Culture

Pourquoi les statues égyptiennes ont-elles souvent le nez cassé?

Temps de lecture : 3 min

[L'Explication #81] Laissez Obélix tranquille: il n'y est pour rien.

Comme le Sphinx de Gizeh, tout un tas de statues de l'époque présentent un nez disparu ou raplapla, leur donnant un air de Voldemort version antique. | Lea Kobal via Unsplash
Comme le Sphinx de Gizeh, tout un tas de statues de l'époque présentent un nez disparu ou raplapla, leur donnant un air de Voldemort version antique. | Lea Kobal via Unsplash

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

Elles ont beau être majestueuses, les statues de l'Égypte antique –Sphinx de Gizeh en tête– ont tout de même un détail qui fâche: leur nez. Ou plutôt, leur absence de nez. Leur appendice nasal est complètement brisé, comme si, des millénaires plus tôt, elles s'étaient pris une patate pharaonique en plein dans le pif.

Le célèbre sphinx est en effet loin d'être un cas isolé. Tout un tas de statues de l'époque présentent elles aussi un nez disparu ou raplapla, leur donnant un étrange air de Voldemort version antique. Une pure coïncidence? Ou est-ce la fragilité de cette partie du visage, particulièrement exposée aux ravages du temps, qui doit être pointée du doigt?

On pourrait bien sûr trouver une réponse toute faite en se rabattant sur les albums de Goscinny et Uderzo: Obélix, avec sa gaucherie légendaire, aurait participé à casser deux ou trois nez lors de son passage en Égypte.

Au risque de vous décevoir, la réponse est tout autre: péter des nez de sphinx était en fait un acte tout à fait délibéré dans l'Égypte antique, et certains individus étaient même spécialement entraînés à accomplir cette basse besogne.

Acte volontaire

Ce qui a mis les archéologues sur cette piste, c'est la similarité, la régularité de la destruction des nez, que l'on observe même sur des bas-reliefs. Un signe qui ne trompe pas: la dégradation de ces statues est recherchée et volontaire. Les nez ne tombent pas seuls, on les a fracassés à coups de pioche.

Mais qui peut bien en vouloir à ce point aux nez des statues égyptiennes? À y regarder de près, la liste est longue. Pilleurs de tombes, politiciens, religieux... beaucoup avaient à l'époque intérêt à péter des nez à tout-va, soit pour continuer à vivre en toute tranquillité, soit pour renforcer leur influence.

Dans l'Égypte antique, les statues et les représentations divines avaient un rôle particulièrement important. Elles étaient en quelque sorte «le point de rencontre du monde des dieux et du monde réel», explique dans Futura Science le conservateur du Brooklyn Museum, Edward Bleiberg. On leur attribuait ainsi une force spirituelle puissante, influant à la fois sur le monde des hommes et sur celui des dieux.

Puissante, mais pas insensible à un bon vieux coup de pioche. Pour «désactiver» la force spirituelle d'une statue ou d'une image, il suffisait de lui casser la gueule. En dégradant sa représentation, on affectait ainsi directement la personne représentée, tout en anéantissant ses pouvoirs. Attention: pas besoin de lui refaire entièrement le visage. Seules certaines parties du corps étaient visées, suivant la fonction de la statue vandalisée.

Pas de nez, pas de châtiment

On l'a vu, le nez était particulièrement ciblé par les casseurs. Pourquoi? Tout simplement parce que sans nez, la statue ne peut plus respirer. Elle meurt, et sa force spirituelle, qui protège souvent un lieu important, comme un tombeau, s'éteint avec elle. Pratique pour les pilleurs! En brisant le nez de la statue, ils s'assuraient ainsi que son esprit –souvent rattaché à un dieu– ne les pourchasserait pas pour se venger de leur méfait.

Les nez n'étaient par ailleurs pas la seule partie visée. Tout était fait pour que la représentation ne puisse plus assurer son travail, quitte à en briser d'autres parties. Un petit coup de pioche dans les oreilles? La statue restera sourde aux prières. On lui pète un bras? Plus d'offrandes ni nourriture dans l'au-delà. De quoi bien faire disjoncter un noble égyptien qui avait tout prévu pour son dernier long voyage.

Ces actes iconoclastes peuvent aussi avoir un but politique. Quand un nouveau pharaon arrivait au pouvoir, il n'était pas rare de le voir ordonner de faire du grabuge sur les représentations de son prédécesseur. Une manière de réécrire l'histoire pour renforcer un peu plus son prestige.

De même pour les religieux –notamment avec l'arrivée du christianisme, puis de l'islam en Égypte–, qui préféraient souvent faire table rase du passé en cassant quelques statues pour étendre leur influence. Mais qu'il soit religieux, politique ou même gratuit, se livrer à pareil vandalisme n'était pas une tâche sans risque! Le sort de celui qui a osé défigurer le fameux Sphinx de Gizeh en est l'exemple criant.

​Pas besoin de retourner des millénaires en arrière: la détérioration de l'immense créature a eu lieu au XIVe siècle. À l'époque, un sultan soufi en avait ras la casquette de voir des religieux païens adorer encore et toujours ces idoles des temps anciens, et notamment leur apporter des offrandes. Un beau jour, il aurait donc décidé d'employer les grands moyens et serait parti, seul, détruire le nez de la statue à l'aide d'une masse.​

Si l'homme semblait bien conscient des conséquences de son geste, il n'avait visiblement pas anticipé la gronde des paysans païens. Quelques instants après, il aurait fini pendu, puis brûlé. En voilà un qui n'avait pas le nez creux.

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