France

Le manque de considération pour les Atsem, cet accroc qui dévalorise l'école

Louise Tourret, mis à jour le 14.12.2016 à 15 h 33

Ces professionnelles de l'école maternelle demandent davantage de reconnaissance. Elles sont en grève ce mercredi 14 décembre.

En 2009 I ROMAIN PERROCHEAU / AFP

En 2009 I ROMAIN PERROCHEAU / AFP

Si vous êtes déjà rentré dans une classe de maternelle, vous avez rencontré des Atsem ou agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles. Mais si cela fait un peu longtemps pour vous, il est utile de rappeler que ce sont des agents qui travaillent dans les écoles auprès des enfants et des enseignantes, surtout dans les petites et moyennes sections. 

Comme l'explique avec enthousiasme Gaelle Le Notre, porte-parole du collectif Atsem de France, qui exerce cette profession depuis seize ans dans une commune du Var:

«Une journée d'Atsem, c'est neuf heures par jour à l'école. Cela commence par l'accueil des enfants le matin. La préparation des ateliers et dans la matinée le passage aux toilettes. Pour organiser les ateliers, on sort le matériel demandé par l'enseignante par exemple les éléments à manipuler pour la numération [apprendre à compter, ndlr] ou le matériel de graphismes. L'instit se met à un atelier, moi à un autre, deux sont en autonomie. Dans mon école, les instits ne font plus trop d'art plastique, mais ce n'est pas comme ça partout, je fais de la poterie, par exemple, du collage, de la peinture en fonction de ce que la maîtresse veut travailler. Et puis vient la récréation, on aide les enfants à s'habiller, les fermetures éclair, ça me connaît! On assure aussi parfois la surveillance [dont sont en général en charge les enseignants, ndlr] et on doit s'occuper des bobos éventuels.

Ensuite, vient le temps méridien, l'heure du repas et la récréation qui suit [en général deux heures en tout, ce temps géré par les mairies pas du tout par l'éducation nationale, ndlr]. On fait l'appel de la cantine, on assure la surveillance du repas avec le personnel de cantine et les animateurs dans les villes où il y en a. Puis revient le temps scolaire avec les maîtresses, la sieste pour les tous petits, et comme le matin, les ateliers et activités pédagogiques. Après 16h30 il y a du ménage, l'entretien de l'école, il y a parfois des femmes de ménage mais en général c'est nous qui devons le faire. On nettoie les classes, les sols, les toilettes, on range (avant de devoir faire la même chose une fois rentrée chez nous!). Certaines s'occupent aussi du temps périscolaire jusqu'à 18 heures. Ça fait des grosses journées tout ça!»

Une profession de l'ombre 

Depuis quelques temps, j’avais repéré un compte Twitter des Atsem de France qui relayait les motifs de mobilisation d'une profession en grève ce mercredi 14 décembre: reconnaissance de la pénibilité du travail, revalorisation salariale, possibilité d'évolution au sein de la fonction publique –les Atsem sont des agents de la catégorie C, 99% sont des femmes–, clarification des relations hiérarchiques (les Atsem sont des employés municipaux, ils ne dépendent pas de l’Éducation nationale).

Un rapport remis ce mercredi par les syndicats au Conseil supérieur de la fonction publique valide l'urgence de la refonte du cadre d'emplois Atsem. Leur statut, qui date de 1992, semble aujourd’hui bancal et inadapté. Surtout, selon des chiffres de l’observatoire de la Fonction publique territoriale, publiés en juin 2014, 80% des Atsem sont au premier grade de rémunération, 15 % au deuxième et 5% au troisième. 

Le collectif Atsem en colère a été créé pour obtenir une écoute d’une profession qu’on entend peu et qui cherche à obtenir l’attention des média. 

Mais la lutte des Atsem ne poursuit pas ce seul objectif, d’après Gaelle Le Notre:

«Le but c’était aussi de pouvoir échanger sur le métier. Un métier qui a beaucoup évolué avec les rythmes scolaires puisque les Atsem y sont énormément associées en maternelle. Elles animent des ateliers mis en places à la demande des communes.»

La réflexion est d'autant plus nécessaire que l’évolution avait été peu anticipée:

«La plupart d’entre nous sont ravies, je tiens à le préciser! Mais certaines ont été envoyées du jour au lendemain comme animatrice sur le temps périscolaire, c’était un grand changement. Le personnel est trop peu formé pour une fonction éducative parfois complexe à laquelle s'ajoutent le travail avec la maîtresse et le soin des élèves –lavage des mains avant le repas, surveillance de la sieste. Surtout les Atsem les plus anciennes, qui peuvent aussi être fatiguées, tout simplement. Bref, le ministère a imposé un changement peu accompagné dans les territoires.»

Manque de prestige

La réforme des rythmes scolaires est-elle à blâmer? Pas vraiment pour Gaelle Le Notre car pour elle, passionnée par son métier, titulaire d’un CAP petite enfance mais aussi du diplôme du Bafa, ces nouveaux temps d'atelier sont une occasion de se renouveler et de faire davantage de choses avec les enfants. Des enfants qui sont au cœur de sa vocation, de son attention.

Reste que les Atsem, qu’on voit souvent en blouse de travail dans les écoles, exercent une profession qui n’apparaît pas comme éducative et qui ne bénéficie pas du prestige lié à celle des enseignants, déjà écorné aux yeux de certains (cf les déclarations d’un ancien président sur les six mois de travail par an). La faute en partie à la valorisation très française du diplôme –les Atsem sont recrutés par un concours sans aucune exigence de niveau contre un Bac+5 pour celui des instits–, mais pas seulement. 

«On entend souvent que les enseignants sont fatigués par exemple, mais nous passons souvent 40 heures par semaine à l’école. Leur fatigue est réelle mais quid de nos conditions de travail à nous!?»

À ceci s’ajoute le sentiment d’être parfois carrément mises de côté, cela remonte dans les consultations organisées par «Atsem de France»:

«Dans certaines écoles, des Atsem ont témoigné ne pas pouvoir participer pas aux réunions pédagogiques, comme si on n’avait rien à dire sur les enfants et sur le travail. Encore plus symptomatique, Atsem de France a envoyé des e-mails à toutes les écoles en passant par les directeurs mais certains font barrière pour garder leur “petit personnel”. D’une manière générale la parole de l’enseignant pèse tellement plus…»

Anecdotique mais symbolique, certaines écoles coupent le chauffage pendant les vacances d'hiver parce qu'il n'y a pas d'enfants, même si certains Atsem travaillent.

Une vraie connaissance des enfants

Le «vivre ensemble» au cœur des objectif de la maternelle semble parfois à la peine chez les adultes, où il existe sur un mode inégalitaire. C’est ce que j’avais pu ressentir, en tant qu’observatrice de débats publics pour avoir entendu des professeurs des écoles s’émouvoir que des Atsem (ainsi que des animateurs) occupent leur classe sur les temps périscolaires avec une pointe de sentiment de supériorité dans le ton.

Pourtant, une bonne entente entre l'Astem et son enseignante est une des clés majeures de la réussite d'une classe. Voilà une citation d’institutrice que j'ai pu recueilir il y a trois ans, à l’époque de la mise en place de la réforme des rythmes:

 «Je vous assure que voir l’Asem s’installer seule avec mes élèves, dans ma classe, quitter la salle et lui laisser ma place ça a vraiment été un grand choc.»

Et les Atsem aiment beaucoup Céline Alvarez qui a justement beaucoup associé son Atsem à sa démarche:

«L’Atsem est le bras droit de l’enseignante.»

Et ces agents tient à rappeler Gaelle Le Notre sont au plus près des enfants:

«On voit les choses que les enseignants ne repèrent pas forcément. Des enfants sales, des enfants qui ne mangent pas assez chez eux ou qui sont étrangement fatigués. Et la maltraitance, on la voit aussi car on voit les corps des enfants. Très souvent, on alerte les enseignants.»

Les Atsem, c’est aussi le côté maternel de l’école du même nom. Leur manque de reconnaissance n’est pas sans rappeler le manque de considération accordée à la fonction de parent (et de mère en particulier). Raconter qu'on s'occupe de la toilette ou des repas des enfants n’intéresse pratiquement personne et n’apporte pas trop d’estime, là je parle en connaissance de cause, j’ai testé, c’est vraiment un sujet à éviter si on veut briller en société.

Le bénéfice d'un autre regard

Et puis au fond si j’ai été sensibilisé à cette profession c’est que j’ai pu longuement discuter avec une amie d’amie, Sophie*, qui m’avait parlé de son travail d’une manière qui m’avait extraordinairement touchée. C’était il y a deux ans. Elle m’avait racontée sa vie d'Atsem. Un boulot qu'elle adorait mais aussi le décalage qu'elle pouvait ressentir dans la classe. Déjà en maternelle, elle voyait des enfants galérer scolairement. Des enfants dont elle sentait confusément qu'ils étaient mis de coté par la maîtresse, sans que celle-ci s'en rende consciemment compte... mis dans une petite case. Celle du mauvais élève. Une case dont on peut ne jamais sortir. Sophie le savait très bien puisque c’était exactement ce qui lui était arrivé de 3 à 16 ans. 

Le regard de ceux qui ont souffert à l’école (Atsem, parents, enseignants) devrait aussi nourrir la réflexion collective. En matière de prévention de la difficulté scolaire, notre pays a encore beaucoup à apprendre. Les enquêtes comme récemment Pisa, montrent bien que si la France comptait moins d’élèves en difficulté, elle remonterait très sensiblement sa performance éducative globale. Après notre longue discussion, j’ai moi aussi été plus attentive aux Atsem de mon école.

Revaloriser le «care»

Enfin, comme ses collègues du collectif Atsem de France, Sophie pensait que la formation lui était indispensable. Une formation aux ateliers périscolaire mais aussi à la psychologie de l’enfance, par exemple, semble essentielle. Simplement pour mieux exercer son travail quotidien.

Reconnaissance, formation, salaire. À travers les Atsem, on aperçoit toutes les problématiques liées aux professions du «care» et qui ne concernent pas que la petite enfance. Nous avons tous, quel que soit notre milieu social, besoin des Atsem à l’école, d’aides-soignantes à l’hôpital, d’aides à domicile quand nous devenons âgés et partiellement dépendants, de personnels dans les maisons de retraite. Tout un ensemble d’emplois mal payés et peu considérés, difficiles si nous les exerçons, primordiaux pour nos enfants, nos parents, nous-mêmes. Reconnaître l’extraordinaire importance de leur travail, c’est nous respecter davantage.

Louise Tourret
Louise Tourret (164 articles)
Journaliste
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