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Comment un robot a écrit le scénario d’un film fascinant

Vincent Manilève, mis à jour le 12.06.2016 à 9 h 17

«Benjamin», intelligence artificielle créée par un chercheur et un réalisateur, a produit un script aussi surréaliste qu’incroyable.

Image extraite du film «Sunspring»

Image extraite du film «Sunspring»

Des vidéos drôles mais vides de sens, internet m’en livre une bonne fournée chaque jour. Ce vendredi 10 juin, la vidéo ci-dessous, qui m’est tombée dessus au hasard d’un tweet, correspondait apparemment à ces critères. Sauf qu’il s’agissait en réalité de l’un des courts métrages les plus improbables et fascinants qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps.

 

Au début de ce film de huit minutes environ, la caméra nous montre l’intérieur d’un bureau (peut-être futuriste) et surtout Thomas Middleditch, génial héros de la série Silicon Valley. C’est pour le voir lui que j’avais cliqué au départ. Sapé comme jamais (une veste dorée improbable), on le voit saisir un livre intitulé Sunspring puis se tourner vers une femme, à qui il lance, en souriant:

«Dans un futur avec un chômage de masse, les jeunes sont obligés de vendre du sang. C’est quelque chose que je pourrais faire.»

D’accord... un peu bizarre, mais pourquoi pas. Son interlocutrice, loin d’être perturbée par ces propos pour le moins sombres, lui répondra de façon tout aussi étrange en lui conseillant «d’aller voir le garçon et de la fermer» avant d’ajouter, en triturant du matériel électronique: «J’étais celle qui allait avoir 100 ans.» L’histoire, complètement foutraque (un triangle amoureux?), va alors prendre une tournure encore plus improbable. Un troisième personnage surgit et se saisit d’un écran luminescent qui lui envoie des ondes pendant que Middleditch régurgite un globe oculaire, le tout en continuant sa conversation, comme si de rien n’était. La mise en scène est bonne, les acteurs jouent bien, mais les dialogues sont de plus en plus improbables. Extrait:

«Je ne veux pas être honnête avec toi.
—Tu n’es pas obligé d’être un docteur.
—Je ne suis pas sûr. Je ne sais pas de quoi tu parles.
—Je veux te voir aussi.
—De quoi tu parles?»

À un moment, un acteur régurgite un œil, tout en continuant sa conversation

 

Plus tard, on retrouve le personnage perdu dans les étoiles, répondre au téléphone, mettre une arme dans sa bouche ou encore pleurer devant un sac vide. Qui a pu produire un film aussi bizarre et dépourvu, en apparence du moins, de toute signification? Le responsable de cet ovni scénaristique s’appelle Benjamin, Benjamin tout court. Ce mystérieux auteur n’a pas de nom de famille pour une simple et bonne raison: il s’agit d’un robot, ou plus précisément d’une intelligence artificielle (IA) capable de construire des histoires sous forme de scénario.

Corpus de films de science-fiction

Il a été construit par le réalisateur Oscar Sharp et un chercheur spécialisé dans l’intelligence artificielle, Ross Goodwin. Sur le site Arstechnica, on apprend que les deux hommes se sont rencontrés à l’université de New York il y a quelques années et sont vite devenus amis, obsédés par l’envie de créer un programme qui pourrait écrire de vrais textes.

Pour y arriver, Goodwin va alors utiliser un «réseau de neurones récurrents» dit «LSTM (long short-term memory)», c’est-à-dire de mémoire à court et long terme. Ce système d’IA, souvent utilisé pour la reconnaissance de texte, permet d’aller plus loin que les déjà complexes chaînes de Markov, autre système de prédiction de suites de variables aléatoires. Le LSTM «peut faire des échantillons à partir de plus de lettres, écrit Arstechnica, ce qui permet d’être meilleur pour prédire des paragraphes entiers plutôt que juste quelques mots. Il est également bon pour générer des phrases originales plutôt que de couper des phrases et les recoller ensemble à partir d’un corpus.» Il ne restait plus qu’à mettre le jeune robot au boulot.

Le 48 hour film challenge, organisé dans le cadre du festival Sci-Fi London entre le 27 avril et le 6 mai 2016, était l’occasion rêvée. Le principe du concours est simple: les équipes ont quarante-huit heures pour réaliser un film à partir de quelques critères imposés (lignes de dialogues, morceaux d’intrigue) pour réaliser un court métrage.

Oscar Sharp et Ross Goodwin ont d’abord envoyé à Benjamin les scénarios de plusieurs dizaines de films et séries connus, et pas seulement de science-fiction. On retrouve ainsi les fichiers .txt de 2001, l’Odyssée de l’espace, tous les Alien, Armageddon, Dune, Avatar, Le Cinquième élément, Gravity, Matrix mais aussi Bodyguard, les Jurassic Park, ou Scary Movie 2. Selon ses deux parents, Benjamin a beaucoup aimé puiser dans la série X-Files, puisque tous les épisodes étaient listés. Comme un scénariste ou un cinéaste, Benjamin peut donc se réclamer de telle ou telle influence.

Le robot a bien aimé puiser dans les dialogues de X-Files

 

Puis, après avoir réuni une équipe et des acteurs, les deux amis ont ajouté les éléments aléatoires imposés par le concours, le titre du film (Sunspring), une ligne de dialogue, un début d’action et quelques idées optionnelles. Benjamin avait un simple handicap: il ne pouvait pas définir le nom des personnages. Goodwin a alors attribué les lettres H, H2 et C pour l’aider. Puis plus rien, plus aucune intervention humaine. L’IA avait tous les éléments qu’il lui fallait pour fournir le scénario d’un court métrage de huit minutes environ et les paroles d’une chanson qui l’accompagnera (composée à partir d’un corpus de 30.000 chansons).

Dans le script final, sorti d’une petite imprimante, tout est décrit avec précision: l’histoire, l’attribution des répliques et, bien sûr, les didascalies, qui indiquent qui fait quoi et sur quel ton. Par exemple, Benjamin indique que C «prend un écran lumineux et combat la force de sécurité des particules de transmission sur son visage» ou que H «prend ses yeux dans sa bouche». Chaque ligne de ce scénario, disponible en ligne, témoigne du challenge lancé à l’IA: créer une histoire avec un début, un milieu et une fin qui se tiennent et répondent à une genre très précis: la science-fiction.

Scénario de Sunspring

Et c’est avec ces mots agencés sans logique narrative que l’équipe «humaine» a tenté de réaliser ce court-métrage que nous vous décrivions plus haut. Pris individuellement, chaque ligne de dialogue semble banale et piochée au hasard dans des films existants. Mais leur agencement global, et l’interprétation que les acteurs en ont faite, permettent de donner un aperçu de ce que pourront faire les robots en terme de création artistique et d’interaction.

Créativité robotique

Quand un journaliste lui demande s’il est auteur, Benjamin répond: «Oui, tu sais de quoi tu parles»

 

Ces derniers mois, on s’est moqué de Tay, le bot de Windows devenu raciste, et on a râlé contre les messageries automatiques bavardes des médias. Mais on a moins parlé de cet algorithme qui apprend à écrire des discours politiques dignes de ceux de JFK. Ou encore d’une nouvelle coécrite par des humains et un programme d’IA qui a réussi à passer la première étape d’un prix d’écriture au Japon qui accepte justement les concurrents «non humains». Pour écrire Le jour où un ordinateur a écrit une nouvelle («Konpyuta ga shosetsu wo kaku hi» en japonais), les chercheurs ont défini des éléments de l’intrigue globale et le genre des personnages, puis le robot a puisé dans un corpus de textes établis pour écrire l’histoire. Mi-mai, c’était au tour de l’algorithme de Google de faire parler de lui avec de petits poèmes, qui, s’il ressemblait à un texte adolescent assez mièvre, en a impressionné plus d’un. L’objectif, atteint avec succès, était de faire en sorte de créer des variations de langages à partir de phrases existantes. Et il y a quelques jours à peine, le Washington Post révélait que les ordinateurs de Google, toujours lui, étaient en mesure de créer des chansons.

 

Tous ces éléments n’empêcheront pas les plus sceptiques de penser que ces créations ne sont, au final, que le prolongement de la créativité de l’homme et ne pourront jamais égaler le génie de nos plus grands artistes. Mais le progrès est là: chaque mois ou presque, un programme repousse les limites de ce que l’on pensait possible. Et ces avancées nous poussent à nous interroger sur la définition même de la créativité. En 2015, un pionnier de la musique algorithmique, David Cope, se posait beaucoup de questions sur le site Gizmag:

«Qu’est-ce que cela signifie pour un ordinateur d’être créatif? Peut-on juger de sa créativité? Le hasard est une création. Où mettez-vous la limite entre la créativité aléatoire et quelque chose que les humains considèreraient comme créatif?»

En attendant que l’homme trouve des réponses, Benjamin, le petit programme, a été invité sur la scène du Sci-Fi London et ne s’est pas privé pour répondre aux questions journaliste d’Arstechnica, qui a pu le «rencontrer». Quand ce dernier lui a demandé s’il se considérait comme un auteur, Benjamin a répondu, sobrement: «Oui, tu sais de quoi je parle. Tu es un brave homme.»

Benjamin n’a pas gagné le concours, mais a réussi à se faire un (pré)nom. Vivement son prochain film.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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