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Bienvenue dans l'ère des Silicon valets!

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 08.07.2016 à 11 h 46

La dernière tendance des plateformes numériques à la demande est de réanimer des métiers de service oubliés pour les mettre à la portée d'une clientèle élargie. Vous allez bientôt pouvoir vous payer un majordome (ou en devenir un vous-même).

Extrait de «The Grand Budapest Hotel» de Wes Anderson.

Extrait de «The Grand Budapest Hotel» de Wes Anderson.

L’une des dernières tendances du capital risque américain est le financement de services de «valets», en français dans le texte. Dans sa forme actuelle, déployée par des start-up comme Luxe ou Zirx, ce «valet» est un voiturier mobile: en quelques clics, il surgit comme par magie au coin de la rue et s’occupe de garer votre voiture, puis de vous la remettre à l’endroit de votre choix. Quelques start-up testent le marché en France. L’une d’elles, Pop Valet, compte dix voituriers, répartis dans les quartiers chics de la Rive droite parisienne (Ier, IIe, VIIIe, IXe et XVIIe arrondissements).

«Quand vous lancez un service, vous ne savez pas qui va l’utiliser à l’avance», remarque Alexandre Poisson, le cofondateur de Pop Valet, dont le service revendique pour le moment 3.000 utilisateurs réguliers. Sa clientèle est composée soit de cadres qui vont à un rendez-vous d’affaires et n’ont pas le temps de tourner pour trouver une place de parking, soit d'automobilistes qui sortent dîner ou au cinéma et souhaitent s’épargner cette même corvée. Même si le service paraît réservé à une élite d’automobilistes qui roulent en voitures haut de gamme, il revient un peu moins cher que l’équivalent de temps facturé par un parking parisien (5 euros la prise en charge puis 3 euros par heure et 20 euros maximum par jour).

Comme l’explique son cofondateur, le nom du service Pop Valet est un jeu entre les sens français et anglais du terme «valet», et le «pop» veut signifier la possibilité que le valet surgisse comme de nulle part dans les embouteillages pour délester l’automobiliste du fardeau des derniers mètres. Il est peut-être aussi là pour convaincre le futur utilisateur qu’avoir un voiturier est «pop», à la portée de tout à chacun. En adoptant les codes du luxe, et en remettant de la distance entre le client et le prestataire, Uber a démocratisé l’accès à la «voiture de grande remise», l’ancêtre français du VTC. La déculpabilisation du «on demand» pourrait convaincre une clientèle plus large, qui désormais roule en Uber régulièrement, d'étendre son domaine de prise en charge à d'autres secteurs de la vie quotidienne: «On bénéficie de l’évangélisation d’Uber», admet le patron.

Le modèle Pop Valet est cependant assez atypique: les voituriers sont salariés en CDI, ce qui est l'exception dans les nouveaux modèles de plateformes numériques, et le service est rentable car il repose sur l'optimisation de places de parking gérées par une autre start-up des mêmes fondateurs, Parkadom.

Mais ce retour des emplois de serviteurs, encore anecdotique, ne se limite pas à la prise en charge du parking. Autre format «à la demande» et à la tâche inspiré du modèle Uber, l’activité de concierge ou de majordome personnel pourrait concerner le spectre plus large des cadres urbains dont la carrière empiète sur la vie domestique. C’est ce que propose Mr Gustave, «l’appli qui dépoussière la conciergerie», un service de «majordomes à votre dispositions 7 jours/7, 24 heures/24 et en moins d'une heure». Le service concerne toutes les taches quotidiennes dont s’occupait justement un majordome traditionnel, et qui peuvent aller de la réservation du restaurant au temps passé dans une file d’attente à la place du client en passant par les petites courses et la paperasserie.

Êtes-vous un Silicon Valet?

