France

Quand un quartier porte les traces des attentats de 2015

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.01.2017 à 8 h 52

«Mémoire vive», un ouvrage entremêlant chroniques de quartier et analyse sociologique, nous raconte comment se construit collectivement, de Charlie au Bataclan, le souvenir des attaques de janvier et novembre 2015 dans le XIe arrondissement de Paris.

La plaque en hommage au policier assassiné Ahmed Merabet, boulevard Richard-Lenoir, le 5 janvier 2017. ERIC FEFERBERG / AFP.

La plaque en hommage au policier assassiné Ahmed Merabet, boulevard Richard-Lenoir, le 5 janvier 2017. ERIC FEFERBERG / AFP.

C'est un bouquet de fleurs un peu fanées, accroché à un panneau de signalisation. Une inscription griffonnée sur une feuille collée à même un tronc d'arbre: «Ils voulaient nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines.» Des drapeaux obstinément pendus aux fenêtres. Et d'autres signes qui rappellent à l'œil du passant, en ce début du mois de janvier 2017, que dans ce quartier, dans mon quartier, quelque chose s'est passé –qui appartient encore à une actualité hélas réactivée, mais aussi de plus en plus à l'histoire.

Depuis deux ans, le XIe arrondissement de Paris, district urbain le plus dense d'Europe, a été le cadre principal des deux vagues d'attentats islamistes qui ont ensanglanté la région parisienne, faisant au total 147 morts: à l'intérieur et à proximité des locaux de Charlie Hebdo tout d'abord, en janvier 2015, puis devant les restaurants La Bonne Bière, Casa Nostra, La Belle Équipe et le Comptoir Voltaire et la salle de concerts du Bataclan, en novembre de la même année. La première attaque du «commando des terrasses», devant le bar Le Carillon et le restaurant Le Petit Cambodge, a elle eu lieu juste derrière la «frontière» qui sépare l'arrondissement du Xe voisin[1]. Plus de 2 millions de personnes ont défilé, le 11 janvier 2015, entre République, Bastille et Nation. En janvier comme en novembre, la place de la République est devenue un lieu de recueillement aussi improvisé que durable.

Depuis huit ans, Sarah Gensburger habite les lieux, à mi-chemin de République et du Bataclan. Cette sociologue spécialiste des rapports entre espace et mémoire, notamment celle de la persécution des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, a cette fois-ci choisi d'écrire sur son quartier et son époque dans Mémoire vive. Chroniques d'un quartier, Bataclan 2015-2016 (éd. Anamosa), un récit chronologique, d'abord publié sous forme de blog, dans lequel elle a nourri ses analyses de son vécu d'habitante.

«L'idée est aussi de transmettre une forme de regard que chacun peut avoir, de manière plus réflexive, par rapport à son environnement proche», explique-t-elle. «Ce n'est pas seulement un livre de scientifique.» L'ouvrage ne s'ouvre pas sur la «nuit blanche» des attentats, ni les jours qui ont suivi, mais sur un jogging dominical avec sa fille, le surlendemain de Noël 2015:

«Comme tous les matins et tous les soirs en période scolaire, le Bataclan se trouve [...] sur notre chemin. Et pour la première fois depuis le fameux vendredi, nous pouvons emprunter le trottoir devant la salle de concert. Les deux grandes bâches grises et le camion de police ont disparu. Les fleurs, bougies, objets, textes et autres offrandes également, écrit-elle. Pouvoir passer, qui plus est en courant, est pour nous un événement. La sensation de libération, dont je reconnais sans peine le ridicule, que j'éprouve alors me donne envie d'arrêter de courir. Pour regarder le trottoir et les alentours. Ce n'est pas la première fois que je le fais depuis le massacre, mais c'est la première fois que je le fais sans épuisement et sans colère.»

La mémoire ne se réduit pas au traumatisme

«En tant que sociologue, je n'avais rien à dire sur l'avant: c'est pour cela que le livre ne commence que là», explique-t-elle aujourd'hui. Et en tant que sociologue-habitante, elle a voulu concentrer son regard sur les lieux qu'elle parcourt tous les jours, autour du Bataclan et de Charlie Hebdo, sans explorer les autres théâtres des attaques: «Je suis partie de mon expérience quotidienne, familiale, personnelle, d'endroits où j'avais une sensibilité pré-attentats, pour y percevoir des différences, des réappropriations… Il est très rare de vivre dans les lieux de l'enquête, que le terrain de l'enquête soit aussi le terrain de la vie quotidienne.»

