Monde

Le grand numéro d'équilibriste de la diplomatie taïwanaise

Damien Durand, mis à jour le 25.04.2016 à 17 h 05

L'île, indépendante de fait, et dont le poids économique a longtemps été plus important que celui de la Chine continentale, n'est reconnue que par une minorité de pays. Une situation atypique qui l'oblige à quelques contorsions pour exister sur la scène diplomatique.

Un drapeau de l'île portant l'inscription «protège Taïwan» en mars 2014 I SAM YEH / AFP

Un drapeau de l'île portant l'inscription «protège Taïwan» en mars 2014 I SAM YEH / AFP

Ne l'appelez pas ambassade! Le Bureau de représentation de Taipei en France a pourtant tout d'une implantation diplomatique: situé au cœur du très huppé septième arrondissement, le lieu, outre ses activités culturelles, gère aussi la délivrance de visa pour se rendre ou vivre à Taïwan, et permet aux citoyens de la «province rebelle» aux yeux de Pékin d'effectuer des démarches administratives voire d'obtenir une assistance juridique en cas de problème avec la justice française. 

Si l'endroit n'est pas une ambassade, bien qu'il y ressemble à s'y méprendre, et doit se contenter d'une «diplomatie hors statut», la raison en est simple: la France ne reconnaît plus Taïwan comme étant un État. Comme quasiment le reste de la planète. Une situation que Taïwan «de facto» voit petit à petit se généraliser, et qui ne peut que constater que la carte des pays lui apportant son soutien diplomatique se réduit comme peau de chagrin.

Peau de chagrin

Constitué à l'origine par le retrait des troupes «nationalistes» chinoises de Tchang Kaï-chek qui se replièrent sur l'île face à l'avancée des maoïstes après la Seconde Guerre mondiale, Taïwan se considère toujours officiellement comme le seul gouvernement légitime de la Chine (le «pays» s'appelle d'ailleurs officiellement République de Chine par opposition à la République populaire de Chine). Mais en 1971, l'île se retrouve exclue des Nations unies et de toutes les organisations en dépendant. La France avait d'ailleurs déjà choisi son camp en 1964. Comme tous les pays d'Europe sauf... le Vatican. 

Et le relatif désarroi diplomatique dans lequel se trouve Taïwan ne cesse de se creuser: reconnu par seulement 22 pays, ses derniers alliés de poids sont le Burkina Faso, Haïti, la République dominicaine ou le Paraguay. Pour le reste: des États d'Amérique centrale, quelques îles des Antilles, et des micro-États insulaires perdus dans le Pacifique.

Des pays d'Afrique qui reconnaissaient Taïwan ont clairement fait comprendre qu'il y aurait un prix à payer pour qu'ils continuent à apporter leur soutien

Et le fait de ne pas être statutairement une ambassade ne s'arrête pas seulement à une absence de pavillon flottant à l'entrée du bâtiment ou de gardes de sécurité, comme nous explique l'actuel «représentant» (et pas ambassadeur donc) Zhang Ming-zhong: «Quand je suis rentré en fonction, je n'ai pas eu de lettres de créances à remettre au président de la République. Lors de mon précédent poste, au Burkina Faso, qui reconnaît Taïwan, j'étais considéré comme un diplomate à part entière.» Des limites qui sont de vraies contraintes pour exercer une activité diplomatique sereine, le lieu ne bénéficiant pas non plus de l'immunité réservée aux représentations diplomatiques ou de l'inviolabilité d'une l'ambassade.

Et la situation ne s'arrange pas pour Taïwan. L'île a quasiment perdu pied en Afrique, dépassé par le lobbying de la Chine populaire sur le continent. Des États qui soutenaient Taïwan depuis des décennies se détournent de leur partenaire historique et choisissent plutôt de nouer des relations diplomatiques avec Pékin. En 2008, c'est le Malawi qui a tourné le dos à Taïwan, puis, en 2013, la Gambie. Une source proche des milieux diplomatiques taïwanais nous confie que ces lâchages ne sont guère motivés par des considérations géopolitiques sur la situation asiatique, mais par des exigences beaucoup plus terre à terre: «Des pays qui reconnaissaient Taïwan ont clairement fait comprendre qu'il y aurait un prix à payer pour qu'ils continuent à apporter leur soutien. Pour l'instant, Taïwan a toujours refusé de se plier à ce chantage.»

La diplomatie par d'autres voies

Pourtant certains États résistent et continuent à considérer, diplomatiquement du moins, que la seule Chine légitime est Taïwan. Parmi eux, des pays parfois microscopiques, et sous perfusion économique comme Nauru, île indépendante isolée dans l'immensité du Pacifique. Un soutien atypique en apparence, mais où chacun des partenaires y trouve son intérêt. 

