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Avec la condamnation allemande, la Turquie n'a pas fini d’entendre parler du génocide arménien

Temps de lecture : 4 min

La décision du parlement outre-rhin accroît la pression sur Erdogan pour jeter un nouveau regard sur cet épisode sombre de son histoire.

En Allemagne, des Turcs protestent contre la reconnaissance par le Parlement du génocide arménien I John MACDOUGALL / AFP
En Allemagne, des Turcs protestent contre la reconnaissance par le Parlement du génocide arménien I John MACDOUGALL / AFP

Une très mauvaise surprise pour le gouvernement turc: voilà ce qu’a constitué le vote, le 2 juin 2016, à l’unanimité moins deux voix, du Bundestag condamnant le génocide «commis par le gouvernement Jeunes-Turcs de 1915 contre les Arméniens et d’autres minorités chrétiennes».

Ankara, et singulièrement le président Erdogan, pouvait en effet estimer s’être tiré à assez bon compte des commémorations du centenaire en 2015. Il y avait eu, certes, de par le monde, beaucoup plus de cérémonies, de colloques, de déclarations, d’évènements médiatiques rappelant ce génocide qu’en une année ordinaire. Mais elles n’avaient produit aucune pression diplomatique supplémentaire sur Ankara, qui avait assez bien fait accepter que son déni maintenu ne fasse pas scandale.

Une image avait résumé cette impasse: devant le mémorial arménien d’Erevan la cohorte efflanquée des chefs d’État invités ne comptait, hormis François Hollande, que trois représentants de pays ouvertement hostiles à la Turquie: la Serbie, Chypre et la Russie. Erdogan avait pu s’offrir le luxe de ne même pas réitérer les condoléances qu’il avait présentées aux Arméniens par la voie d’un communiqué de presse en 2014. Las! le répit n’aura été que de courte durée, et le coup est venu d’un lieu et à un moment qu’on n’attendait pas.

La France applaudit

Quelques signes pourtant, dès 2015, pouvaient laisser deviner que la politique de négation avait remporté une victoire à la Pyrrhus. Car, si les leaders des exécutifs avaient brillé par leur silence ( hormis Hollande, mais la reconnaissance du génocide arménien est une position constante de la France depuis 2000), une vingtaine de parlements s’étaient exprimés. Et surtout trois chefs d’État à la fonction morale et non politique avaient dramatisé le sujet. L’Israélien Rivlin devant la tribune des Nations unies le jour anniversaire de la libération des camps nazis, le Pape en établissant un lien entre le génocide de 1915 et celui commis de nos jours «par morceaux» contre les chrétiens d’Orient et d’Afrique, le président allemand Gaück, qui avait invité les Turcs à un travail de mémoire, mais aussi ses propres concitoyens à réfléchir à la complicité de l’Allemagne, alliée de la Turquie.

En s’inscrivant dans le sillage de ces personnalités, le parlement allemand prend en quelque sorte le relais des politiques français, qui l’acceptent d’ailleurs fort bien: le secrétaire d’État aux affaires européennes, Harlem Désir, s’est réjoui du vote et a déclaré que «la France continuerait à œuvrer pour la reconnaissance internationale».

Mais cette coopération publique n’empêche pas les Allemands d’apporter leur note singulière. Les Français, à l’écoute de leurs concitoyens arméniens et par tradition nationale, défendent un droit à la mémoire, et ils se sont exprimés avec la concision de Voltaire («La France reconnaît publiquement le génocide des Arméniens de 1915») et la force de Rousseau, par rien moins qu’une loi en 2001.

Devoir de mémoire

Outre-Rhin, c’est plutôt le devoir de mémoire, au nom duquel on interpelle la Turquie, et qui touche des cordes profondes. L’Allemagne a fait son douloureux travail sur l’Holocauste, dont elle rappelle l’unicité. Mais elle s’interroge aussi désormais sur sa connivence d’allié militaire présent dans la Turquie de 1915, qui aurait pu empêcher le génocide, et ne l’a pas fait. Les conclusions de la résolution engagent un programme de travail, et notamment dans l’enseignement.

Entre les lignes cette recommandation dit qu’un tel travail est nécessaire aussi pour une intégration de la nombreuse communauté turque aux valeurs d’après-guerre. C’est ce dernier enjeu qui a suscité le courroux le plus vif du président Erdogan. Lui qui ne manque pas une occasion, lorsqu’il se déplace en Allemagne, de convier la communauté turque à des meetings où il vante l’allégeance première au pays d’origine, a dû constater que les onze députés d’origine turque avaient voté la résolution honnie. Saisi d’un doute sur leur identité, il a aussitôt demandé que leur sang soit expertisé en laboratoire.

Le premier signataire de la résolution, Cem Ozdemir, est un dirigeant vert d’ascendance turque, qui plaide depuis plusieurs années pour la reconnaissance du génocide arménien par son pays d’origine. Il témoigne ainsi de la capacité de la société allemande à faire partager ses valeurs, de sa volonté de ne pas céder sur les conditions de l’accueil. Même si 500 associations turques ont pétitionné contre le projet de résolution et que les députés à nom turc ont été menacés de mort sur les réseaux sociaux, il est ainsi établi qu’en Allemagne une carrière politique n’oblige pas à surenchérir dans le chauvinisme communautaire, comme c’est le cas par exemple en Belgique.

Nouvelle donne internationale

Deux phénomènes se sont conjugués pour amener à la déception du président turc: d’abord, le décloisonnement du génocide de 1915, sa nouvelle actualité en écho aux exactions de Daech; et puis le besoin allemand, et européen, de recadrer la relation à la Turquie, jugée par les opinions trop complaisante depuis la crise des migrants.

Cette conjonction est faite pour durer. L’interpellation éthique de l’Allemagne ouvre un nouvel espace de dialogue, quoique rude, avec la Turquie et un nouveau chapitre de la mémoire du génocide arménien. Les historiens allemands mènent un travail de longue haleine sur leurs archives militaires, qui commence à être traduit en Turquie.

Erdogan risque d’entendre «encore et encore» la même accusation comme il s’en est plaint, et de plus en plus fort au fur et à mesure que son pays verra s’accroître son interdépendance avec l’Europe.

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