Reproduisant fidèlement la forme du blog (plusieurs notes se terminent sur une question: au lecteur de chercher la réponse), son livre nous incite à regarder différemment les lieux où s'est produit un événement extra-ordinaire, à observer comment l'exceptionnel intègre l'espace du quotidien. Et donc, comment le corps social s'approprie un événement, au-delà du possible traumatisme individuel: «Essayer de travailler sur la mémoire collective uniquement sous l'angle du traumatisme me semble passer à côté de ce qui se produit dans la société», explique-t-elle.

Une carte de certains des lieux évoqués par Sarah Gensburger, reproduite dans le livre. Cliquez sur la carte pour l'ouvrir en grand | Cartographie: Aurélie Boissière.

En une soixante d'entrées, de «Traces» à «Pélerinage», de «Lieu» à «Couleurs», Mémoire vive explore ces réappropriations, dont certaines ont pris des formes devenues familières, ces mers de bougies ou de fleurs ou ces murs de messages devenus enjeux d'archives. D'autres sont plus inattendues: si les poteaux de l'allée Verte, la rue perpendiculaire à celle du massacre de Charlie-Hebdo, sont couverts de couleurs vives depuis l'été 2015, c'est que des enfants les ont peints, guidés par leurs parents «refusant l'image de tristesse donnée au quartier». Dans le voisinage, d'immeuble en immeuble, surgissent encore parfois par grappes de deux ou trois des drapeaux tricolores, dont le déploiement même constitue une pratique sociale:

«Beaucoup de drapeaux entrent en résonance les uns par rapport aux autres: il peut ne pas y en avoir pendant cinq immeubles, puis un drapeau et un autre sur l'immeuble d'en face – un phénomène qui a déjà été remarqué aux États-Unis après le 11-Septembre.»


Une carte du pavoisement des rues du XIe arrondissement de Paris à la mi-mars 2016. L'étoile rouge au nord correspond au Bataclan, celle au sud aux anciens locaux de Charlie Hebdo | Sarah Gensburger

Pendant l'Euro de football, je me souviens avoir blagué avec des amis en leur disant qu'on ne savait plus si les drapeaux aux fenêtres étaient là pour commémorer les attentats ou pour soutenir les Bleus. Une question que Sarah Gensburger raconte avoir discuté avec sa fille –une autre manière de se livrer à une sociologie des pratiques:

«Les enfants participent d'une forme de normalité. Ils n'ont pas un regard construit comme le nôtre, ce qui permet des décalages, des remises en cause, de complexifier les questions... Ma fille m'a montré des nouveaux drapeaux aux fenêtres et je lui ai dit qu'ils étaient là pour le championnat d'Europe, pas pour les attentats. Elle m'a répondu: "Tu ne sais pas, peut-etre qu'ils sont là pour les deux, que les gens n'avaient pas de drapeau à l'époque et que là, ils le sortent". Et je me suis dit qu'elle n'avait peut-être pas tort.»


Huit mois après le Bataclan, une semaine après l'Euro de football, quatre jours après l'attentat de Nice: un drapeau tricolore dans une impasse du XIe arrondissement, le 18 juillet 2016 | Jean-Marie Pottier

Le début de l'Euro a aussi coïncidé avec le déclin du mouvement Nuit Debout, qui a occupé la place de la République pendant plusieurs semaines lors du mouvement de protestation contre la loi El-Khomri. On prête à François Hollande d'avoir dit que «les trois mille de la République, c'est pas les 4 millions du 11-Janvier», mais le récit de la façon dont la commémoration et la mobilisation se sont articulées dément cette opposition. Les lieux ont changé; de nouvelles pratiques s'y sont installées; ces pratiques ont elles-mêmes muté. Sans la piétonnisation de la place de la République en juin 2013, celle-ci ne serait sans doute pas devenue le lieu de rassemblement post-attentats qu'elle a été, dès le 7 janvier 2015; sans ces rassemblements, sans la nuit sanglante du 13 novembre à proximité, il n'y aurait peut-être pas eu Nuit Debout, ou Nuit Debout n'aurait pas été le même –de même qu'à New York, Occupy Wall Street avait prospéré à Zuccotti Park, un des lieux de commémoration du 11-Septembre, à une rue du World Trade Center.

«À Nuit Debout, il y a le croisement de deux questions: à qui appartient la commémoration? À qui appartient l'espace public?», explique aujourd'hui Sarah Gensburger. «Pour un noyau dur de militants de longue date, Nuit Debout se construit presque en décalé par rapport aux attentats, de manière politique, en opposition à l'état d'urgence, loin du consensus; alors que pour la masse des participants, dans une mobilisation plutôt "citoyenne", les attentats sont consubstantiels au fait de venir à Nuit Debout.»

Quand les plaques se fondent dans le paysage

Le livre se clôt en septembre 2016: «Je sentais que j'étais en train de basculer vers un rapport trop professionnel, là où le statut de sociologue-habitante me semblait faire l'originalité de la démarche.» Deux mois plus tôt, la chercheuse avant déjà, quelques jours avant le 14 juillet, envisager d'arrêter au soir de la fête nationale, avant que ne survienne l'attentat de Nice. Énième nom, après Ankara, Bruxelles ou Orlando, d'une litanie encore inachevée, et toujours visible sur les couches sédimentées d'hommages, telle cette inscription qu'on peut lire, en ce mois de janvier 2017, sur le mémorial de la place de la République: «Paris, Nice, Berlin, New York, quand la violence s'arrêtera-t-elle?»

«Il ne s'agit [...] plus désormais de “vivre après”, mais de “vivre avec”», écrit Sarah Gensburger vers la fin de son ouvrage. Pour officialiser cela, écrit la chercheuse, la municipalité parisienne dispose d'un «instrument politique privilégié»: les plaques commémoratives. En novembre 2016, les pouvoirs publics ont ainsi inauguré, sur les lieux des attentats de novembre 2015, une série de plaques, comme ils l'avaient déjà fait en janvier 2016 à la mémoire des onze morts de Charlie Hebdo et du policier Ahmed Merabet. À l'exception d'une inscription vissée sur la façade du Bataclan, celles-ci sont installées à plusieurs mètres des lieux, dont elles ne portent pas mention, et sont parfois quasiment invisibles à l'œil des passants non avertis ou des nombreux dîneurs installés dans un des établissements touchés par les attaques.


Les six plaques en hommage aux victimes du 13 novembre 2015. Celle du Stade de France (3) est apposée sur l'édifice; celle du Comptoir Voltaire (4) sur un poteau sur le même trottoir; celles de la Belle Équipe (1) et du Carillon et du Petit Cambodge (6) sur le mur de l'autre côté de la rue; celle de la Bonne Bière et de Casa Nostra (5) dans un square à une rue de distance. Le Bataclan (2) dispose de deux plaques, une sur la façade et une dans le mémorial situé dans le square en face de la salle de concert. Photos: PHILIPPE WOJAZER / PHILIPPE LOPEZ / CHRISTOPHE PETIT TESSON / MARTIN BUREAU / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Dans son ouvrage, la chercheuse rappelle que ces plaques historiques parisiennes, dont la majorité font référence à la Seconde Guerre mondiale, sont constamment réinterprétées par les passants: nombre d'entre eux croient par exemple que celle apposée sur la façade de l'ancien restaurant Jo Goldenberg, en mémoire des morts de la tuerie de la rue des Rosiers, rend hommage à des victimes de la Shoah.

Fondues dans le paysage, ces plaques, jusqu'aux dernières en date, nous racontent au gré de nos déplacements l'histoire sanglante de ce quartier aujourd'hui résidentiel et festif. À 100 mètres de la plaque de la Bonne Bière, on tombe sur celle commémorant la chute de la dernière barricade de la Commune de Paris en 1871. À 300 mètres de la plaque de la Belle Équipe, on peut lire la borne historique du gymnase Japy, où furent parqués les Juifs parisiens lors des rafles de 1941-1942.

Un peu plus haut dans le quartier, une autre plaque, installée dans un des lieux les plus banalement fonctionnels qui soient, raconte elle aussi la vie «avec», celle que symboliseront également, dans les décennies à venir, les dernières plaques inaugurées. À l'intérieur du métro Charonne, elle commémore la mort de huit personnes lors des violences policières qui régnèrent autour de la station lors d'une manifestation anti-OAS, le 8 février 1962. Tous les soirs, en rentrant chez moi, je l'aperçois à l'extrémité de mon champ de vision, absorbée pour l'histoire dans la contemplation des distributeurs de tickets; tous les ans, on y dépose des couronnes de fleurs. Les mêmes qui ornent une nouvelle fois, depuis jeudi, les abords de Charlie Hebdo.

1 — La série d'attaques de janvier 2015 a aussi vu l'assassinat d'une policière municipale à Montrouge, une tentative d'assassinat à Fontenay-aux-Roses et une tuerie antisémite faisant quatre morts à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, dans le XXe arrondissement. Le 13 novembre, le triple attentat-suicide du Stade de France a lui coûté la vie, en dehors de ses perpétrateurs, à une personne. Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (904 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte