Economie

Le revenu universel demeurera une utopie en Finlande

Morgane Remy, mis à jour le 23.01.2017 à 10 h 48

Les candidats de la primaire socialiste en parlent ; la Finlande l'a fait. Le pays nordique a développé une expérimentation du revenu universel. Les premiers virements, de 560 euros exactement, ont été effectués le 9 janvier à 2.000 Finnois. Cependant, le rêve d'un revenu inconditionnel, individuel et, surtout, universel est loin d'être atteint.

ANDREJ ISAKOVIC / AFP

ANDREJ ISAKOVIC / AFP

«J'ai lancé mon entreprise il y a douze ans; puis, je l’ai liquidé il y a cinq ans. Depuis, pour tenir, j'ai accepté de petits jobs. Mais là, avec le revenu de base, je vais enfin pouvoir retenter ma chance et relancer ma propre société.» Un regain d'énergie. Voilà ce qu'apporte le revenu de base, de 560 euros, à Juha Jarvinen, photographe et vidéaste de 37 ans habitant dans la ville de Kurikka dans la région d'Ostrobotnie du Sud, de la Finlande (1).

«J'étais très heureux quand j'ai reçu la lettre d’information, précise ce père de six enfants. Quand elle est arrivée, cela faisait six mois que je ne touchais plus rien.»

Comme lui, 1.999 autres Finnois en situation précaire ou de recherche d’emploi perçoivent 560 euros par mois, nets d'impôt, directement sur leur compte en banque. Une chose est sûre: cette aide est précieuse pour ceux qui la reçoivent. Mais, très couverte médiatiquement, cette expérimentation est-elle réellement à la hauteur de l'espoir qu'elle suscite au niveau européen?

Un revenu qui ne sera jamais universel…

Déjà, l'expérimentation ne concerne aujourd’hui que 2.000 personnes sur une population de moins de 5,5 millions. Elle durera deux ans, pour un budget de 20 millions d'euros. «Nous avons réfléchi à élargir le dispositif à tous les chômeurs, détaille Marjukka Turunen, responsable du service juridiques de Kela, l'institution en charge des assurances sociales en Finlande. Mais le fait de donner un statut aussi avantageux à un groupe de citoyens risque fortement d’être jugé inconstitutionnel.» Et cela serait aussi trop coûteux.

«La Finlande n'a pas un budget suffisant pour rendre universel ce revenu, explique Olli Kangas, directeur de recherche à Kela et architecte de l’expérimentation. Le surcoût à financer pour y parvenir –avec un montant de 560 euros– serait supérieur à 15 milliards d'euros!»

L'économiste Ilkka Kaukoranta de la première confédération syndicale du pays, la SAK, ne dit pas autre chose: «En l'état, étendre le revenu de base à tous les Finlandais augmenterait le déficit national de près de 5% du produit intérieur brut.» Ainsi, avant même la fin du premier mois de l'expérimentation, le doute est levé: le revenu universel demeurera une utopie en Finlande. «À ce stade, le model testé est complètement irréaliste», conclut Ilkka Kaukoranta.

Plus qu’irréaliste, il est finalement bien moins avantageux que celui qui existe déjà en France avec le Revenu de solidarité active (RSA) socle de 535 euros qui concerne déjà à près de 1,9 millions de bénéficiaires et la prime d’activité qui est versé à près de 2,5 millions de personnes.

… mais qui a déjà le mérite d’être inconditionnel

Malgré tout, le revenu de base a un avantage sur les deux dispositifs français: il est inconditionnel. Tandis qu’en France, une personne sur deux ayant droit au RSA socle et à la prime d'activité, n’entreprend pas la démarche administrative pour les obtenir, le revenu de base Finlandais est versé automatiquement. Cela lutte efficacement contre la problématique de non-recours, omniprésente dans l’accompagnement social à cause de la complexité administrative mais aussi la peur d’être perçu comme «assisté».

Enfin, aucun bénéficiaire ne peut être privé du revenu de base même s'il trouve un emploi. Par exemple, le finlandais Mika Ruusunen (46 ans) conserve cette aide malgré un nouveau poste à temps partiel. «J’ai signé un contrat au 4/5e – payé à 80% – le 19 décembre 2016 et, quelques jours, après j’ai appris que je recevrai le revenu de base», témoigne ce père de deux enfants.

Alors qu’il vient de renoncer à son métier de boulanger et commence une formation à l’informatique, le revenu de base lui permet de vivre correctement avec ce poste à temps partiel. Plus que cela, il a une liberté de choix dont il a rarement bénéficié. «Je vais pouvoir accepter des postes sans être dans l’urgence des fins de mois, plus formateurs et plus utiles dans le cadre de mon parcours professionnel», conclut Mika Ruusunen. Surtout, il souhaite rapidement en profiter pour créer sa propre entreprise.

Dans tous les cas, le revenu de base offre plus d’autonomie. À tous les stades de leur carrières, les bénéficiaires d’une telle aide ont le choix de refuser des missions trop peu rémunérées ou contraires à leurs valeurs, de rester à la maison pour s'occuper de leurs enfants pendant un temps ou d’opter pour une situation de pré-retraite. «Le revenu de base ne dispense pas de travailler. Il donne juste les moyens de refuser un travail ou des conditions de travail jugées indignes», analyse Jean-Eric Hyafil, doctorant en économie à Paris 1 dont la thèse porte sur le revenu universel. Versé à titre individuel, et non de «foyers», il redonne aussi la possibilité aux jeunes et aux conjoints souhaitant quitter leur domicile, de le faire avec un revenu garanti, sans avoir à engager de procédure juridique pour obtenir une pension.

1 — Voir également son témoignage complet sur Facebook, en anglais Retourner à l'article

Morgane Remy
Morgane Remy (9 articles)
Journaliste
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