Société / Culture

Ce qu'il faut lire pour éviter les malentendus mémoriels sur la colonisation

Temps de lecture : 7 min

«Sororité et colonialisme», «Décolonisations?», «Histoire de L'Harmattan» et «Histoire algérienne de la France»: autant d'ouvrages récemment parus qui aident à se confronter à la réalité du fait colonial.

La colonisation a eu des conséquences durables sur les liens entre France et Algérie. | Domaine public via Wikimedia Commons
La colonisation a eu des conséquences durables sur les liens entre France et Algérie. | Domaine public via Wikimedia Commons

Aujourd'hui encore, la colonisation demeure un angle mort de la mémoire nationale, en France comme en Algérie. C'est peut-être pour cela que nous oublions parfois que bien que la France ait été une puissance colonialiste, une partie de sa population a toujours refusé le fait colonial, considérant que les principes républicains d'égalité et de fraternité devaient primer.

Plusieurs ouvrages récemment parus montrent que la remise en cause de ce modèle a pris des chemins de traverse.

«Sororité et colonialisme»,
amitiés et scissions féministes

Le livre Sororité et colonialisme de Pascale Barthélémy vient ainsi montrer les liens forts entre des féministes françaises et africaines qui, au-delà de leurs exigences concernant l'égalité entre les sexes, ont aussi porté des revendications d'indépendances. L'historienne y étudie notamment une organisation fondée par des militantes communistes, la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF), qui possède une branche française, laquelle constitue une sous-section coloniale.

Très vite, avec la guerre froide, une scission s'opère. Une nouvelle organisation non communiste apparaît, l'Association des femmes de l'Union française (AFUF), qui se distingue de l'Union des femmes françaises par son refus de participer aux actions du mouvement communiste, tout en dénonçant le colonialisme, d'une part, et en prônant l'émancipation des femmes de l'autre. Les deux organisations deviennent rivales tout en poursuivant un but similaire, à savoir développer l'entraide avec les femmes des pays colonisés.

À ÉCOUTER

Le podcast 52-62, mon enfance en Algérie

L'AFUF défend l'émancipation par l'éducation et la fraternité, alors que la FDIF se place dans une posture d'anticolonialisme radical dès 1947. Si chacune des deux organisations tisse des liens avec les militantes des pays colonisés, la dimension idéologique joue alors un rôle central. Leurs amitiés recouvrent globalement les destinées des indépendances, comme le montre le lien entre la militante malienne Sira Diop Sissoko et Andrée Dore-Audibert.

La militante anticolonialiste proche de l'AFUF Julienne Niat peut quant à elle écrire dans le bulletin de la FDIF, ce qui souligne le rôle central des relations amicales dans les combats contre la colonisation, au-delà des différences idéologiques. Et ces liens demeurent encore aujourd'hui entre certaines anciennes militantes.

Sororité et colonialisme

Pascale Barthélémy

Éditions de la Sorbonne

416 pages

35 euros

Sortie le 30 juin 2022

«Décolonisations?», la fabrique
des élites

L'ouvrage de Nicolas Bancel, Décolonisations?, prend quant à lui le sujet à rebrousse-poil à travers l'étude de la formation des élites en Afrique occidentale française entre 1945 et 1960.

Il montre notamment que celle-ci a été conçue dans le sillage la colonisation. Les principales organisations de la jeunesse, d'abord les scouts catholiques puis les éclaireurs protestants, sportives et enfin étudiantes sont devenues l'un des creusets de la fabrication des élites coloniales. Mais elles ont aussi été à la source du post-colonialisme.

En effet, grâce à (ou à cause de) ces engagements associatifs, les nouvelles élites de l'Afrique occidentale française ne se sont pensées que dans une relation avec l'ancienne métropole. Et ces différentes organisations ont servi à mettre en place une copie conforme de ce qui pouvait exister en Occident, ne se posant qu'une question: celle de la prise et du contrôle du pouvoir à la place des anciennes élites.

Décolonisations?–Élites, jeunesse et pouvoir en Afrique occidentale française (1945-1960)

Nicolas Bancel

Éditions de la Sorbonne

420 pages

30 euros

Sortie le 30 juin 2022

«Histoire de L'Harmattan»,
éditeur tiers-mondiste

La maison d'édition L'Harmattan est un des exemples du refus du colonialisme. Elle est née de l'association de deux éditeurs, Denis Pryen et Robert Ageneau. Tous deux ayant très mal vécu leur parcours militaire durant la guerre d'Algérie, ils se rapprochent des réseaux de soutien au Front de libération nationale (FLN).

Issus du christianisme social, les deux hommes, prêtres ayant abandonné leur mission pastorale, pensent que le livre est un moyen central pour combattre le colonialisme et proposer des éclairages novateurs sur les États post-coloniaux. Comme beaucoup d'ecclésiastiques dans le sillage de Vatican II, ils ont pris fait et cause pour les peuples du tiers-monde. C'est pour cela qu'au tournant des années 1970, alors que les premiers éditeurs tiers-mondistes comme les Éditions François Maspero et Présence africaine semblent montrer des signes de fatigue, ils décident de fonder une nouvelle maison d'édition.

À l'aube des années 1980, la maison connaît une crise: Denis Pryen veut ouvrir le catalogue aux autres pays
du tiers-monde; Robert Ageneau préfère rester concentré sur l'Afrique.

Denis Pryen apporte les finances; Robert Ageneau possède un réseau militant qui lui permet de commencer à publier des textes souvent empathiques sur les pays du Sud. Côté gestion, des économies substantielles sont faites sur la fabrication, la production et la diffusion des livres, la majeure partie des auteurs étant bénévoles. Les éditions reposent d'abord sur les militants du christianisme social. Elles bénéficient ensuite d'un réseau d'écrivains qui publient des titres originaux.

À l'aube des années 1980, la maison connaît une crise: Denis Pryen veut ouvrir le catalogue aux autres pays du tiers-monde, quitte à rompre avec des présupposés idéologiques, mais aussi géographiques, alors que Robert Ageneau préfère rester concentré sur l'Afrique. La maison publie alors de nombreux ouvrages sur les conséquences du communisme au Vietnam ou au Cambodge.

Si elle s'était initialement spécialisée dans l'analyse critique, elle a depuis élargi son horizon. L'éditeur publie aujourd'hui plus de 2.000 titres par an, tout en conservant une politique éditoriale qui oblige les auteurs à s'investir dans la publication de leur ouvrage.

Histoire de L'Harmattan–Genèse d'un éditeur au carrefour des cultures

Denis Rolland

L'Harmattan

446 pages

22 euros

Sortie le 3 octobre 2022

Un second volume, L'Harmattan, matériaux pour l'histoire d'un éditeur, composé de documents introduits et présentés par l'historien Denis Rolland, permet de retracer le cheminement de cette maison d'édition grâce à la correspondance entre les éditeurs, avec les auteurs, et la lente et patiente construction d'un catalogue.

L'Harmattan, matériaux pour l'histoire d'un éditeur

Denis Rolland

L'Harmattan

260 pages

18 euros

Sortie le 3 octobre 2022

«Histoire algérienne de la France», les ponts entre deux nations

Dans le passionnant Histoire algérienne de la France, le politiste Nedjib Sidi Moussa poursuit de son côté ses travaux antérieurs sur les messalistes, les nationalistes refusant la mainmise du FLN sur l'indépendance algérienne (Algérie, une autre histoire de l'indépendance, paru en 2019), et sur le racisme et le pseudo antiracisme (La Fabrique du musulman, sorti en 2017) en analysant aujourd'hui la part algérienne de la France.

L'imbrication des deux identités est telle qu'il est en effet impossible de penser l'une sans l'autre, même si, bien évidemment, les deux histoires sont liées à d'autres –politique, sociale, européenne, américaine. Le choix proposé est judicieux. Il s'appuie sur les travaux d'intellectuels ayant une histoire particulière avec l'Algérie, qui soulignent la gémellité des deux nations.

Pour confronter des imaginaires proches, Nedjib Sidi Moussa choisit plusieurs dates charnières, qui permettent de construire des ponts entre les deux rives. Il en retient sept au total: 1965 et le coup d'État de Houari Boumédiène; l'affaire Dalila Maschino, femme d'origine algérienne enlevée en 1978 à Montréal par sa famille qui refusait son mariage avec un Français; la marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983 en France; le procès de Klaus Barbie, premier dans l'Hexagone pour «crime contre l'humanité», quatre ans après; le contrat de Rome, réunion des partis politiques de l'opposition algérienne, en 1995; le match de foot France-Algérie de 2001; et l'affaire Kamel Daoud en 2016. Ces dates permettent de dresser un bilan des relations entre les deux pays.

L'année 1965 constitue une double rupture. Pour la gauche révolutionnaire, principalement marxiste, elle sonne le glas d'une espérance de transformation sociale. Elle vogue vers d'autres latitudes (Cuba, Vietnam). Alors qu'elle cristallise, au contraire, pour la droite nationaliste l'ébauche de ce qui aujourd'hui est appelé «le grand remplacement» et lui permet de montrer au grand jour un négationnisme latent.

Treize ans plus tard, la femme de l'intellectuel progressiste Denis Maschino disparaît. Elle est enlevée pour avoir enfreint les lois fondamentales de l'islam. Sa disparition n'est pas perçue comme une vision différente de l'oppression des femmes. Et lors de la marche de 1983, qui pose d'abord la question de l'égalité, l'extrême droite en profite pour réactiver le mythe de la violence des ex-colonisés, l'associant à la délinquance. La gauche rate le coche. Elle préfère voir dans cet événement un traitement spécifique du droit des immigrés, alors que les marcheurs exigeaient la justice.

L'épisode du Stade de France en 2001 marque un retournement sur fond
de patriotisme. L'Algérien reprend
son visage de colonisé à éduquer.

Nedjib Sidi Moussa propose également un chapitre tout à fait novateur analysant le procès Barbie, criminel nazi jugé à Lyon en 1987. Il rappelle le glissement sémantique qui s'opère alors dans les franges de la gauche. Elle passe de l'analogie entre la torture pratiquée par l'armée française en Algérie et la Gestapo à une comparaison systématique, où il n'est plus question que de degré dans le crime, et plus de nature totalement différente. L'extrême droite, quant à elle, voit dans cette brèche un moyen de diffuser une nouvelle fois son antisémitisme consubstantiel.

L'épisode du Stade de France en 2001 marque, lui, un retournement sur fond de patriotisme. L'Algérien reprend son visage de colonisé à éduquer, ce dont on trouve un étonnant prolongement dans l'affaire Kamel Daoud en 2016, lorsque l'écrivain réfugié en France dénonce les travers de la société algérienne: misogynie, religiosité, etc. Les uns dénonçant le jeu des islamophobes et les autres se posant comme les parangons de la défense des valeurs françaises.

Cette mise en abîme permet de rendre compte que, plutôt que de céder aux sirènes du paraître, il vaut mieux se confronter au réel et comprendre que sous couvert de progrès, il peut aussi y avoir un système d'oppression. Ce qui explique les malentendus mémoriels liés à la colonisation et à la gestion de son héritage.

Histoire algérienne de la France

Nedjib Sidi Moussa

Presses universitaires de France (PUF)

238 pages

19 euros

Sortie le 12 octobre 2022

Pages d'histoire
Ukraine, Russie: les agressés et leur(s) tyran(s)

Épisode 7

Ukraine, Russie: les agressés et leur(s) tyran(s)

Les neuf livres à lire pour comprendre l'anarchisme

Épisode 9

Les neuf livres à lire pour comprendre l'anarchisme

Newsletters

Mieux que la retraite à 62 ans, la sieste pour tous et sans condition

Mieux que la retraite à 62 ans, la sieste pour tous et sans condition

[BLOG You Will Never Hate Alone] Accorder à chacun le droit de s'octroyer une sieste devrait être la prochaine conquête sociale, la plus importante depuis les congés payés.

Pourquoi la culture drag est dans le viseur de la droite identitaire

Pourquoi la culture drag est dans le viseur de la droite identitaire

Depuis quelques semaines, les actions anti-drag queens se multiplient à travers la France. Un phénomène inquiétant, déjà observé aux États-Unis.

«J'ai jamais vu Marcelle et Pierrot se disputer»

«J'ai jamais vu Marcelle et Pierrot se disputer»

[Épisode 1] L'histoire de ce couple, marié depuis 1957, est celle de deux êtres fusionnels: le travail, la vie, la danse, ils ne faisaient presque jamais rien l'un sans l'autre. Au point d'espérer pousser ensemble leur dernier souffle.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio