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La baronne dada, «cancellée» par Duchamp, aurait dû être l'artiste la plus influente du XXe siècle​

Temps de lecture : 9 min

On doit l'urinoir, première œuvre conceptuelle, à Elsa von Freytag-Loringhoven. Marcel Duchamp l'a promptement effacée de l'histoire et n'a pas été le seul à usurper son talent.

Femme fantasque et anarchiste, Elsa von Freytag-Loringhoven a été la première dada américaine. Et s'est fait voler un certain nombre d'œuvres, y compris Fontaine. | Man Ray / Domaine public via Wikimedia Commons – Alfred Stieglitz / Domaine public via Wikimedia Commons
Femme fantasque et anarchiste, Elsa von Freytag-Loringhoven a été la première dada américaine. Et s'est fait voler un certain nombre d'œuvres, y compris Fontaine. | Man Ray / Domaine public via Wikimedia Commons – Alfred Stieglitz / Domaine public via Wikimedia Commons

En 2014, The Art Newspaper lâchait une bombe. Les respectés historiens d'art et commissaires d'exposition Julian Spalding et Glyn Thompson y dévoilaient le résultat d'une enquête qui pouvait potentiellement remettre en question tout ce qu'on croyait savoir sur un pan majeur de l'histoire de l'art du XXe siècle.

La question posée ne pouvait que déranger: Marcel Duchamp aurait-il volé son célèbre urinoir à une artiste femme? Fontaine, le scandaleux «ready-made» («œuvre toute faite») qui a fait de l'artiste français la star absolue du mouvement dada et a donné naissance au conceptualisme, a été désignée en 2004 par un panel de 500 experts comme l'œuvre d'art la plus influente du XXe siècle. Mais elle pourrait n'avoir aucun rapport avec Duchamp et serait l'œuvre, assurent Spalding et Thompson, d'une baronne allemande proche des dadaïstes –et dont l'histoire de l'art aurait peu ou prou oublié le nom.

Mariages et usurpations

Elsa Plötz est née en Poméranie occidentale (en Allemagne) en 1874, dans une famille bourgeoise dont elle trouve rapidement les idées étriquées. Pour échapper à un père trop sévère, Elsa se réfugie chez une tante à Berlin. Elle y prend des cours de théâtre, pose nue pour des tableaux vivants.

En 1901, elle épouse l'architecte Art nouveau August Endell, mais la relation du couple se tend lorsqu'au retour de leur lune de miel, Elsa lui impose un ménage à trois avec un certain Felix Greve. August demande le divorce; Elsa se remarie avec Felix. Il traduit en allemand les œuvres d'Oscar Wilde et écrit un roman, Fanny Essler, inspiré de la vie sa femme. Enfin, en réalité, le livre aurait été principalement écrit par Elsa. Cette première usurpation ne sera pas la dernière.

Mais le succès n'est pas au rendez-vous et les dettes de Felix s'accumulent. Il met alors en scène son propre suicide pour échapper aux créanciers et s'enfuit en Amérique. Pour ne pas éveiller les soupçons, Elsa attend un an avant de l'y rejoindre. Ils finiront par se séparer; Elsa rencontre à New York un officier prussien, Leopold von Freytag-Loringhoven. Elle n'est pas divorcée de Felix, mais ne s'embarrasse pas de ce genre de détail: elle l'épouse malgré tout en 1913. Et en profite pour modifier au passage sa date de naissance, rajeunie de onze ans, pour afficher le même âge que son jeune époux.

Le jour de son mariage, elle aurait trouvé une bague en fer, qu'elle aurait déclaré être un objet d'art et «donc le premier ready-made de l'histoire». Duchamp n'évoquera cette appellation dans ses carnets que plus tard (entre 1913 et 1915) et publiquement pour une œuvre en 1916. Aurait-il soufflé la désignation à Elsa?

La première dada américaine

Quand la guerre éclate, Leopold décide de rentrer en Allemagne –avec les économies de sa femme. Capturé par les Français, il se suicidera en prison en 1919. Elsa vivote à New York, posant pour des peintres, se faisant remarquer pour son comportement fantasque. Les poèmes obscènes et profanes qu'elle imagine choquent les bien-pensants (le recueil Body sweats, qu'on peut traduire par «Sécrétions corporelles», est aujourd'hui acclamé et a été réédité par les presses du MIT en 2011).

La baronne a développé un fort penchant pour les écrivains, qu'elle se plaît à agresser sexuellement. Elle débarque dans les salons d'art le crâne rasé, est une habituée de la baignade nue dans des fontaines publiques et déambule dans les rues avec des timbres collés sur le visage.

La police la connaît bien et l'arrête souvent –pour exhibitionnisme ou de menus larcins. Elle leur échappe souvent, ayant perfectionné l'art de se déguiser en un temps record au moyen des accessoires trouvés dans la rue en pleine poursuite. Elsa est une sculpture dada vivante: tantôt coiffée d'un seau à charbon ou d'une corbeille à papier, elle constelle son visage de timbres et ses tenues sont décorées de breloques ramassées çà et là. En pure anarchiste, elle revendique sa bisexualité et sa détestation des conventions de tout crin.

Elsa est une sculpture dada vivante. | Library of Congress via Wikimedia commons

L'avant-garde l'acclame: The Little Review, magazine connu pour avoir publié les premières œuvres dada et avoir sérialisé Ulysse, le chef-d'œuvre de James Joyce, déclare en 1920 que «Paris a dada depuis cinq ans, et nous avons Elsa von Freytag-Loringhoven depuis presque deux ans. Mais les grands esprits se rencontrent.» Pour son éditrice, Jane Heap, Elsa est sans aucun doute «la première dada américaine».

«La baronne n'est pas futuriste.
Elle est le futur»

Le peintre George Biddle décrit, en 1917, la chambre de la baronne dada comme emplie de «morceaux de métal, des pneus, de toutes sortes d'horreurs» qui sont pour elle autant «d'objets à la beauté formelle». «Pour moi, c'était aussi porteur d'authenticité que, par exemple, le studio parisien de Brancusi», poursuit-il.

Cette même année, Elsa réalise, avec l'artiste Morton Schamberg, une sculpture à partir de tuyaux de plomberie, intitulée God. «Une figure toute-puissante, scatologique et espiègle», analyse l'écrivain Michaël La Chance. «Pour Elsa von Freytag-Loringhoven, l'Amérique est une grande infrastructure de tuyauteries qui irriguent et assainissent le corps social.»

Oubliée, la sculpture God, imaginée par Elsa von Freytag-Loringhoven, détient une partie de la clef du mystère de l'origine de Fountain. | Metropolitan museum of art / Elisha Whittelsey Collection via Wikimedia Commons

Mais God, considéré par la critique comme le «pendant» de Fontaine, sera attribuée à Morton Schamberg (il meurt l'année suivante). L'œuvre aurait sans doute disparu si elle n'avait atterri dans la collection d'art de Louise et Walter Arensberg, dont hérite le Philadelphia Museum of Art, en 1954. Il faudra cependant attendre les années 1990 pour que le nom d'Elsa von Freytag-Loringhoven apparaisse enfin aux côtés de celui de Schamberg.

Si certains historiens d'art affirment qu'il en est bien l'auteur, Glyn Thompson assure qu'il ne fait au contraire aucun doute qu'Elsa a réalisé l'œuvre, ensuite photographiée par Schamberg. Il se base notamment sur la généalogie des matériaux utilisés: le système antisyphon, très spécifique, a été acheté dans une boutique de Philadelphie. Elsa venait de s'y enfuir en 1917, pour échapper à la police new-yorkaise. Mais l'indice le plus probant est fourni par Marcel Duchamp lui-même. À cette même époque, il déclare: «La baronne n'est pas futuriste. Elle est le futur.» Les éloges vont cependant rapidement se tarir.

Le récit de Marcel Duchamp

C'est cette même année que le fameux urinoir fait sa première apparition. À en croire la version officielle, toujours enseignée et consignée dans les livres d'histoire de l'art, Marcel Duchamp propose sous un pseudonyme son fameux ready-made à la première exposition de la Society of Independent Artists à New York en 1917. Il l'est l'un des directeurs de ce salon, aux côtés du collectionneur Walter Arenberg. Ouvert à tous, l'événement devait exposer 2.000 œuvres d'artistes internationaux et supprimer le concept du jury de sélection.

Sur cet urinoir industriel, qu'il a acheté dans le magasin J. L. Mott Iron Works, Duchamp a peint une signature: «R. Mutt 1917». L'objet est pivoté d'un quart de tour de façon que la face, usuellement verticale, soit posée à l'horizontale; la «sculpture» est présentée tournée d'un quart de tour, la surface habituellement fixée au mur devenant la base. Le titre, Fontaine, est suggéré par l'entourage de Duchamp et l'emporte sur l'autre option considérée: Le Bouddha de la salle de bain.

Mais l'œuvre est refusée, sous prétexte que «sa place n'est pas dans une exposition d'art et que ce n'est pas une œuvre d'art, selon quelque définition que ce soit». Fontaine est considérée comme «immorale et vulgaire», une sorte de plagiat ou une «pièce commerciale ressortissant à l'art du plombier». Duchamp s'insurge contre le rejet de cette pièce, contraire aux règles fondatrices du salon, et démissionne.

L'œuvre n'aurait pas fait grand bruit si un article anonyme n'était paru dans la revue satirique The Blind Man. Le magazine, évidemment, a été créé par Duchamp et deux acolytes à l'occasion du salon. Dans l'article «The Richard Mutt Case», la journaliste Louise Norton défend la légitimité de Fontaine en assurant que «les seules œuvres d'art que l'Amérique ait données sont ses tuyauteries et ses ponts».

Qu'importe que l'artiste n'ait pas façonné l'œuvre de ses mains: cet objet du quotidien dépouillé de son usage originel est une création, dans le sens où l'artiste lui a conféré une nouvelle valeur en modifiant le point de vue. C'est donc une «nouvelle pensée» de l'objet.

Pissotière et manipulations

La presse généraliste s'empare de la polémique, soigneusement nourrie par les proches de Duchamp. Le grand photographe Alfred Stieglitz, qui a ouvert la galerie 291 à New York, y expose l'urinoir sous le titre de Madonna of the Bathroom (La Madone des toilettes) et une émission de la BBC avance que l'urinoir serait la représentation d'un sexe féminin. Le photographe en réalise un cliché, avant que l'objet disparaisse.

«R. Mutt» est l'homophone du mot allemand «armut», «la pauvreté». Celle dans laquelle Elsa vit, mais aussi la pauvreté intellectuelle des mécènes qui allaient rejeter son œuvre.

C'est à partir de cette image que seront, des années plus tard, modelés de nouvelles Fontaines. Et à partir de ces reproductions que Duchamp lui-même inventera cette version des faits, que l'histoire a conservée. Fadaises, ou carrément «bollocks» pour le docteur en histoire de l'art Glyn Thompson. «Cette ridicule fiction a été inventée dans les années 1960 quand Duchamp a été interviewé par Otto Hahn et Pierre Cabanne.»

L'enquête de longue haleine menée par ce dernier et par Julian Spalding expose une toute autre vérité. En 1982, quatorze ans après la mort de Duchamp, une lettre qu'il a envoyée à sa sœur en avril 1917 est publiée. Dans cette note rédigée dans la foulée du salon, il n'a pas encore eu le temps de réécrire l'histoire: «Une de mes amies sous un pseudonyme masculin, Richard Mutt, avait envoyé une pissotière en porcelaine comme sculpture... Le comité a décidé de refuser d'exposer cette chose... C'est un potin qui aura sa valeur dans New York.»

L'une des œuvres retrouvées dans les archives d'Elsa figure ce dessin de la fameuse pissotière, dans laquelle elle se plaint d'avoir été abandonnée «comme un parapluie». | Domaine public via WikiArt

Pour Julian Spalding et Glyn Thompson, c'est l'élément révélateur. «R. Mutt» est l'homophone du mot allemand «armut», «la pauvreté». Celle dans laquelle Elsa vit, mais également la pauvreté intellectuelle des mécènes qui allaient rejeter son œuvre et qu'elle mettait au défi.

Duchamp assurera avoir acheté l'urinoir dans un magasin spécialisé new-yorkais, mais les historiens d'art et commissaires d'exposition prouvent que le modèle n'y a jamais été vendu. Une seule boutique l'aurait proposé: celui de Philadelphie où Elsa s'était fournie pour God.

Pourquoi Elsa n'a-t-elle jamais tenté de rétablir la vérité? En premier lieu, l'œuvre ne sera plébiscitée qu'après sa mort. Et elle nourrit, de plus, une obsession pour Duchamp. La voracité d'Elsa n'est pas limitée aux écrivains… «Marcel, Marcel, I love you like Hell, Marcel», déclame l'un des poèmes qu'elle lui dédie. Duchamp décline ses avances mais en fait l'héroïne de son film coréalisé par Man Ray, Shaving the Baroness (La baronne rase ses poils pubiens).

«Marcel, I love you like Hell»… Elsa réalisa ce ready-made en honneur à Duchamp en 1919. | Domaine public via WikiArt

«Marcel mon cul»

À la fin de la guerre, Américains et Français quittent New York pour Paris. Elsa désespère de les y rejoindre, mais n'en a pas les moyens. En 1923, avec l'aide d'un généreux ami, elle retourne à Berlin. Sans le sou, elle se résout à vendre des journaux dans les rues de la ville. Son amie (et peut-être amante), l'écrivaine Djuna Barnes, l'aide de temps à autre.

Rêvant d'aller s'installer à Paris, elle tente de faire chanter ses célèbres connaissances en leur envoyant des lettres-poèmes menaçant de révéler leurs secrets. La tactique provoque, on s'en doute, l'effet inverse à celui espéré. Elle hérite finalement d'un peu d'argent et s'installe à Paris. Elle y meurt dans son petit appartement, intoxiquée par le gaz, dans la pauvreté.

Une autobiographie d'Elsa paraît en 1992 et ses lettres et archives personnelles sont conservées à l'université du Maryland. Elle y insulte régulièrement Marcel Duchamp (surnommé «M'arse», «Mon cul», ou «Marcel Dushit»). On y trouve un petit dessin, qui figure la pissotière du scandale, dans lequel elle se plaint d'avoir été «abandonnée comme un parapluie».

Trente ans après la mort d'Elsa, Duchamp autorise la reproduction de l'urinoir par un certain nombre de galeristes, comme l'exemplaire entré dans les collections du Centre Pompidou. Le nom de Freytag-Loringhoven n'est jamais mentionné. Chaque pièce vaut aujourd'hui plusieurs millions de dollars.

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