«Nauru a moins de 10.000 habitants mais siège à l'ONU. Elle peut donc être le porte-voix de Taiwan à New York. L'île n'est pas la seule car il y a aussi une ambassade taïwanaise à Palau, et aux Iles Kiribati, explique le journaliste Luc Folliet, l'auteur de Nauru, l'île dévastée. Dans cette diplomatie, il y a bien sûr une partie “deal admise”. Taïwan ne va pas par hasard sur ces îles-États. Et son aide financière n'a pas besoin d'être démesurée pour être appréciée sur le territoire de Palau, de Kiribati ou de Nauru. L'aide taïwanaise a permis à Air Nauru la compagnie aérienne nationale de conserver son dernier avion. Taipei a donné aussi des subsides pour relancer l'agriculture sur l'île. Elle a, par exemple, financé un projet de pisciculture, et a aussi donné de l'argent pour remettre en marche l'usine de désalinisation d'eau qui ne fonctionnait plus.»

Si Taïwan peut encore mener une diplomatie ciblée sur des micro-États, la pente s'annonce sans doute impossible à remonter auprès des grandes nations. Envisager un jour que la France reconnaisse de nouveau Taïwan comme un État? La question n'est visiblement pas à l'ordre du jour, de même que le moindre espoir de voir une visite officielle des chefs d'État. À défaut de reconnaissance, Taïwan imagine plutôt que le retour de l'île dans le jeu diplomatique se fera par le biais économique, dans le cadre des négociations pour une hypothétique zone de libre-échange (ou du moins de facilitation du commerce bilatéral) entre l'Union européenne et la Chine. 

«L'Europe négocie avec la Chine, mais il y a pour l'instant assez peu de résultats. Taïwan essaie, de son côté, de négocier également un rapprochement économique avec l'Union européenne car cela permettrait justement à la Commission de mieux peser dans les discussions. Les entreprises européennes pourraient également profiter de notre législation sur la propriété intellectuelle, plus protectrice que celle de la Chine continentale», annonce Zhang Ming-zhong. Qui explique également que le gouvernement de Taipei, essaie au maximum d'être attractif avec les pays qui pourtant ne le reconaissent pas: «Actuellement, nous exemptons de visa d'entrée 158 pays et régions.» Une ouverture notable, mais sans doute inévitable, pour un territoire qui n'est reconnu que par une vingtaine de pays en retour.  

Ligne rouge

Autre signe de la marge constante dans laquelle évolue l'île, son nom lui même n'est pas défini avec exactitude. Et pour cause, derrière l'appellation se cache une position politique précise. Du fait de la pression de la Chine populaire, le nom de Taïwan est rarement utilisé par les organisations internationales qui préfère l'appellation Taipei, Taipei chinois ou Chinese Taipei, que l'on retrouve aussi bien à l'OMS ou au FMI où Taïwan participe comme observateur, qu'aux Jeux olympiques ou dans les fédérations sportives internationales. Dans les compétitions sportives d'ailleurs, le Taipei chinois doit utiliser des couleurs différentes (par exemple pour les JO) de son drapeau national.

Lors de la COP21, Taïwan n'a pas été convié pour faire partie des 195 délégations chargées de conclure un accord. Ce qui n'a pas empêché des ONG taïwanaise de se faire accréditer

L'utilisation du terme Taïwan constitue, en effet, un affront pour Pékin qui considère qu'il s'agirait-là d'une reconnaissance implicite. Même sur l'île, certains refusent cette appellation qui reviendrait aussi à admettre que la Chine populaire est légitime et que Taïwan serait «une autre Chine» alors que les plus radicaux se considèrent comme la Chine originelle. L'île n'a d'ailleurs jamais formellement déclaré son indépendance. Et Pékin a envoyé un message clair: si jamais les autorités locales déclarent l'existence d'une République de Taïwan, cela constituerait un casus belli.

Dans l'attente d'espérer voir sa situation s'éclaircir, Taïwan doit continuer de rester à la marge des grands qui façonnent le monde. Dernier exemple en date, la COP21 où Taïwan n'a pas été convié pour faire partie des 195 délégations chargées de conclure un accord. Ce qui n'a pas empêché des ONG taïwanaise de se faire accréditer pour participer aux événements et discussions organisées en marge de la conférence officielle. Et sitôt l'accord trouvé, le territoire a annoncé qu'il comptait respecter les directives contraignantes qui ont été définis par la commuanuté internationale. Sans que rien ne l'y oblige puisque n'étant pas signataire. Le prix à payer pour continuer à distiller l'idée d'une existence de fait, sur laquelle, au moins, il ne serait plus possible de revenir.

Damien Durand
Damien Durand (14 articles)
Journaliste
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