Société

«On veut juste savoir. Parce que, nous, on l'aime Maëlys»

Temps de lecture : 15 min

[Épisode 6] Ses proches venus témoigner à la barre en attestent: Nordahl Lelandais était très apprécié. Pour eux, comme pour l'entourage de la petite Maëlys, c'est tout leur rapport au monde qui a été entaché.

L'avocat général, Jacques Dallest, lors d'une suspension d'audience à la cour d'assises de l'Isère, 8 février 2022 | Benoît Pavan via Flickr
L'avocat général, Jacques Dallest, lors d'une suspension d'audience à la cour d'assises de l'Isère, 8 février 2022 | Benoît Pavan via Flickr

Les milliers de pages noircies de dates, d'heures et de faits dans le dossier d'instruction. Les six avocats face au box vitré. Les directs à la télévision, à la radio, et en ligne. Rien de tout ça ne change ce qui s'est passé au mariage d'Eddy: «Je ne l'ai pas assez surveillée», regrette Jennifer face à la cour d'assises de l'Isère. «C'est ce que beaucoup de gens ont dit, alors… On se dit qu'ils ont peut-être raison.» À la fin, la culpabilité des mères est toujours plus forte.

«Vous savez, quand il vous tombe quelque chose comme ça sur la tête, on ne sait plus… Il y a des moments où j'ai été complètement perdue. Et je le suis encore.» Christiane Lelandais trouvait son fils très doué. Enfant, tout ce qu'il touchait, il le réussissait. Elle l'avait tant et si bien répété que l'expert psychologue Raphaël Loiselot avait voulu vérifier. «En fait, Nordahl Lelandais n'est ni à haut potentiel, ni en dessous de la moyenne», indique l'expert à la barre.

Un de ses amis souligne qu'avant tout, Nordahl est «intelligent dans la connerie». Durant ses quatre ans et demi de détention, Nordahl Lelandais a obtenu son diplôme de brevet des collèges. Christiane Lelandais l'admet, elle n'était pas la seule mère qui travaillait avec trois enfants mais, dit-elle en secouant la tête, «je crois que je ne l'ai pas fait assez travailler. J'ai lâché quelque chose à un moment donné». Avant d'ajouter: «Pour moi ce qui l'a fait basculer, c'est la drogue et l'alcool, je ne vois pas autre chose…»

«Il y a eu beaucoup d'excuses»

Octobre 2017. Anouchka reçoit un coup de fil de son compagnon Nordahl Lelandais. Il l'appelle de sa cellule: «Je t'ai envoyé un message pendant la soirée…» Anouchka ne s'en souvient pas. «C'est sûr et certain, lui assure Nordahl. J'étais au mariage.» Les enquêteurs avaient bien retrouvé le SMS envoyé à Anouchka à 1h38, dans la nuit du 26 au 27 août 2017. Tout comme les enquêteurs chargés de la disparition d'Arthur Noyer à Chambéry avaient retrouvé les SMS envoyés dans la nuit du 11 au 12 avril 2017: ce soir-là, Nordahl Lelandais avait écrit des messages insistants à l'une de ses partenaires sexuelles. La jeune femme avait refusé, à plusieurs reprises. Elle avait fini par lui répondre: «Calme tes pulsions.» Quelques heures plus tard, Arthur Noyer disparaissait. Au téléphone avec Anouchka, Nordahl Lelandais fait cette remarque: «Si tu m'avais répondu, je serais passé te voir. Ça aurait tout changé.»

Eddy, le marié, s'en veut d'avoir «fait entrer le loup dans la bergerie». Lui, qui a invité Nordahl Lelandais, pensant qu'il serait simplement un copain de plus à sa soirée de mariage. «J'éprouve de la colère envers cette personne que je ne connais pas», dit-il à la barre. Mais la colère prend parfois des chemins détournés, et en réalité Eddy est en colère contre lui-même –«ma famille, mes amis, avaient confiance en moi», déplore-t-il. Contre cet ami qui l'a averti trop tard –«attention, c'est plus le Nono que t'as connu»–, et contre ses deux témoins, Ludovic et Nelson.

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Les mains d'Eddy se cramponnent à la barre des témoins jusqu'à blanchir. «Dans les médias, on a fait passer le mariage pour un mariage où on amenait de la cocaïne», relate-t-il. Le soir de son mariage, Ludovic et Nelson, ont tous deux pris un rail de cocaïne en compagnie de Nordahl. Et ce geste, qu'ils voulaient festif, cette proximité avec le principal suspect, avait eu des conséquences. La première semaine des investigations, Ludovic a été placé en garde-à-vue: pendant que les invités cherchaient l'enfant dans la nuit, il avait appelé trois fois Nordahl Lelandais. Dès sa sortie de garde-à-vue, Ludovic a contacté Eddy.

À peine ce dernier avait-il décroché le téléphone que Ludovic fondait en larmes. «Il y a eu beaucoup d'excuses», reconnaît Eddy. Et au début, il y avait eu aussi beaucoup d'indulgence: «Qu'on ne se trompe pas de combat. Le combat, c'est de retrouver Maëlys», avait-il répondu à Ludovic. Mais il y eut le poids de la médiatisation, et les messages calomnieux qu'elle engendre sur les réseaux sociaux. Depuis, à cause d'eux, «la famille est salie». La mâchoire serrée, Eddy expose: «C'est un coup de poignard depuis quatre ans, parce que mes témoins, je les considérais comme mes frères.» Il précise: «On ne se parle plus.» Son second témoin, Nelson ne l'a jamais recontacté. Aujourd'hui, s'il passe «très rarement» aux alentours de Pont-de-Beauvoisin pour rendre visite à ses parents, Nelson ne met plus un pied sur la commune: «Je fuis la ville comme la peste», explique-t-il en baissant les yeux. «Des fois, j'y repense…, se radoucit un court instant Eddy. S'il s'était pas passé ça après, peut-être que j'aurais juste fait une remontrance. Ou que je l'aurais jamais su.» De toute façon, il ne saurait «s'apitoyer sur son sort», là où «pour Jennifer, Joachim et Colleen, ça a été bien pire».

«Il a tout foutu en l'air», soupire Jennifer Cleyet-Marrel. Avant le 27 août 2017, ils avaient tous les quatre «une vie super».

«Sa petite robe, son ballon…»

En 2011, Jennifer avait décidé de passer le concours d'infirmière. Elle en avait assez des petits boulots, elle voulait que ses filles soient fières d'elle. Sa rentrée en école d'infirmière s'était faite l'année suivante, en même temps que Colleen, qui entrait au CP, et Maëlys, qui entrait en petite section de maternelle. En 2015, Jennifer avait trouvé un poste d'infirmière à l'hôpital de Pontarlier, dans le Haut-Doubs.

À la découverte du corps de Maëlys, tous les collègues de l'hôpital de Pontarlier se sont cotisés: il y avait là plus de deux ans de RTT. Après les prélèvements en tous genres et les analyses envoyées à l'IRCGN, Jennifer, Joachim et Colleen De Araujo ont pu enterrer Maëlys. C'était le 22 juin 2018, à La Tour-du-Pin. Jennifer se souvient du «petit cercueil» dans lequel elle a mis tout ce que sa fille aimait: «Sa petite robe, son ballon…» Aux obsèques, Didier et Cécile, les parents d'Arthur Noyer, étaient présents: «Nous sommes des parents accompagnant des parents qui sont dans la même détresse qu'on peut être», a déclaré le père d'Arthur Noyer aux caméras de télévision.

Jennifer et Joachim ont essayé de tenir. Ils ont vraiment essayé. Mais le chagrin les noyait: «Je suis un papa perdu en mer au gré des vagues, explique Joachim à la cour, sans aucune destination. Qui tente de sortir la tête de l'eau et avec, à chaque fois, le sentiment qu'un vaisseau s'abat sur moi.» D'une certaine manière, ils s'entraînaient vers le fond. Dans leur grande maison, les bons souvenirs n'étaient plus que ça, de bons souvenirs. Ainsi, Jennifer et Joachim l'ont quittée et se sont quittés.

Quand Jennifer a repris le travail à l'hôpital, le Covid est arrivé. «Un monsieur est mort, raconte-t-elle. Il s'est retrouvé tout seul. Ça m'a rappelé Maëlys. La dernière personne qu'il aura vu, c'est nous. Pas sa famille, pas ses amis. Il est parti comme ça, comme s'il n'avait jamais compté.» Jennifer est alors exténuée. «J'avais l'impression d'attirer la mort. D'avoir la mort toujours autour de moi.» En 2021, elle s'est installée en tant qu'infirmière libérale. Mais la peur, elle, est restée. La nuit, Jennifer entend Maëlys lui crier: «Il m'a violée. Il m'a violée, maman», elle voit le corps de son enfant jeté dans la nature, et sent en ouvrant les yeux son oreiller trempé de larmes. Même éveillée, «le cauchemar» n'en finit pas. Jennifer a tout le temps peur pour Colleen, sa fille aînée. Au début, elle ne voulait même plus que Colleen aille chez ses copines: «Il ne me reste plus qu'elle. S'il lui arrive quelque chose, je ne pourrai pas survivre», indique-t-elle.

«Notre angoisse les angoisse»

Joachim n'a jamais pu reprendre le travail. Déclaré «en invalidité à 40%», il a perdu 25 kilos, «le poids de sa fille» fait remarquer son avocat Me Boguet. Face aux jurés, Roméo, son ami de trente ans, relâche les épaules: «Vous passez une journée avec lui, pas besoin d'être son ami depuis trente ans pour voir que ça va pas.» Il fait remarquer que «Joachim est quelqu'un d'extrêmement gentil», avant de préciser, en exemple: «Quand il faisait des nuits de 21h à 5h, au lieu de rentrer chez lui, il allait chez sa maman diabétique pour lui faire sa piqûre d'insuline.»

C'est vrai, il suffisait de le regarder pour comprendre. Joachim De Araujo avait tant de bonté en lui qu'il ne pouvait même envisager la noirceur des âmes. À la disparition de sa fille Maëlys, il a d'abord pensé à «une famille en mal d'enfant qui l'avait prise». Des scénarios, il en avait eu plein la tête, mais aucun ne s'approchait de celui-ci. «C'est un garçon qui a été chef d'entreprise, qui savait mener sa barque…», raconte Roméo. Aujourd'hui, Joachim «est là physiquement mais il a des absences».

Maria, la sœur de Joachim, ne voulait pas se constituer partie civile au procès. L'année suivant la disparition de Maëlys, elle n'est pas allée voir Jennifer, Joachim et Colleen. Sa peine était si grande, qu'elle ne savait pas bien qu'en faire. Comment Maria aurait-elle pu dire sa souffrance à elle, à ce moment-là? «Pour eux, c'est horrible», pensait-elle. Joachim lui-même le reconnaît: la douleur isole. Les autres ne savent pas quoi dire. «Ils se sentent impuissants. Notre angoisse les angoisse», raconte-t-il. Le moindre instant de joie se transforme en mélancolie, et le moindre pas dans la maison devient «insupportable». Quand Maria est allée enfin rendre visite à son frère, cela l'a tout de suite marquée. «Dans son regard, il a perdu l'étincelle.» Si leurs parents avaient été encore là, signale-t-elle, «ça aurait tué ma mère. C'est la première chose à laquelle j'ai pensé». Une semaine avant le procès, Maria a accepté d'être partie civile, pour accompagner Joachim. Tous les jours, elle sera là.

«Tu sais que tu mens, et tu sais que je sais»

De ce procès, Joachim De Araujo a dit à ses amis ne peut plus attendre qu'une chose: «Que [Nordahl Lelandais] ne fasse plus jamais de mal à quelqu'un.» Mais les anciens amis de Nordahl Lelandais, eux, en attendent beaucoup plus. Durant trois jours d'audience, ils l'exhortent: «Les gens ont besoin de la vérité, Nordahl. Ses parents ont besoin de ça. Même si c'est horrible ce que tu as fait sans doute…», «Regarde-moi. Dis la vérité. Tu sais que c'est fini de toute façon», l'intime Fabien.

À la barre, sa compagne, Coralie, accepte la chaise proposée par l'huissier. «Mon cerveau n'arrive pas à assimiler, dit-elle en fixant Nordahl derrière sa paroi vitrée. Tuer une petite… Elle avait fait quoi cette petiote? Elle était là, elle s'amusait…» Coralie insiste: «Il s'est passé quoi dans ta tête, quand elle est montée dans la voiture? Dis: tu as eu une pulsion sexuelle, t'as eu quelque chose. Tu voulais pas lui montrer tes chiens. Tu sais que tu mens, et tu sais que je sais. Regarde ce que tu as fait… Je pense que tu te rends pas compte.» De guerre lasse, elle soupire: «Tu sais, les gens… Ils te voient déjà comme un monstre. Ça serait pas pire.»

Nazim, son ancien meilleur ami, regarde les jurés de la cour d'assises de l'Isère: «Aujourd'hui, il faudrait que Nordahl prenne conscience qu'il n'a qu'une seule chance. Être condamné et être compris. Je pense qu'être condamné et incompris serait la pire chose.» Nazim a imaginé «mille versions» de ce qui allait leur dire, mais ne s'en souvient d'aucune. Comment rendre compte de son quotidien? Penser tous les jours à la petite Maëlys, une enfant qu'il n'a jamais connue, retourner sans cesse la même question dans sa tête. «Pourquoi mon pote a fait ce qu'il a fait?» Et ne pas avoir de réponse. «Tout est irréel, en fait», dit Nazim.

Mais une chose lui paraît importante: «Avant d'être le meurtrier de Maëlys et d'Arthur, c'était un simple citoyen, notre pote à nous. Nono. C'était pas Nordahl Lelandais.» L'Autre, s'empresse-t-il d'ajouter, «il ne le connaît pas». Mais il sait qu'il est là. Ce n'est pas parce qu'il a envie de connaître cet Autre qu'il veut inciter Nordahl à parler: «Jugé et condamné tu le seras, y a pas de débat. Tout le monde connaît la fin de cette pièce de théâtre», lui rappelle-t-il. Non, s'il doit parler, conseille Nazim à Nordahl sans un regard, c'est «par respect pour la famille des victimes. Mais surtout, par respect pour toi-même».

«Il était bienveillant et tout à coup, on n'a plus compris»

La présidente de la cour d'assises, Valérie Blain, pourrait empêcher les témoins de s'adresser directement à l'accusé comme le veut le code de procédure pénale. Mais elle n'en fait rien. Et dans la salle d'audience, chacun comprend, la meilleure part de Nordahl Lelandais sont ses anciens amis.

Ces quatre dernières années avaient entaché leur rapport au monde. «Comment mon pote a pu faire ça? Il était bienveillant et tout à coup, on n'a plus compris», déplore Nazim. Coralie, elle-même, répète, «je comprends pas, je comprends pas…» Tandis que Colleen, la grande sœur de Maëlys, supplie: «On sera pas dans le jugement. On veut juste savoir. Parce que, nous, on l'aime Maëlys.»

Le gendarme Noël Gravier, chargé du soutien de la famille De Araujo lors de l'instruction, se souvient que ça l'avait marqué. Jamais aucun d'entre eux ne parlait «de monsieur Lelandais négativement». Tout ce qui leur importait, souligne-t-il, c'était Maëlys. «Ils étaient concentrés sur Maëlys.»

Mais Nordahl Lelandais ne dit rien de plus.

Il ne dit rien de ses réelles intentions au moment de prendre Maëlys De Araujo dans sa voiture, il «n'explique pas» la pierre de 14 kilos retrouvée sur le corps de la fillette, ni sa natte de cheveux coupée par «un ciseau, un couteau, ou n'importe quel objet coupant», selon l'experte de l'IRCGN, qui précisera que «cela ne peut pas être dû à un animal».

«Qui vous croit, Monsieur Lelandais?»

«Je ne crois pas que là, dans une cour d'assises, nous aurons un coup de théâtre», avance l'expert psychiatre Paul Bensussan au dernier jour des débats. «Il est arc-bouté dans une posture compliquée dont il ne peut sortir.»

«Soit il a tout dit, soit il n'a rien dit», pense Joachim De Araujo à voix haute. Si Nordahl Lelandais a tout dit, alors, sur le plan criminologique, il est encore plus dangereux qu'il n'y paraît. S'il a vu le visage d'Arthur Noyer en lieu et place de Maëlys De Araujo, alors, «ça peut le reprendre n'importe quand», constatent les experts. S'il n'a rien dit, c'est que son mobile est sexuel, et alors, «le choix d'un enfant inconnu est beaucoup plus dangereux, en termes de pronostic, qu'un enfant connu».

À la barre, Jennifer assure: «Maëlys ne serait jamais montée dans une voiture pour voir des chiens en pleine nuit. On en a trois à la maison. Elle s'en fout de voir des chiens d'autres personnes.» Son avocat, Me Rajon, brandit face au box vitré la retranscription écrite de l'écoute téléphonique de Christiane Lelandais: «Qui vous croit, Monsieur Lelandais? Qui vous croit?»

Tous ses proches venus témoigner à la barre en attestent, Nordahl Lelandais était très apprécié. «Il peut séduire. Cela fait partie de sa personnalité», reconnaît le docteur Bensussan. Cette composante narcissique de la personnalité, et «le fait d'être très aimé», dit l'expert Patrick Blachère, «lui permet de ne pas se remettre en cause». Il y aurait aussi, comme le souligne l'expert psychologue Loiselot: «Une forme d'annulation du crime. Je ne l'ai pas fait et puisque je le dis, je ne l'ai pas fait.» Mais face à l'évidence, les vidéos sur son téléphone, et la tâche de sang, Nordahl Lelandais se trouve coincé. «On lui impose. C'est l'effondrement, poursuit Raphaël Loiselot, le monstre est là.»

Le terme ne vient pas de l'expert. En février 2018 peu de temps après ses aveux, Nordahl Lelandais déplorait lors de leur entretien: «J'aimerais que l'autre me laisse tranquille. C'est pas moi qui ait fait ça, c'est un monstre. J'aimerais vraiment l'avoir devant moi pour lui casser la gueule.» À propos de Maëlys De Araujo, il n'arrêtait pas de prononcer cette phrase: «Je l'ai cachée.» Le psychologue lui rappelait que non, il l'avait tuée, et Nordahl Lelandais ne pouvait s'empêcher de répéter: «Je l'ai cachée.»

L'expert psychiatre François Danet évoque: «Monsieur Lelandais dissimule principalement pour ne pas s'effondrer et se protéger d'une menace dépressive considérable.» N'avait-il pas dû être envoyé, après ses aveux du 14 février 2018, à l'hôpital psychiatrique du Vinatier? «Nous étions très inquiets. Nous l'avons dit», rappelle le psychiatre.

«Comment on peut aimer un monstre?»

En décembre 2018, peu avant Noël, son cousin Timothée* a également dû être pris en charge. Depuis que «la vidéo» avait été retrouvée par les enquêteurs, les crises d'angoisse se rapprochaient. Timothée allait marcher pendant deux ou trois heures, et essayait de les calmer en buvant «de l'alcool fort», seul. Mais ce jour-là, ils avaient passé la journée, avec sa compagne Lucile*, à parler des faits avec leur avocate, Me Caroline Remond. «J'ai perdu confiance en moi», dit-il sobrement. Hospitalisation pour dépression majeure. Lourd traitement médicamenteux. Aujourd'hui, Timothée n'appelle plus Nordahl «son cousin», il ne prononce même plus son prénom, il se contente de «N.L.» comme pour le réduire au minimum. Toutes les photos du baptême de leur fille Émilie*, dont Nordahl était le parrain, ont été brûlées. Émilie a choisi un autre parrain: «On va lui refaire un petit baptême. Pour qu'elle ait son jour à elle», explique sa mère Lucile.

«Mais de tout ça, souligne Lucile, on en parle avec Timothée. On n'arrive pas à s'aider.»

À la barre, Clara*, la sœur de Timothée, a la gorge serrée. La vidéo de sa fille Marie* a été la première retrouvée sur le disque dur de Nordahl Lelandais. «Ça a tout changé, confie son conjoint. Ça ne se passe pas super bien avec ma compagne. J'ai plus confiance en personne. Je ne peux plus faire confiance en personne.» Le père de Marie ne laisse plus ses filles partir en colonie ni même dormir chez des copines. «Pour moi c'est un stress permanent», dit-il. «Je ne veux plus être une femme, je veux être 100% maman, souffle Clara dans un sanglot. On va faire tout le nécessaire pour surmonter tout ça mais… j'y crois pas trop.»

Timothée et Clara ne parlent plus avec leur tante Christiane Lelandais. Clara siffle: «Avec tous ceux qui le défendent en fait. Tous ceux qui disent non, “mais on l'aime”... Comment on peut aimer un monstre? Pour moi, ils sont comme lui. Ce sont des monstres.»

Au premier jour du procès de son fils, Christiane Lelandais avisait: «Je ne peux plus faire mes courses. Je ne peux plus aller au cinéma. J'ai pas le droit de sourire. J'ai plus le droit de vivre. J'ai juste le droit de crever.»

«C'est une position très compliquée, expliquait à son tour Alexandra, la sœur de Nordahl. On est ma mère et moi contre le monde.» Ce qu'a fait son frère lui «fait horreur», jure-t-elle, et elle comprenait «la colère, la haine, tout envers mon frère et envers nous». Elle le concevait. Elle aussi s'était posée toutes les questions possibles et inimaginables et avait retourné le passé jusqu'à «la souffrance de se dire “si j'avais su” ou “si j'avais pu”». C'était «comme ça». Nazim, lui-même, signalera: «Quand, dans une société, il y en a un qui déraille, c'est qu'on a tous un peu notre part de responsabilité.»

Mais, à l'instar de sa mère, Alexandra ne pouvait tenir tous les rôles, être juge et partie. Nordahl était son frère, et elle avait accepté que sa vie en serait ainsi. Elle a l'impression qu'il en est de même pour lui: «Il sait ce qui l'attend. Que sa vie est en prison.»

«Ce n'est pas que l'alcool et la drogue. C'est moi»

Cela était-il suffisant? «Je ne crois pas en la justice en France, déclarait Eddy le marié à la barre, parce qu'il n'aura jamais la peine que j'estime qu'il devrait avoir.» L'expert psychiatre Paul Bensussan, quant à lui, annonce: «Ce qui me choque avec la peine de mort, c'est le postulat que l'on ne pourrait pas changer.» Il ne ferait pas ce métier, assure-t-il, s'il ne pensait pas qu'on puisse changer. Pour lui, Nordahl Lelandais peut évoluer, «devenir une autre personne». Certes, la psychopathie ne se soigne pas, mais «l'impulsivité et le passage à l'acte» peuvent s'amender.

À son procès, Nordahl Lelandais a finalement concédé: «Ce n'est pas que l'alcool et la drogue. C'est moi. Cela a un effet désinhibiteur. C'est moi. Je suis le responsable.» Et de dire, à ses cousins Timothée et Clara: «Je suis désolé, [les parents] ne sont pas du tout responsables. Les petites non plus.»

«De monsieur Lelandais, j'attends rien du tout», dit Joachim De Araujo à la barre. Pour moi, il a pris perpète dans sa tête. Il s'est muré dans ses mensonges. Des fois, j'ai un sentiment de pitié.»

Le vendredi 18 février 2022, Nordahl Lelandais a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une peine de vingt-deux ans de sûreté. Ce jour-là, il fêtait ses 39 ans.

*Les prénoms ont été changés.

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