour en savoir plus. Et vous?

Le Crem (centre de recherche sur les médiations) organise une journée de restitution des résultats du projet ANR INFO-RSN intitulée Réseaux socionumériques, partage d'information et stratégies éditoriales, le 30 mars à l’Institut des sciences de la communication (CNRS) dans le 13e, à Paris. Le programme se compose des présentations d'une partie des résultats de l'équipe et du futur baromètre (Semiocast) des partages d'articles sur les réseaux sociaux puis de deux débats avec des journalistes autour de ces questions.

 

Arnaud Mercier
Arnaud Mercier (3 articles)
Professeur d'université
Alan Ouakrat
Alan Ouakrat (1 article)
Maître de conférence
Nathalie Pignard-Cheynel
Nathalie Pignard-Cheynel (2 articles)
Professeure journalisme numérique
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