Monde

La coalition des précaires sauvera-t-elle la gauche?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 06.03.2017 à 11 h 14

Le capitalisme met de plus en plus de catégories à l'écart du salariat: jeunes diplômés déclassés, ouvriers chômeurs, minorités discriminées, migrants exploités... L'accumulation de précarité fait-elle pour autant une majorité politique?

Place de la République à Paris, 31 août 2016.
Thomas SAMSON / AFP

Place de la République à Paris, 31 août 2016. Thomas SAMSON / AFP

Guy Standing est un homme important: il a été invité à parler trois journées consécutives au Forum international de Davos, autrement dit au grand conseil que tiennent annuellement les maîtres du monde. La raison de sa venue est pourtant cocasse: cet économiste anglais spécialiste du monde du travail a parlé des laissés pour compte du libéralisme.  Et si le «système» lui a réservé un si bon accueil, ce n’est pas en raison d’une soudaine sensibilité sociale, mais plutôt par réalisme.

«C’était vraiment étrange de voir tous ces grands dirigeants conscients que le système est instable et produit de plus en plus de Trump», s’étonne-t-il, quand on le rencontre à l'occasion de son passage à Paris. Un Trump que tout le monde dédaigne dans les cercles d’initiés. Sauf que voilà, la blague à moumoute est devenue quarante-cinquième président de la première puissance mondiale, et les moqueries ont laissé place à de sérieuses inquiétudes sur le déclin des démocraties occidentales.

Qu'est-ce que le précariat?

À Davos, Guy Standing a parlé du groupe social qui va tout emporter sur son passage: le précariat. Son livre, Le précariat, les dangers d'une nouvelle classe, qui est traduit pour la première fois en français (Les éditions de l'Opportun), consacre plus de 400 pages à ce concept. Le principal problème que pose la lecture de Standing est la définition stricte qu’il donne du précariat. Lors de notre rencontre, il met en garde contre le fait que «précaire» est un faux-ami, que la sociologie française –une des inspiratrices du terme avec l'extrême gauche italienne– a pris l’habitude d’associer à des situations d’extrême pauvreté, d’exclusion et de marginalité sociale, à une sorte de sous-salariat. Dès les années 1980-1990, ce précariat se développe sur fond de flexibilisation des modes de production et du marché du travail.

La définition stricte du précariat le limite à une anomalie qui se développe à la marge du salariat, qui reste la situation référente historique. Pour Standing au contraire, le précariat instaure une rupture avec la société industrielle. Il s'agit d'une classe sociale en devenir, dont les rangs sont sans cesse appelés à grossir. Qui sont les précaires? On pense en premier lieu aux salariés intérimaires, à temps partiel et à toutes les formes de travail atypique... Mais la définition du précariat dépasse en fait celle des situations précaires. L’auteur considère que les précaires ont en commun d’avoir moins de droits que les citoyens de leurs sociétés, et d’être privés d’un ensemble de sécurités qui étaient au centre du contrat social de la société industrielle: sécurité du marché du travail, de l’emploi, du poste occupé, de formation, d’assurance chômage, etc. Selon cette plus large définition, de nombreux salariés peuvent être intégrés au précariat, alors même que le salariat reste largement majoritaire.

On peut penser à tous les salariés qui, contrairement au modèle du poste / entreprise / contrat unique tout au long de la vie, seront confrontés à de multiples à-coups au cours de leur carrière. Notamment à tous ceux qui risquent d'être déqualifiés, comme l'écrit Standing;

«[...] plus le poste nécessite de qualifications, plus il est probable que surviennent des évolutions nécessitant une nouvelle formation. Autrement dit, plus votre niveau de formation est élevé, plus il est probable que vous deveniez incompétent dans votre propre domaine.»

Le fait de ne jamais évoluer professionnellement ou, pire, de se former en permanence pour rien, c'est à dire sans mettre ces compétences en application, ou bien en les voyant devenir rapidement obsolètes, participe également du phénomène.

Standing intègre des notions plus subtiles qui étendent le périmètre du précariat aux salariés en apparence «stables», comme les compétences relationnelles qu'il faut acquérir et entretenir pour trouver un emploi, l'autodiscipline exigée, la gestion de ses finances et de sa propre personne et tout le «travail» caché qu'il faut effectuer pour obtenir un emploi —«Dans notre système de services, avoir une bonne présentation, savoir faire un sourire charmeur, faire preuve de repartie ou saluer chaleureusement sont devenus des compétences».

Les trois branches du précariat

Schématiquement, le précariat se décompose en plusieurs sous-ensembles. Dans une optique politique, Standing isole avec un humour noir le «bon» et le «mauvais» précariat. 

