Monde

La semaine (pas si) imaginaire de Volodymyr Zelensky

Temps de lecture : 4 min

Être président de l'Ukraine en mars 2022, c'est vivre cet improbable paradoxe de se sentir à la fois isolé et merveilleusement entouré.

C'est fou comme depuis quelques jours, chaque matin a des allures de lundi matin. | Louison
C'est fou comme depuis quelques jours, chaque matin a des allures de lundi matin. | Louison

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Lundi 28 février

Dobryï den.

Pardon je voulais dire «Bonjour». Y a des matins où on ne sait plus trop quelle langue on parle ni quel pays on habite. Faut dire que mon pays, j'ai de plus en plus de mal à le reconnaître, mais heureusement je me retrouve un peu plus chaque jour dans celles et ceux qui y vivent, même dans celles et ceux qui le fuient. Un pays, finalement, ce n'est pas une question de frontières, c'est juste un formidable amour de vivre libre. Un pays, c'est un regard tendre qu'on lance à un inconnu qui part de chez lui en sachant qu'il n'y reviendra pas. Un pays, c'est une larme qu'on fait vite sécher sur un quai de gare, pour ne pas qu'elle se voie. Un pays, c'est un froid glacial qu'on fait semblant de ne pas ressentir, ou une frousse pas possible que l'on cache derrière tout son courage. Un pays ce n'est pas une ligne de chars qui avance toujours plus loin dans l'indicible, malgré la boue, malgré le sang. Un pays ce n'est pas un politique qui trouve des excuses à l'inexcusable, ou un ancien Premier ministre qui refuse à contrecœur des contrats signés pour l'amour de l'argent, même si c'est l'argent de la mort.

Mardi 1er mars

C'est fou comme depuis quelques jours, chaque matin a des allures de lundi matin. Celui qu'on craint, celui qu'on espère secrètement ne jamais voir arriver lorsqu'on ferme ses yeux le dimanche soir. Et puis non, il est là, avec son grand manteau d'angoisses, sa chapka de peurs, ses moufles d'incertitudes et de déchirements. Et nous, on est comme tout nu devant lui, en slip dans la neige, mais on ne peut pas s'empêcher d'être aussi un peu heureux d'avoir pu ouvrir les yeux ce matin, quand d'autres les ont fermés hier soir et finalement pour toujours. Tous les matins c'est ainsi, ça revient, comme une funeste fashion week, dont la collection serait toujours à peu près la même, décennies après décennies. Une sorte d'uniforme de soldats qui n'a pas envie d'être là, qui n'a pas envie de tuer et encore moins de mourir. Et dans ce défilé où c'est la mort qui salue la foule à chaque passage, il faut essayer de trouver quelque chose à applaudir, quelque chose pour tenir. Et ça, ce n'est pas l'une des grandes tendances de la saison 2022.

Mercredi 2 mars

Encore une nuit à se battre, encore un matin à être vivant, à être bien là. Quand je pense à ma vie d'avant, elle me paraît si loin. Non, je ne parle pas de celle de quand j'étais comédien et que je dansais le cha-cha-cha à la télévision, même si je l'ai aussi beaucoup aimé cette vie-là, au point de pouvoir m'en séparer. La vie qui me manque cruellement c'est celle d'il y a un mois. D'il y a une éternité. Même le souvenir de celle d'il y a trois semaines pourrait me plonger dans une profonde mélancolie si j'en avais l'occasion, mais heureusement je ne l'ai pas. Poutine m'a aussi volé mon temps de ne penser à rien. Bien sûr, la menace était déjà là le mois dernier, mais mon pays était debout, les gens aussi, et aucun père de famille ne laissait partir ses enfants plus loin que dans le square au bout de la rue. Dans les gares résonnaient des au revoir, pas des adieux. C'est fou comme en trois semaines seulement tout votre monde peut changer. Demandez à Christiane Taubira si vous ne me croyez pas.

Jeudi 3 mars

Toujours là. Cette nuit pour m'endormir et reprendre un peu de ces forces de l'esprit et du corps qui ne me quitteront pas, je compte encore les moutons plutôt que les tentatives d'assassinats dont je fais l'objet, mais bientôt le nombre de l'un sera plus important que celui des bêtes à faire des pulls, je le sais. Être président de l'Ukraine en mars 2022, c'est vivre cet improbable paradoxe de se sentir à la fois isolé et merveilleusement entouré. Je suis seul dans mon gilet pare-balles, seul à m'étonner d'être encore vivant à chaque instant, seul à me demander pourquoi ma vie est ainsi alors qu'elle était tout autre et qu'elle aurait pu le rester, et pourtant je les vois partout dans le monde, aux fenêtres, sur internet, aux unes des journaux, épinglés aux boutonnières, ce bleu et ce jaune, cet amour et cette solidarité. Le bleu et le jaune quand on les mélange donnent du vert, et le vert c'est la couleur de l'espoir. Le vert c'est aussi la couleur de mon uniforme de soldat hélas.

Et celle des chars.

Vendredi 4 mars

Je crois que cette nuit, le monde a dormi aussi mal que moi. Je me souviens de cette plaisanterie de John McCain, candidat républicain malheureux qui, au lendemain de la victoire à l'élection américaine de son adversaire Barack Obama, avait déclaré «j'ai dormi comme un bébé». Puis, après une pause pour ménager son effet de surprise, avait ajouté: «J'ai dormi deux heures, je me suis réveillée en larmes, puis j'ai dormi deux heures et me suis réveillé en larmes, puis…». Alors, comme mes enfants sont maintenant grands, le souvenir de leur sommeil de bébé est un peu loin, mais une chose est certaine, je suis heureux de n'avoir pas eu à les bercer dans les courants d'air d'une station de métro transformée en abri anti bombes, ou d'avoir eu à calmer leurs pleurs une nuit comme celle qui vient de s'achever, où les chars jouent à la roulette aussi russe qu'eux sur une centrale nucléaire.

J'espère les revoir, les serrer contre mon cœur, calmer leurs peurs, poser mes armes et enfin sécher leurs larmes.

Si je ne peux pas, faites-le pour moi.

Merci.

Au revoir.

Enfin je voulais dire: douje diakouïu.

Do pobatchennia.


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