On a tous troqué, ces dernières années, notre vieux thermomètre à mercure pour ces nouveaux instruments qui bipent en dix secondes et nous confirment que la fièvre est là ou que les plaintes du petit étaient feintes... Louper l'école et se faire dorloter à la maison.
Le nouveau thermomètre high-tech, je ne sais pas pourquoi mais il ne m'inspire plus confiance. Peut-être que ce sont les cristaux liquides et le côté électronique qui donnent cette impression d'infaillibilité supérieure à la technique apparemment aléatoire du mercure qui monte dans le petit tube de verre... bref, il faut avoir confiance en son thermomètre. Le PIB qui évalue la richesse d'une nation est un instrument largement plus obsolète que le thermomètre à mercure pour évaluer la fièvre! Nicolas Sarkozy veut son thermomètre high-tech.
C'est déjà un fait politique notable qu'un Président dont les origines idéologiques et politiques sont plutôt libérales demande que l'on réfléchisse à changer les critères qui définissent la richesse d'un pays. On pourrait mettre ce souci sur le compte de la conversion, au moins dans le discours, de Nicolas Sarkozy aux atouts du modèle social français qu'il faut finalement consolider plutôt qu'adapter. Revirement dû aux origines et aux effets de la crise.
Mais ce serait une analyse un peu courte car le Président a commandé ce rapport avant le déclenchement de la crise. Il faut voir dans cette volonté de changer le thermomètre une prise de conscience plus fondamentale. Nicolas Sarkozy prônait, pendant sa campagne, «le retour du politique». Il avait à cœur de faire en sorte que le fossé qui se creuse entre les politiques et la population soit comblé par un nouveau discours. Il faut aussi que les instruments qui étayent le discours des politiques, et notamment les instruments statistiques, ne soient plus désincarnés. Qu'ils reflètent une réalité perceptible et parlante.
Affirmer vouloir changer le PIB entre logiquement et utilement dans le fameux «retour du politique». Et puis il y a une autre raison. Se battre pour que de nouveaux critères soient acceptés par la communauté internationale, c'est se battre pour rehausser le rang de la France dans le monde. Si l'on fait entrer les dépenses de santé et d'éducation, les taux de natalité ou même, comme le propose le troisième point du rapport Stiglitz, le patrimoine, la France se verrait mieux placée. Un PNN (Produit National net, qui serait le nouveau non du PIB) lui serait bien plus favorable qu'un indice mesurant la richesse de la production matérielle et financière comme principale base. Il en va de la définition de la vraie richesse comme de l'intelligence. Demandez à un polytechnicien de vous définir l'intelligence, il mettra les maths en avant. Posez la même question à un clown, il vous vantera les vertus de l'humour dans la compréhension du monde.
C'est bien ce que risque de nous reprocher ceux à qui nous allons proposer notre nouvel indice qui bipe en dix secondes. L'ethnocentrisme...Quand on voit les réactions qui nous paraissent pour le moins exotiques d'une grande partie de l'opinion américaine devant les projets de sécurité sociale de Barak Obama, on mesure que le bonheur d'un peuple n'est pas composé des mêmes ingrédients partout.
Parmi les ajouts que propose Stiglitz, pour rendre le PIB plus pertinent, beaucoup ont trait à la solidarité nationale. Il s'agit de faire en sorte que la valeur ajoutée dans l'économie par la construction d'un porte-avion et celle fournie par la construction d'une école maternelle ne soit pas comptabilisée simplement par l'argent mis en circulation à ces occasions. On peut imaginer que des notions comme la liberté d'entreprendre et la sécurité du pays sont des critères de bonheur pour le peuple américain que nous ne prendrions pas en compte avec autant d'intérêt par rapport à la solidarité ou l'éducation pour tous!
Et puis il y a une dose de surréalisme dans cette affaire. Comment mesurer le bonheur collectif? L'interrogation est aussi poétique que politique. «On nous fait croire que le bonheur c'est d'avoir des avoirs plein nos armoires» chante Souchon. Il aurait dû faire partie de la commission Stiglitz.
La question posée par le président à Joseph Stiglitz a sa pertinence mais la réponse a quelque chose d'impossible. Ce qui est quantifiable n'a pas le même poids d'une société à l'autre et ce qui fait la différence entre le bonheur et le malheur d'une société n'est pas forcement quantifiable comme le résume bien le mot de Bob Kennedy, rappelé cette semaine dans Psychologie Magazine: «Notre PNB comptabilise la fabrication des ogives nucléaires et les voitures de police blindées mais ne mesure ni notre humour ni notre courage ».
Finalement, la différence entre les statistiques toujours insatisfaisantes et la réalité telle qu'elle est et telle qu'elle devrait être...hé bien cela s'appelle la politique. Et à vouloir changer le thermomètre du PIB ou du PNB...est-ce que les politiques ne veulent pas que ce soit l'économie et les statisticiens qui fassent leur travail?
Mettre des chiffres sur du contenu plutôt que du contenu sur des chiffres! Soyons juste, Nicolas Sarkozy parle d'une politique de civilisation, de la même façon, Martine Aubry veut élaborer un projet dit du « dépassement du matérialisme». Pour l'instant ces deux objectifs sonnent creux mais au moins, la prise de conscience et les intentions sont là...
Thomas Legrand
Image de Une: Reuters
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