Le «bon» est constitué des jeunes travailleurs éduqués en déclassement. Ses bastions ont formé les rangs des mouvements de protestations des places, des Indignés espagnols au mouvement Occupy. C’est ce groupe, dont Standing fait remonter les premières manifestations à l’Euromayday, un réseau militant européen qui organise des parades festives chaque 1er mai depuis le début des années 2000, qui donne au précariat son existence médiatique et le fait exister dans l’opinion. Pour Standing, «le premier stade de tout mouvement social est toujours l’émergence d’un sentiment d’identité commune. Et les énergies libérées sur les places, dans les rues, dans les cafés et divers autres espaces publics ont conféré au précariat une identité qui en fait désormais une force sociale.»

Sauf que cette force sociale, en l’état, peine à englober la diversité des branches du précariat. Car à ce «bon» précariat, distingué par l’auteur pour son vote qu’il juge aller dans un sens vertueux, s’ajoute un ensemble hétéroclite de groupes qui n’ont en commun que le fait de souffrir de marginalité sociale: les minorités ethniques discriminées à l’embauche, les seniors qui retournent sur le marché du travail faute de disposer de retraites suffisantes, les handicapés, les condamnés à de la prison.

Un autre sous-ensemble clairement isolé par l’auteur est celui des migrants économiques, l’«infanterie légère» du précariat. Si le précariat vit sur les cinq continents, une partie substantielle est condamné aux migrations économiques que favorise la mondialisation. «Le capital accueille positivement l’immigration puisqu’elle apporte une main-d’œuvre malléable à bas prix», écrit l’économiste. «A cause de la flexibilité des marchés du travail et de la porosité des frontières, les salaires baissent énormément. Et si les migrants les acceptent volontiers, les autres les jugent intolérables car ils ont été habitués à un meilleur niveau de vie.» La mondialisation a réduit le phénomène de «file d'attente», juge l'économiste: les migrants, derniers arrivés, ne sont pas forcément à l'écart du marché du travail puisqu'ils prennent en charge des métiers difficiles, mal payés, dédaignés par les nationaux. Cette substitution aboutit à un profond ressentiment des populations autochtones, qui font l’objet d’un autre sous-groupe de précaires.

Les groupes les plus farouchement opposés à l’immigration sont [cette] vieille classe ouvrière (blanche) et la classe moyenne inférieure qui, victimes de la mondialisation, sont en train de sombrer dans le précariat

Standing

C'est le «mauvais» précariat, l’ancienne classe ouvrière blanche déclassée dont les membres sont «nostalgique(s) d’un âge d’or imaginaire». «Il s’agit des gens qui sortent du salariat, nous explique l’économiste, ou qui pensent qu’ils en chutent. Ceux-là tendent à regarder en arrière.» Standing écrit sans illusion que «les groupes les plus farouchement opposés à l’immigration sont [cette] vieille classe ouvrière (blanche) et la classe moyenne inférieure qui, victimes de la mondialisation, sont en train de sombrer dans le précariat.»

L'expression politique vers laquelle penchent les membres de ce groupe est désormais connue:

«En Europe comme aux États-Unis, le mécontentement de ceux qui ont été poussés de la vieille ”classe ouvrière” vers le précariat a été exploité de la plus cynique des façons: des politiciens populistes de droite ont attisé le ressentiment envers les migrants, une autre section du précariat.»

D’où la question politique du livre: si le précariat est amené comme le prédit l’auteur à devenir majoritaire, comment fonder des majorités électorales qui ne sacrifient pas une partie du précariat en coalisant le reste de la société contre lui?

Le revenu universel, politique anti-paresse

Le Précariat est un livre utopique, écrit par un auteur réaliste, qui se demande ce qui peut sortir de bon d'une telle accumulation de sombres constats. Pour Standing, qui se définit comme un «green left» (écolo de gauche), et qui passe dans son livre de références radicales à d'autres plus réformistes, l'heure n'est pas au soulèvement du précariat, mais à «une politique paradisiaque». Derrière ce terme qui évoque une révolution libertaire, les ambitions de l'auteur sont en réalité assez raisonnables: «Nous avons besoin d’une nouvelle politique paradisiaque– modérément utopiste et fière de l’être», écrit-il.

La première priorité est, selon Standing, de redonner de la sécurité aux précariats, qui ne souffrent pas seulement des différences énormes de revenus, mais égalemement des différences de degrés de sécurité économique et de possibilité de se projeter dans le temps –soit, l'inverse justement de la précarité sociale et économique. «Il faut un agenda politique qui redistribue de la sécurité, ce qui est un argument en faveur du revenu universel», soutient l'auteur, qui est un fervent promoteur de la mesure. Le revenu universel, qui s'est invité dans le cadre de la primaire de la gauche, a confronté deux visions de la société et du rapport au travail entre les deux finalistes. Mais si on essaie de l'enfermer dans une caricature de l'éloge de la paresse, l'auteur du Précariat s'échauffe rapidement: «ces politiciens bourgeois de la soi-disant gauche qui craignent que les gens ne deviennent paresseux ne comprennent rien aux gens», se lamente-t-il en référence aux attaques de Manuel Valls contre la mesure. «Le propre de la condition humaine consiste à vouloir améliorer sa vie, donner 600 euros par mois à quelqu’un ne va pas nous rendre tous paresseux, cela va au contraire nous apporter un minimum de sécurité, un minimum de sérénité. On ne devrait pas avoir peur de la paresse, nous avons au contraire besoin de plus de paresse.»

Dans la vision de Standing, le revenu de base n'exonère pas tant du travail qu'il ne redonne aux précaires des marges de manoeuvre pour organiser leur temps, le planifier sur le long terme et pouvoir mieux répartir leur budget-temps entre l'aide aux proches, le travail et les loisirs. Car le paradoxe du précariat, note-t-il avec justesse, est que c'est justement lui qui pousse les travailleurs vers des formes de paresse ou d'abrutissement:

«Les gens qui effectuent du travail de manière intense finissent par se retrouver “vidés”, aussi bien mentalement que physiquement. Ils n’ont donc plus vraiment l’énergie ou l’envie d’autre chose que d’un peu de “jeu” passif. Épuisés, ils préfèrent effectivement se détendre en “jouant”, souvent en regardant un écran ou en dialoguant à plusieurs par écrans interposés. En effet, quand un emploi, et le travail inhérent, sont extrêmement intenses, on perd facilement la force ou le désir de s’adonner à des loisirs plus actifs.»

Tous unis dans le précariat?

Ce qui peut réunir ces précariats est-il plus important que ce qui les éloigne socialement les uns des autres? Rien ne montre que, pour l'instant, le discours du post-travail séduise au-delà du jeune précariat intellectuel dont les valeurs les portent de toute manière vers la gauche. La question a été posée abruptement par le sociologue Jean Lojkine dans un livre consacré entre autres à ce jeune précariat intellectuel, La révolution informationnelle et les nouveaux mouvements sociaux (édition du Bord de L'eau) en ces termes:

«Y a-t-il convergence profonde entre les couches dites “moyennes” paupérisées et les couches populaires? Ou les clivages culturels, identitaires sont-ils persistants, malgré la convergence de leur situation économique?»

Si tout le monde est menacé de déclassement social et de pauvreté économique, ce projeter dans cette misère partagée suffira-t-il à créer de la proximité? La tristement célèbre «note Terra Nova» avait tranché en proposant de décrocher le «mauvais» précariat ouvrier de l'ensemble, dans la mesure où il était de toute manière acquis à un vote de réaction au multiculturalisme teinté de protectionnisme, culturellement conservateur. Les partis populistes règlent la question à leur manière en mettant la partie migrante du précariat au centre du conflit. Des migrants qui, eux-mêmes, sont dans une position d'attente, car «ils ne voient pas de politique qui leur corresponde et ils sont considérés comme des étrangers où qu’ils aillent». D'ailleurs, ils ne votent pas dans les pays qui les accueillent, ce qui complique encore l'équation politique.

Selon Jean Lojkine, l'opposition entre une gauche économique «de classe» et une gauche culturelle «post-matérialiste», est dépassée:

«Les nouveaux mouvement sociaux des années 2000 sont au contraire à la fois matérialistes et culturels puisqu’ils mettent en cause à la fois les politiques économiques néolibérales (austérité, bas salaires, précarité, chômage) et l’injustice qui frappe les travailleurs dont les qualifications ne sont pas reconnues, ni le droit à la parole.»

Le curseur est pourtant autant difficile à positionner. D'une part si le précariat intellectuel se sent délaissé, le risque est qu'il s'éloigne d'une politique qui n'a rien à lui offrir, souligne pour sa part l'auteur du Précariat:

«Si on ne leur offre pas une politique paradisiaque, cette troisième partie éduquée, avec ses dettes, ses problèmes, n’ira pas voter et dira: “fuck politicians!” C’est ce qui est arrivé avec le Brexit, c’est ce qui est arrivé avec Trump. Ces électeurs détestent Trump, mais ils sont restés à la maison.»

En revanche, se contenter de marqueurs identitaires de gauche n'a aucune chance d'aboutir à une vaste majorité de membres du précariat, poursuit-il conscient des impasses de la tentation du tout-identitaire, beaucoup reprochée à la campagne d'Hillary Clinton. «Nous devrions bien sûr soutenir l’égalité des sexualités, des races, des pratiques sexuelles, et quiconque à gauche devrait être uni sur ces enjeux. Mais vous devez aussi avoir une politique de classe basique, et la gauche n’a fait de progrès que quand elle a eu un programme basé sur la classe. Je pense qu’une fois qu’on le comprend de cette manière, on peut passer à la prochaine question, qui est de savoir ce que peut être ce programme pour le précariat.»

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte