France

Le problème de la primaire de gauche, c'est que tout le monde s'en fiche

Jérémy Collado, mis à jour le 26.12.2016 à 11 h 16

En pleine crise programmatique et englué dans des divisions personnelles, le PS organise une primaire qui semble n'intéresser personne. Pourtant, elle reflète bien le vide d'un parti qui ressemble aujourd'hui à un astre mort.

Rose seule | Guillermo Palacios via Flickr CC License by

Rose seule | Guillermo Palacios via Flickr CC License by

Qu'il est loin le temps où les électeurs de droite étaient excités par la primaire de la gauche. En 2011, ce scrutin était un exercice nouveau et beaucoup se demandaient à quoi il pouvait bien servir. Depuis, chacun s'est rendu compte qu'une primaire est utile pour compter ses troupes et peser au sein d'une force politique. Non pas tant grâce à un travail idéologique mais plus à un acharnement médiatique qui finit souvent par payer. L'exemple de Manuel Valls est édifiant: il n'a jamais pesé grand chose au PS et, auréolé de ses 5% à la primaire, l'infatigable directeur de la communication de François Hollande est parvenu à ravir Matignon et devenir Premier ministre pendant près de trois ans.

Aujourd'hui, alors même qu'elle est installée dans le paysage politique, plus personne, à droite, n'imagine participer à cette primaire qui aura lieu les 22 et 29 janvier. La primaire de gauche ne suscite aucun intérêt, ou presque. Son principe fut d'ailleurs acté tardivement. Elle devait servir à relégitimer un président de la République qui a voulu y échapper, puis s'est extrait du jeu. Pour preuve, seulement 8.000 bureaux de vote seront ouverts contre un peu plus de 10.000 pour la primaire de la droite et du centre.

À qui parle la gauche

C'est cruel mais en politique, on s'intéresse surtout aux vainqueurs. À ceux qui peuvent gagner. Or, après cinq ans de socialisme, dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice, peu de gens estiment que la gauche peut remporter le scrutin de 2017. Le débat ne se passe plus de ce côté-là de l'échiquier. Ou bien il a lieu en dehors de cette primaire. Les véritables clivages à gauche sont entre Emmanuel Macron, héritier d'un social-libéralisme qui fond comme neige au soleil en Europe, et le populisme néo-gaullien de Jean-Luc Mélenchon, qui fait la course en tête à gauche et bénéficie désormais d'un appui logistique essentiel grâce au Parti communiste.

Si des millions d'électeurs se sont rendus aux urnes pour déterminer qui de François Fillon, Alain Juppé, Bruno Le Maire ou Nicolas Sarkozy porterait les couleurs de la droite, c'est avant tout parce qu'on a présenté cette primaire comme le premier tour de la présidentielle. Et comme un tremplin vers une victoire face à Marine Le Pen en mai 2017. Au-delà du débat d'expert-comptables qui a eu lieu à la télévision, la droite se soumettait pour la première fois à un exercice qui l'a obligé à se demander qui elle était. Et à qui elle s'adressait. La gauche, aujourd'hui, ne sait plus à qui elle parle.

Le vrai débat est ailleurs

Et pourtant, ils sont sept sur la ligne de départ. Tous, ou presque, ont été les ministres de François Hollande. C'est d'ailleurs l'une des raisons de ce désintérêt: sur l'essentiel, tous ces hommes sont d'accord. Outre leurs désaccords personnels, leurs différences sont de degré et non de nature: qui propose de réguler massivement l'immigration? Qui veut sortir de l'euro et de l'Union européenne ou organiser un référendum sur ces questions? Qui défend une croissance verte ou la baisse massive du temps de travail? Qui veut dépasser une social-démocratie usée jusqu'à la corde qui est battue en brèche par les populismes en Europe? Tous d'accord et pourtant tous fâchés, c'est le paradoxe de cette primaire de la gauche, dont les impasses sont nombreuses.

Que fait cette «Belle Alliance Populaire»? Elle tente de recycler des ministres qui, alors même qu'ils ont utilisé le 49-3 il y a quelques mois, veulent désormais le supprimer

La faute à François Hollande, encore une fois, à la fois absent et trop présent. Les candidats à la primaire se disputent un héritage dont ils ne veulent pas. Ils soldent des vieux comptes (Hamon, Peillon et Montebourg ne formaient-ils pas le noyau dur du Nouveau Parti Socialiste dans les années 2000?) et sont incapables d'envisager la renaissance d'un parti qui vit encore avec le mythe du Congrès d'Épinay, alors même que tous les équilibres de l'époque n'existent plus: le PCF fait la course dans son coin et n'imagine plus construire une union de la gauche, le phénomène Macron tente de révolutionner le logiciel idéologique de la social-démocratie et, enfin, les ouvriers votent désormais au Front national et voient en Marine Le Pen un recours éventuel.

Le bal des exclus

C'est donc le moment, pour la gauche, de débattre du fond. Et que fait cette «Belle Alliance Populaire»? Elle tente de recycler des ministres qui, alors même qu'ils ont utilisé le 49-3 il y a quelques mois, veulent désormais le supprimer (Manuel Valls). Elle se cherche un héritier exilé en Suisse pour réhabiliter le bilan de la gauche et défendre une laïcité molle alors que les religions n'ont jamais été aussi fortes (Vincent Peillon). Elle essaie de faire passer un avocat amateur de coups médiatiques en Bernie Sanders français (Arnaud Montebourg). Elle fait mine de rassembler la gauche (et le centre) en invitant des «petits candidats» (Jean-Luc Bennahmias, François de Rugy, Sylvia Pinel...), mais en excluant ceux qui ne sont vraiment pas d'accord avec le PS (Pierre Larrouturou de Nouvelle Donne et Bastien Faudot du MRC chevènementiste, qui ont des désaccords profonds sur l'Europe, le temps de travail et la décroissance par exemple).

Alors certes, certains candidats de cette primaire ont quitté plus tôt que d'autres le gouvernement socialiste. Vincent Peillon fut le premier à quitter le navire qui prenait l'eau: il semble en tirer une certaine gloire et une aura, alors même que beaucoup l'avaient oublié depuis 2014. Arnaud Montebourg, en désaccord sur la politique économique, s'est fait viré après la provocante cuvée du redressement. Pourtant, il fut bien le ministre de l'Économie de François Hollande. Celui-là même qu'il recouvre de reproches...

Vide idéologique?

Quant à Benoît Hamon, qui se voulait (rêvait?) autrefois le porte-voix des classes populaires et des ouvriers au Parti socialiste, il veut s'adresser à un électorat urbain, jeune et diplômé, en parlant révolution numérique et revenu universel. On le dépeint même en François Fillon de la gauche qui viendrait coiffer les favoris au poteau. Pour cela, il faudrait qu'il s'adresse au noyau dur de l'électorat de gauche. Et puisse rassembler largement, avant d'espérer concurrencer LR et le FN à la présidentielle.

Qu'importe: chacun, à sa manière, tente de justifier une primaire qui s'annonce a minima. «J'ai peur que ce soit une primaire au rabais, parce que j'ai l'impression aujourd'hui, à Solférino, à l'Élysée, qu'ils ont tout fait pour qu'on étouffe la primaire», déclame ainsi la députée et ex-ministre Aurélie Filippetti. La primaire, qui s'annonçait comme un concours de fléchettes contre le quinquennat précédent, a perdu une partie de sa saveur. Si les débats télévisés peuvent encore changer la donne, diffcile de ne pas s'interroger: et si l'intérêt de ce scrutin était désormais de révéler au grand jour le vide idéologique et la crise de leadership qui touche la gauche?

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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