Comme Pop Valet, Mr Gustave joue la réappropriation décalée d’un vocabulaire anachronique, associé à des métiers de service rendus obsolètes par la généralisation de l’équipement domestique au siècle précédent. Tout se passe comme si le nec plus ultra de l’innovation numérique consistait à transposer notre monde qui se veut connecté et égalitaire, dans le décor du film de Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel, avec son armada de personnels d’hôtellerie dont la seule vocation est de répondre aux moindres désirs de l’aristocratie européenne (le personnage de Monsieur Gustave interprété par Ralph Fiennes est une référence explicite du service de conciergerie Mr Gustave). Quand le décalage n’est pas temporel, il est géographique: Nicolas Spielmann, fondateur de Mr Gustave, nous explique qu’il a eu l’idée en revenant de Taïwan, où la culture du service à la personne à la demande est plus développée qu’en Europe.

Il fallait au moins avoir un manoir pour se payer les services d’un valet. Aujourd’hui, un 40 m2 et un smartphone suffisent

Antonio Casilli, sociologue

Le service n’a été lancé qu’en début d’année, à Lyon, et sera disponible à Paris le 1er août. Ses inventeurs espèrent combler une demande dans le «désert du service» qu’est l’Europe contemporaine. Après Paris, ils pensent à Amsterdam ou à Londres, où «la conciergerie est un mode de vie» contrairement à la France, marché plus difficile et peut-être plus rétif au principe.

Ce modèle à la demande repose sur une fragmentation des tâches, de sorte que quiconque est prêt à payer 5 à 7 euros peut se voir offrir une prestation de concierge jadis réservé aux membres de la haute bourgeoisie. Le principe consiste à «déléguer des tâches minuscules à des myriades de travailleurs», selon la formule du sociologue Antonio Casilli, maître de conférences à Télécom ParisTech et chercheur associé en sociologie à l'EHESS, spécialiste du «digital labor», c’est-à-dire de la manière dont ces plateformes numériques font évoluer les formes du travail. Cette myriadisation des tâches est très précisément ce que permet l’économie numérique de plateforme. «On peut désormais micro-externaliser des micro-tâches à l’échelle d’une PME, d’un foyer et même, d’un individu.» On arrive aujourd’hui aux conséquences ultimes du modèle, comme l’explique le sociologue:

«Il fallait au moins avoir un manoir pour se payer les services d’un valet. Aujourd’hui, un 40 m2 et un smartphone suffisent.»

C’est ce qui explique que les prestations exceptionnelles des grands hôtels soient désormais à la portée des bourses des millions d’individus qui peuplent les classes supérieures salariées. Ces services permettent, comme on peut le lire sur le blog de Mr Gustave, «de vivre comme dans un palace sans les prix de celui-ci, alors pourquoi se priver?»

Les domestiques qui peuplaient les maisons bourgeoises pourraient donc bientôt faire leur grand retour dans les appartements Ikea des couples d'actifs avec enfant prêts à s'offrir plus que le traditionnel garde d'enfants / ménage pour être pris en charge dans tous les aspects de leur vie pratique. «Nous visons une cible d'actifs qui souhaitent dédier leurs moments de loisirs à leur famille ou à leurs activités plaisirs», explique Arnaud Meunier, le fondateur de Trankility, un autre service à la demande de majordome, qui revendique pusieurs milliers d'utilisateurs de ses services à domicile à Paris.

Autre personnage légendaire de domestique, autre appli récemment lancée, Nestor, qui se positionne lui sur le marché déjà bien encombré de la livraison de plats à domicile. Et ravive les mêmes codes graphiques et la même symbolique surannée de la société bourgeoise traditionnelle.

Le luxe à portée des classes supérieures, ou la domesticité de masse?

La question est de savoir comment la Silicon Valley a réinventé Downtown Abbey. La première explication, donnée par Antonio Casilli, est que la «tâcheronnisation» de l'économie numérique fait qu'un modèle auparavant onéreux à cause des coûts fixes très importants, devient à la portée d'une équipe de développeurs. La deuxième partie de l'équation repose sur l'offre de travail disponible, puisque de tels modèles ne sont envisageables qu'en comptant sur une flotte toujours plus grande de travailleurs vivant à la merci d’algorithmes exigeants et imprévisibles –et qui, de plus en plus fréquemment, switchent entre plusieurs de ces algorithmes.

En 1990, le philosophe André Gortz publiait un texte visionnaire, intitulé «Pourquoi la société salariale a besoin de nouveaux valets.» Le constat économique de l’époque est que les pays capitalistes produisaient trois à quatre plus de richesses que dans les années 1950, avec une quantité de travail plus faible. Plutôt que d’en profiter pour mettre en place la réduction et le partage du travail, dont il était un ardent défenseur, Gortz regrettait que les sociétés désormais post-industrielles prennent une direction radicalement différente, en créant massivement des emplois de services à la personne.

Acheter le temps de quelqu’un pour augmenter ses propres loisirs ou son confort, ce n’est rien d’autre, en effet, que d’acheter du travail de serviteur

Alors que l’industrie permettait «de produire plus vite et souvent mieux avec moins de travail» que l’autoproduction domestique et artisanale, augmentant ainsi le pouvoir d'achat de tous les membres de la société, les employés des nouveaux services personnels qui tondent le gazon, promènent le chien, font les courses et le ménage, achètent le journal ou s’occupent des enfants, ne font «rien que chacun ne puisse faire lui-même aussi bien», remarquait l’économiste vingt ans avant l’avènement des marketplaces numériques. Sur ces plateformes, ce qu’on achète, ce n'est plus une spécialisation d'un travailleur, mais le temps de quelqu’un d’autre –de n'importe qui– pour en libérer de son côté. Et «acheter le temps de quelqu’un pour augmenter ses propres loisirs ou son confort, ce n’est rien d’autre, en effet, que d’acheter du travail de serviteur», considèrait André Gorz.

Du travail invisible au face à face maître / serviteur?

Ces modèles trouveront-ils leur clientèle? Après une période d'euphorie où le «on demand» devait être appliqué aussi bien aux cocktails, au linge sale ou aux massages, les ambitions ont du être revues à la baisse, à commencer par l'appli star américaine de «valets», Zirx, qui a du abandonner le modèle on-demand. Mais si on en juge par la transformation radicale des rues des grands centres urbains en voies de circulation de livreurs de plats cuisinés à vélo, la flemme du consommateur et sa soudaine exigence de vivre comme un roitelet urbain laissent une marge de progression aux nouveaux serviteurs à la demande. Et les conséquences sociales devraient être intéressantes à suivre. Les nouveaux services de serviteurs à la demande emploient principalement des étudiants et se présentent plutôt comme des offreurs de petits jobs temporaires ou d'appoint. Mais le modèle Uber a largement montré qu'il n'en était rien, et que le chômage massif en banlieue expliquait largement la viabilité du modèle qui est désormais solidement installé dans les territoires.

Comme l’a très bien observé George Packer dans un article paru dans Le New Yorker en 2014, en appliquant de nouvelles méthodes à l’économie des services, le numérique a eu dans une première phase pour conséquence de rendre le travail et les travailleurs invisibles au quotidien: en écrivant sur le cas d’Amazon, de ses datacenters et de ses entrepôts géants, l’auteur s’est rendu compte qu’il n’y avait pas d’imagerie associée à ces salariés, à rebours de l’ère industrielle dont les travailleurs étaient omniprésents dans les villes et dans la culture populaire.

À la place, le consommateur est confronté à une interface virtuelle qui, en un clic, lui permet de se faire livrer tous les produits du catalogue devant sa porte, comme «par miracle». «La chaîne d’événements [par laquelle ce miracle est rendu possible] n’affleure à la conscience qu’à condition d’en faire l’effort conscient. Le travail est réalisé par des gens que vous ne voyez pas et dont vous n’avez pas à vous soucier.» Or, le renouveau d’une servitude urbaine et physique devrait aboutir à la situation inverse. Avec des conséquences imprévisibles.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (982 articles)
Journaliste
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