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Comment les États-Unis ont perdu plusieurs bombes nucléaires dans la nature

Temps de lecture : 5 min

[L'Explication #82] Oh la boulette!

Un exemplaire de la bombe Mark 15 repose encore aujourd'hui dans les eaux de la baie de Wassaw Sound. | AEC/DoD via Wikimedia Commons
Un exemplaire de la bombe Mark 15 repose encore aujourd'hui dans les eaux de la baie de Wassaw Sound. | AEC/DoD via Wikimedia Commons

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

Si on devait remettre la palme de la plus grosse gaffe de l'histoire, nul doute que la perte d'une bombe atomique trônerait tout en haut du podium. L'engin le plus dangereux du monde, perdu en pleine nature: l'histoire semble impensable. Et pourtant, elle existe. Pire, ce n'est pas une, mais bien plusieurs armes nucléaires qui ont été égarées de la sorte.

Le contexte y est pour beaucoup. La plupart des bombes perdues l'ont été au paroxysme de la Guerre froide, quand États-Unis et Union soviétique sortaient les biceps nucléaires pour dissuader l'autre de faire un pas de trop sur l'échiquier mondial. Nos alliés américains ont même fini par lancer l'opération Chrome Dome qui, de 1958 à 1968, a fait tourner dans les airs sans discontinuer douze bombardiers nucléaires B-52 chargés à bloc, aux frontières de l'URSS. Un survol qui ne pouvait, évidemment, pas se dérouler sans accrocs.

«Broken arrow»

Dans ce contexte, les entraînements impliquant le transport de ces armes destructrices se sont multipliés de tous les côtés. Autant vous dire qu'à l'époque de la Guerre froide, les bombes atomiques se baladaient un peu partout, sur mer ou dans les airs, et il valait mieux ne pas se trouver à proximité –un accident est si vite arrivé.

Une bourde était même tellement probable qu'un nom de code spécifique a été attribué aux imbroglios impliquant des armes nucléaires: «Broken arrow» («flèche brisée»). Dans cette terrifiante catégorie, on retrouve les largages intempestifs de la bombe, les tirs inopinés, mais aussi les pertes de la précieuse marchandise. Depuis 1950, on dénombre ainsi pas moins de trente-deux accidents catégorisés «flèche brisée».

Faire tomber une bombe par inadvertance sans qu'elle explose, c'est une chose. Ne pas la retrouver après, ç'en est une autre. Et quand on fait la liste des armes atomiques impliquées dans ces accidents, on se rend compte d'un petit problème: il manque des bombes à l'appel.

Le 5 février 1958, une bombe thermonucléaire Mark 15 est chargée à bord d'un bombardier B-47 américain pour participer à un entraînement militaire au-dessus de plusieurs États de la côte est des États-Unis. L'idée est simple: simuler une attaque contre l'Union soviétique en faisant de Radford, une petite ville de Virginie, la terrible Moscou. Le pays voulait ainsi évaluer la capacité de ses engins à voler avec des armes (très) lourdes.

La mission se passe à merveille. Mais sur le chemin du retour, en passant au-dessus de la Caroline du Sud, les pilotes croisent un autre exercice militaire. La panique est totale. Dans la confusion, le bombardier est endommagé et le pilote n'a d'autre choix que de jeter la fameuse bombe dans l'eau, avant d'atterrir en urgence. Elle coule au large de Tybee Island, dans l'État de Géorgie, mais n'explose pas.

Fin de l'histoire? Que nenni. Trouver une bombe atomique dans l'océan est loin d'être une tâche facile! Avec ses 3.500 kg (un beau bébé), l'arme a coulé jusqu'à atteindre les 9.144 mètres de profondeur. Dix semaines de recherches intenses n'y feront rien: la bombe de Tybee Island est déclarée irrémédiablement perdue le 16 avril 1958. Elle repose encore aujourd'hui dans les eaux de la baie de Wassaw Sound.

