Politique

La semaine imaginaire de Christiane Taubira

Temps de lecture : 4 min

À celles et ceux qui voient arriver cette élection présidentielle avec la même solitude que le bulot voit s'éloigner la mer et venir les mouettes, je veux leur dire qu'ils ne sont pas seuls.

Nos cœurs sont des mésanges. Mais nos cœurs sont aussi des vitres, et il n'est pas toujours facile d'y voir au travers. | Louison 
Nos cœurs sont des mésanges. Mais nos cœurs sont aussi des vitres, et il n'est pas toujours facile d'y voir au travers. | Louison 

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Lundi 31 janvier

Doucement, la ligne d'horizon se pare de reflets mille fois dorés comme les champs de blé juste le jour avant la moisson. Un jour nouveau, nouveau-né, nouveau nous, nouvelle nounou même, vient se présenter, les bras chargés de surprise, de stupeur, de superlatifs, de super Nintendo peut-être, qui sait. Comme ne disait pas Aimé Césaire, hier soir, j'ai remporté, en plus de vos cœurs et de vos bravoures, la primaire populaire, l'air de rien, l'air de tout. C'est un formidable élan, un caribou de confiance, une vague immense, un tsunami sur internet que rien ne semble désormais pouvoir arrêter.

Ce sont nos luttes, nos joutes, nos huttes, nos loutres. C'est tout ça à la fois mais aussi rien de tout ça. C'est une première place, au soleil de nos envies, sous les rayons de nos ambitions, la mélanine dans les ultraviolets de nos cheminements. Je monte sur le paddle de votre confiance, je saisis la rame de la responsabilité et je compte bien voguer sur la mer de ma destinée. Qu'importe les requins de mauvais augure, qu'importe les piranhas des sondages: dans la vie comme dans les mots, j'ai pied.

Mardi 1er février

Comme disait peut-être Martin Luther King, le mardi est un loup pour le mardi. Et février, dans son manteau lourd comme le destin, sombre comme le destin et froid comme le destin pardi, est lui bien là. Partout dans les champs, même ceux non issus de l'agriculture biologique, les bourgeons, petits bouts de vie encore fragile, encore brouillon de la création, tendent vers la lumière qui les chauffent, les réchauffent, et peut-être même les re-réchauffent, comme un plat du dimanche qu'on mange sur toute la semaine. Au moindre frimas, ce concentré de vie peut basculer dans le rien. Ou plus loin que le rien, comme 2% d'intention de vote par exemple.

Ce bourgeon il faut en prendre soin, un peu mieux que de nos anciens, car il ne faut pas oublier que dans le bourgeon, il y a le gland tombé au sol et dans le gland, il reste toujours un bourgeon. Ou le bourgeon d'un bourgeon. Parfois même le bourgeon du bourgeon du bourgeon. Parfois aussi le gland du gland, mais moins souvent.

Mercredi 2 février

Comme l'a presque écrit Louise Michel, ma lutte est une foule qui se rit des mesures sanitaires et des gestes barrières. Ma lutte est une manifestation sportive sans jauge, un tournoi aux gradins remplis. Ma lutte est un cinéma où l'on peut manger du pop, du corn et même du pop corn. Ma détermination, quant à elle, ne connaît ni limite, ni obligation préfectorale de se déplacer avec un masque sous le nez et au-dessus du menton, ni rien, ni tout aussi. Parfois les deux.

Ma mission, mon rôle à jouer sur cette terre est du même matériau que ces regards d'actrices italiennes, imperturbables, réchauffant mille cours d'eau gelés comme les premiers jours du printemps. Ou ceux de l'automne quand on vit sous l'équateur. Ou ceux de décembre quand on sera en 2050. Tel le grand cheval libéré de ses liens, tel le petit poney libéré de sa boîte, je vole, je cours, je fais du galop mais au pas, du trot mais pas trop. Et puis je patauge aussi. Mais que quand je parle du RSA.

Jeudi 3 février

Comme disait probablement pas très souvent Joséphine Baker, vivement demain que le week-end arrive. L'horloge de nos vies semble parfois avoir les rouages pris dans les grains de sable de la fatalité fatale. Les journées sont longues comme pour ces héros torturés par les dieux, qui toujours doivent refaire et refaire encore leur terrible devoir. Je ne suis pas Sisyphe, et je ne pousse pas devant moi, toujours sur la même pente des choix toujours mauvais, le même rocher des pronostics peu flatteurs.

Certes, il y a de cela vingt printemps, vingt étés et autant de saisons fraîches, j'étais déjà candidate à ce scrutin que l'on scrute, cette course pleine de faux raccourcis et de faux amis, et parfois aussi de faucilles et de fossettes. Certes, le temps est parfois comme une mésange prisonnière d'une vitre, qui chaque fois tentera de s'échapper un peu plus pour ne réussir qu'à s'assommer toujours mieux. Certes, nos cœurs sont des mésanges. Mais nos cœurs sont aussi des vitres, et il n'est pas toujours facile d'y voir au travers, sans le cif de la connaissance et l'ajax de la raison.


Vendredi 4 février

Comme disait vraiment Jean-Jacques Goldman, elle met du vieux pain sur son balcon, pour attirer les moineaux, les pigeons. Eh bien ce vieux pain, j'ai envie de penser qu'il coule dans nos veines, à tous, à nous, à ceux et celles qui veulent croire que l'engagement politique, c'est la chapelure de nos existences, la mouillette de notre destin, la biscotte de la fatalité. À celles et ceux qui voient arriver cette élection présidentielle avec la même solitude que le bulot voit s'éloigner la mer et venir les mouettes, je veux leur dire qu'ils ne sont pas seuls.

Que c'est toute une nation, sans frontière, sans front, sans terre, sans laïcité qui écrase, sans chemise et sans pantalon qui peut, d'un coup, éclore de son œuf à grand coup de vote sur la coquille en avril prochain. Tel un champion olympique d'une discipline absurde qui n'a de sportive que le nom, continuons de balayer à toute vitesse devant la pierre en granit de nos âmes pour les faire avancer loin, plus loin, au bout de nos rêves.

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