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Depuis quand la Suisse est-elle un pays neutre?

Temps de lecture : 4 min

[L'Explication #47] La France a joué un rôle là-dedans.

La bataille de Marignan en 1515 marque le début de la neutralité de la Suisse. | Capture d'écran Musée de l'Armée via YouTube
La bataille de Marignan en 1515 marque le début de la neutralité de la Suisse. | Capture d'écran Musée de l'Armée via YouTube

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

«L'Europe ne doit pas être une grosse Suisse molle.» La métaphore peu flatteuse, lancée en âme et conscience par l'eurodéputée Nathalie Loiseau le 4 février dernier lors d'une interview accordée au journal Le Point, n'a pas eu l'effet escompté. Si l'ancienne ministre française souhaitait alors inciter l'Union européenne à faire plus dans sa gestion de la crise ukrainienne, ses propos ont plutôt marqué les esprits par leur maladresse, tout en attirant les regards sur nos voisins helvètes –qui n'ont pas manqué de réagir.

En réponse à cette phrase de Nathalie Loiseau –qui s'est excusée depuis– l'ambassade suisse en France y est allée de son commentaire sur Twitter: «Merci d'évoquer la #Suisse. Depuis des décennies, nous œuvrons pour la paix et la sécurité, en Europe et dans le monde. Avec discrétion et détermination, aux côtés de nos partenaires, comme la France et l'UE, et dans les enceintes multilatérales.» Une mise au point claire, visant à rappeler que la Suisse est certes neutre, mais pas «molle» pour autant.

D'où vient justement cette neutralité? Comment ce positionnement s'articule-t-il au milieu des vives tensions qui traversent l'Europe? La Suisse est-elle vraiment «molle»?

Sous la contrainte

Nos voisins sont loin d'avoir toujours adopté une position neutre à travers l'histoire. Pendant tout le Moyen Âge, les mercenaires suisses sont réputés et craints par toutes les puissances d'Europe, qui n'hésitent pas les couvrir d'or pour les voir rejoindre leurs rangs. Bref, à cette époque, il valait mieux ne pas traiter un Suisse de mou, au risque d'y laisser sa vie.

Avant le XVIe siècle, quelques-uns des cantons qui composent la Suisse d'aujourd'hui ont ainsi participé aux différents conflits qui ébranlaient l'Europe, s'alliant tantôt aux uns, tantôt aux autres. La Confédération des VIII cantons a par exemple rejoint la guerre contre les ducs de Bourgogne (1474-1477) et a directement affronté le Saint Empire lors de la guerre de Souabe (1499). C'est finalement un violent combat, l'opposant cette fois-ci à la France, qui finira par sonner la fin de ses activités militaires hors du territoire helvète.

Depuis cette date, la Suisse n'a pris part à aucun conflit armé, et aucun pays n'a tenté de l'envahir.

Le 13 septembre 1515, le roi de France François Ier et ses alliés vénitiens affrontent les mercenaires suisses qui défendaient le duché de Milan lors d'une bataille devenue célèbre: la bataille de Marignan. Cet épisode, qui fait partie des guerres d'Italie commencées par Charles VIII en 1494 dans le but de contrôler ce territoire, est un véritable carnage. Au total, 16.000 soldats périront en deux jours sur le champ de bataille.

La France et ses alliés sortent grands vainqueurs de ce bain de sang. Face à eux, les cantons suisses sont obligés de se plier aux exigences de François Ier. Le 29 novembre 1516, ils signent ainsi le traité de Fribourg qui les engage à se mettre au service du roi et, surtout, à ne plus jamais attaquer la France à l'avenir. C'est le début de la légendaire neutralité suisse. Une neutralité qui fut certes instaurée l'épée sous la gorge.

Le Congrès de Vienne

Forcée d'adopter une politique pacifiste, la Confédération helvétique en a profité pour développer son économie, mais aussi pour maintenir son unité et assurer une cohésion interne, longtemps fragilisée par les différentes cultures qui la composent. Du moins pendant un temps. Deux siècles à peine après le traité de Fribourg, la Suisse se retrouve à nouveau embarquée dans un bras de fer entre puissances européennes. La faute encore une fois aux Français. Et c'est reparti pour un tour!

En 1798, la France envahit le territoire suisse, puis force le pays à devenir son allié militaire lors des guerres napoléoniennes, balayant ainsi son statut atypique. Cette fois-ci pourtant, l'Hexagone ne fait pas partie des vainqueurs. Après la débâcle napoléonienne de 1814, l'Europe tout entière doit se réorganiser, et la question suisse, région tampon entre la France et la puissante Autriche, est notamment sur la table.

Le Congrès de Vienne de 1815, prévu un an plus tôt par le premier traité de Paris, marque un tournant: celui de l'officialisation de la «neutralité perpétuelle de la Suisse» au sens où on l'entend aujourd'hui. Depuis cette date, la Suisse n'a pris part à aucun conflit armé, et aucun pays n'a tenté de l'envahir.

Une neutralité mise à rude épreuve

Au cours du XXe siècle, la neutralité suisse a été vivement critiquée, notamment lors de la Seconde Guerre mondiale. Au beau milieu du conflit, la Confédération a profité de sa position pour lancer des transactions financières avantageuses avec l'Allemagne nazie. Pire, elle a aussi refusé l'entrée des Juifs sur son territoire, et les a renvoyés en Allemagne, alors même qu'elle était au courant de leur extermination. Neutralité rime alors avec cécité.

Ces dernières années, la Suisse a en revanche montré que cette position n'était pas forcément synonyme de passivité. Le pays a par exemple participé à plusieurs missions de l'ONU, en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo mais aussi en Afghanistan, rappelle Roberto Balzaretti, l'ambassadeur de Suisse à Paris, dans une interview au Point. «La neutralité ne nous empêche pas d'agir et surtout de sanctionner les violations du droit international», précise le diplomate. Membre de l'ONU et de l'OSCE, elle coopère également avec l'Union européenne, bien qu'elle n'en fasse pas partie –tout comme pour l'OTAN.

Aujourd'hui pourtant, cette neutralité semble plus que jamais mise à rude épreuve, tant les fronts sont multiples. Fragilisée par les tensions internationales qui polarisent le monde, de Pékin à Bruxelles en passant par Washington et Moscou, la Suisse a de plus en plus de mal à justifier sa position, estime Aïna Skjellaug, journaliste du média suisse Le Temps. La crise ukrainienne constitue encore un énième test de la fameuse neutralité helvète.

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