Un accident longtemps caché

En 1965, une autre bombe a malencontreusement disparu. Toujours dans le cadre d'un exercice militaire, un porte-avions américain, l'USS Ticonderoga, se baladait alors dans la mer au large du Japon. À son bord: un avion A4E Skyhawk chargé d'une bombe thermonucléaire B43.

Mais alors que l'avion était en train d'être déplacé, il s'est mis à glisser lentement, jusqu'à basculer par-dessus bord! L'équipage sur le pont a eu beau crier au pilote de mettre les freins, il était déjà trop tard. Le pilote, l'avion et l'arme atomique ont tous trois coulé dans les profondeurs de la mer des Philippines.

Cet accident a longtemps été caché, notamment à une partie des autorités japonaises. Jusqu'à ce qu'en 1981 le Pentagone dresse une (longue) liste des incidents impliquant des armes nucléaires, ce qui provoqua un véritable tollé au Japon. La bombe, quant à elle, est toujours là, à 4.900 m sous l'eau, près d'une île nippone.

Quelques mystères planent encore

Si le sort de certaines armes perdues est clair et établi, ce n'est pas le cas pour toutes. Le doute plane encore sur une potentielle bombe égarée près de la base aérienne de Thulé, au Groenland. En 1968, un bombardier stratégique B-52 contenant quatre bombes thermonucléaires B28 FI s'est écrasé dans la zone après que les coussins des sièges de l'avion ont pris étrangement feu. Selon une enquête de la BBC, sortie en 2008, une des quatre bombes atomiques n'aurait jamais été retrouvée et serait piégée dans la glace.

Pourtant, côté autorités danoises –le Groenland est un pays constitutif du royaume–, la question semble avoir été réglée à la suite d'une enquête de l'Institut danois d'études internationales (DIIS): elle indique qu'il n'y a aucune bombe qui traîne dans le coin, et que seul un disque d'uranium manque à l'appel.

De nombreux mécanismes de sécurité ont permis que ces erreurs humaines ne se transforment pas
en une catastrophe planétaire.

Une autre bombe a connu un sort encore plus surprenant. En 1961, un bombardier américain s'est brisé au-dessus de la Caroline du Nord, déversant au passage sa cargaison. Pas de bol, une paire de bombes nucléaires de 24 mégatonnes était à bord.

Les deux bombes ont atterri droit dans un champ. La première a, par chance, déployé un parachute de sécurité avant l'impact et a été retrouvée presque intacte. Pour la deuxième en revanche, ça a été beaucoup plus chaud.

Dans un livre, le physicien américain Ralph Lapp affirme que les divers dispositifs de sécurité ont presque tous échoué. La BBC rapporte quant à elle que la bombe s'est fracassée en plusieurs morceaux sur le sol, et que toutes les pièces ont été récupérées, sauf une, particulièrement importante. Une partie contenant de l'uranium se serait en effet retrouvée coincée sous plus de 15 mètres de boue.

L'extraire de ce pétrin s'apparentait alors au jeu du docteur Maboul, sauf qu'ici, à la moindre mauvaise manipulation, tout explose. De quoi dissuader même les plus téméraires. L'US Air Force a donc choisi d'appliquer une autre méthode: selon la revue National Interest, elle a acheté des hectares de terrains autour du lieu de l'accident, pour empêcher quiconque d'y creuser. La bombe, elle, passe une retraite forcée à la campagne, loin des hommes.

Pour éviter de tout faire péter, mieux vaut laisser couler

Heureusement, de nombreux mécanismes de sécurité (dans ce dernier cas, les dispositifs nucléaires n'explosaient pas sans être activés) ont permis que ces erreurs humaines ne se transforment pas en une catastrophe planétaire –bien que la faune et la flore aient souvent pris un coup au passage.

Avec le temps, les tentatives de récupération de ces bombes sont tombées à l'eau. Tenter toute manœuvre hasardeuse risquant de tout faire péter, il semble bien plus facile de laisser couler. D'autant que les armes américaines perdues ne seraient qu'une infime partie de l'iceberg: on ne sait en effet presque rien des erreurs similaires commises par les autres pays détenteurs de la bombe, notamment la Russie et la Chine.

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