Société / Culture

Anahareo, pionnière de l'écologie éclaboussée par le légendaire scandale Grey Owl

Temps de lecture : 10 min

Son faux «peau-rouge» de mari, trouble héros de l'histoire de l'écologie, a berné des millions d’admirateurs. Fait éclipsé par le scandale et du fait de son sexe, c'est en réalité Anahareo qui fut à l'origine de la propagation du mouvement conservationniste.

Anahareo au parc national de Prince Albert, dans la province de Saskatchewan, au Canada. | Wikimedia Commons
Anahareo au parc national de Prince Albert, dans la province de Saskatchewan, au Canada. | Wikimedia Commons

Rares sont ceux qui peuvent se vanter d'avoir vu un dinosaure baptisé en leur honneur. La légende vivante qu'est le naturaliste Sir David Attenborough s'en amuse. Il a consacré soixante ans de sa carrière d'auteur scientifique, chercheur et documentariste (Une vie sur notre planète sur Netflix) à sensibiliser le public à la protection de l'environnement. Rien d'étonnant qu'il ait inspiré le nom de près d'une quinzaine d'espèces, faune et flore confondues. Âgé de 95 ans, il se souvient parfaitement du jour où il a pris la décision de faire de la sauvegarde de l'environnement le combat de sa vie.

C'est en 1936, année marquée par l'apparition du cinéma technicolor, qu'il assiste en Angleterre à une conférence de Grey Owl. Son frère Richard, futur réalisateur du film Gandhi, huit fois oscarisé, l'accompagne. Ils ont 10 et 13 ans, jouent encore aux cow-boys et aux Indiens sans que plane l'ombre de l'appropriation culturelle, et se passionnent pour les livres de cet autochtone canadien qui prône le respect de l'environnement naturel et animal.

Un faux «peau-rouge» chez la reine Elizabeth

Grey Owl étant une vedette en Grande-Bretagne, les deux enfants ont dû faire la queue cinq heures durant afin d'obtenir des billets. Face à leur idole, ils sont électrisés. C'est la première fois qu'ils voient un véritable «peau-rouge»! Les récits de Grey Owl («la chouette cendrée»), peuplés de saumons et de castors menacés de disparition, transportent les spectateurs vers un Canada lointain. Sa haute silhouette, ses tresses, ses vêtements de peau brodés de perles impressionnent tout autant que son anglais, impeccable, et sa diction parfaite. Il lance aussi bien le couteau qu'il cite Shakespeare.

En 1936, les débats sur la question de la fluidité de la nature de l'identité raciale sont encore loin. «Presque trop beau pour être vrai», commentera pudiquement Richard Attenborough, qui lui consacre en 1999 un film. Un ancien James Bond, Pierce Brosnan, y endosse le costume de peau de Grey Owl. Le roi George VI lui-même ne résiste pas à l'envie de rencontrer ce spécimen idéal de «bon sauvage».

Devant les membres de la famille royale, dont une jeune princesse Elizabeth fort intriguée, Grey Owl pose une main sur l'épaule du régent et l'appelle «frère». Hormis un moment de tension lorsque cet Indien d'Amérique reproche aux nobles leur pratique régulière de la chasse aux renards, la rencontre est un succès.

Mais Grey Owl ne se réjouit pas de sa tournée triomphale, ni d'avoir mystifié le monde. Il n'assume pas son imposture, et boit plus que de raison pour faire taire sa culpabilité.

Il est né Archibald Belaney à Hastings, station balnéaire anglaise, et non, comme il le prétend, à Mexico, de parents écossais et apache alors en tournée avec Buffalo Bill. Il n'a en réalité mis le pied en Amérique qu'à l'âge de 19 ans, rêvant de rencontrer des «Indiens». Un guide forestier canadien lui y apprend alors les rudiments de la trappe et de la chasse.

Cette jeune femme «aux idées modernistes», qu'il a rebaptisée Anahareo, sait «manier la hache aussi bien que le rouge à lèvres».

Il épouse une Amérindienne ojibwé qui lui apprend sa langue et sa culture, avant que la Première Guerre mondiale l'arrache à son paradis terrestre pour le propulser sur le front belge. Il a déjà quitté femme et enfant en 1911, et se marie en Angleterre à une certaine Ivy Holmes. Leur photo de mariage montre un Archibald à la peau pâle et aux cheveux blonds. Mais la fièvre «indienne» le gagne à nouveau et il quitte Ivy Holmes sans crier gare. Au Canada, il retrouve sa première épouse, juste assez longtemps pour lui faire un deuxième enfant.

C'est à la même époque qu'il fait une rencontre décisive. Gertrude «Gertie» Bernard (1906-1985) est une jeune femme d'origine algonquine et mohawk de 19 ans, serveuse dans un camp de vacances en Ontario où Grey Owl propose ses services de guide aux touristes. Gertie a grandi en ville et se rapproche de lui, désireuse de faire l'expérience d'une vie au contact de la nature. Pas un instant elle ne doute de l'histoire des origines de Grey Owl. Peut-être est-ce à mettre sur le compte de son inexpérience?

Sous l'impulsion de sa jeune épouse Anahareo, Archibald Belaney alias Grey Owl fit de triomphales tournées en Europe. Ses conférences attiraient des milliers de spectateurs, plus curieux de voir un «peau-rouge» en chair et en os que d'écouter son plaidoyer pour la sauvegarde de la nature. | Wikimedia Commons

Chercheuse d'or et influenceuse

Elle n'est pourtant pas idiote, loin s'en faut. Il a dix-huit ans de plus qu'elle, mais elle tient autant que lui les rênes. Elle a grandi dans une société matriarcale: dans les tribus algonquines de souche, la mère transmet les valeurs à l'enfant, et on reconnait à la femme sa place dans l'organisation politique.

De sa nouvelle épouse –qui ne sait rien de ses alliances précédentes, dont une seule a été annulée– Belaney découvre qu'elle «n'est pas un papillon». Cette jeune femme «aux idées modernistes», qu'il a rebaptisée Anahareo, sait «manier la hache aussi bien que le rouge à lèvres», s'avère parfaitement capable de se débrouiller dans un environnement hostile, en dépit du rude climat local.

C'est elle qui coud leurs vêtements à partir de peaux de daims, avec une étonnante dextérité: le visage encadré de cheveux courts et noirs, lèvres fardées, veste élégamment ceinturée, elle prend la pose en se déhanchant dans une tenue frangée qui tient plus du vestiaire imaginaire des westerns hollywoodiens que des tenues traditionnelles algonquines.

Au Québec, où il s'installe en 1926, le couple ne passe pas inaperçu: «Quand ils nous virent pour la première fois, les gens firent un détour ou prirent la fuite. Ça n'est pas tous les jours qu'on aperçoit un couple arborant des tenues de peaux frangées déambuler dans une rue tranquille.» Certains locaux se montrent moins méfiants et sympathisent avec le couple, l'aidant à traverser un hiver particulièrement difficile.

Anahareo et Grey Owl vivent au sein d'une cabane au confort rustique dans les bois. La nourriture et les peaux dont ils espèrent faire commerce ne sont pas aussi faciles à se procurer qu'ils l'avaient imaginé: les trappeurs ont ratissé la région avant leur arrivée.

Elle devine en Grey Owl et en sa séduisante éloquence une véritable aubaine et le convainc de médiatiser, dirait-on aujourd'hui, son engagement pour la nature.

La tension monte entre Anahareo et Grey Owl. Elle ne supporte plus de le voir tendre des pièges aux animaux. Un jour qu'il revient avec une femelle castor qu'il a chassée, elle le persuade d'aller récupérer ses petits, voués à une mort certaine. Baptisés McGuiness et McGuinty, les deux castors adoptés par le couple font preuve, remarque la jeune femme, d'un comportement proche de ceux d'enfants humains. La vue d'un lynx ayant rongé sa propre patte pour se libérer d'un piège est la goutte de trop. Elle persuade alors Grey Owl de mettre un terme à son activité de trappeur, qu'elle trouve trop cruelle. Il doit trouver un autre moyen de subsistance.

En Angleterre, sa mère a envoyé au magazine Country Life l'une des rares lettres que lui a adressée Archie, décrivant son exotique quotidien. Le directeur de la publication en commande une autre. Ils complètent leurs revenus en rejoignant un village où les touristes affluent pour découvrir l'artisanat autochtone. L'occasion se présente pour Grey Owl de parler de son activité en public: après un refus initial, il se ravise et accepte. Plusieurs centaines de personnes l'écoutent, fascinées.

Pour cet événement, il reçoit 700 dollars, plus d'argent que la somme amassée en une saison de chasse et de trappe. Anahareo comprend qu'il y a là une opportunité à saisir. La plupart des indigènes ou Métis canadiens n'ont pu accéder à un niveau d'éducation qui leur permettrait de faire connaître leur cause au plus grand nombre. Elle devine en Grey Owl et en sa séduisante éloquence une véritable aubaine et le convainc de médiatiser, dirait-on aujourd'hui, son engagement pour la nature. Tandis que son mari prend la plume, c'est elle qui fera bouillir la marmite: elle part de longs mois d'affilée pour prospecter de l'or.

«Tuer l'Indien dans l'enfant»

Grey Owl devient contributeur régulier à Country Life, et sa renommée montante lui vaut d'être approché par les parcs nationaux du Canada. Le parc national du Mont-Riding l'embauche, profitant de son aura grandissante. Il n'y reste pas, mais le parc conserve et suit son plan de réintroduction des castors, présenté dans un article très populaire du naturaliste, «Tableau du déclin de la vie des castors et les moyens d'y remédier».

Sa colonie de castors séduit un documentariste des Parcs nationaux, Bill Oliver, qui filme leurs interactions dès 1928 dans leur habitat naturel. Beaver People reçoit un accueil chaleureux et sera suivi de nombreux autres films, dont The Beaver Family (1929), Grey Owl's Little Brother (1932) ou Grey Owl's Strange Guests (1934). Les contrats d'édition affluent, les tournées de conférence se multiplient.

Le couple gagne plus d'argent qu'il aurait pu l'espérer, et l'utilise pour entretenir la réserve naturelle fondée par Anahareo. Désormais célèbre, la moindre de ses actions est relatée dans la presse. Le Calgary Herald publie un article intitulé «La femme de Grey Owl part seule à la conquête de l'or», lui attribuant «le courage des hommes les plus vigoureux».

Le couple donne naissance à une fille, Shirley Dawn, en août 1932. Anahareo se fait aider par un couple d'amis, ne se sentant pas tout à fait à l'aise dans son rôle de mère. «Je suppose que je n'aurais pas été aussi ignorante à ce sujet si je ne venais pas de poser mon pic de prospectrice pour ramasser une épingle de sûreté», écrit-elle plus tard. Quand Archie et Gertrude se séparent, elle est enceinte. Anne naît en juin 1937.

La coiffe de chef indien qu'il arborait lors de sa tournée, poussant le sens du détail ethnique un peu loin même au goût d'Anahareo, sa fidèle costumière, ne trompait aucun autochtone.

Anahareo déménage à Saskatoon dans la province anglophone de Saskatchewan, où elle cherche un emploi. Préjugés (en plus d'être autochtone, elle a le malheur d'être une femme) et dégâts causés par la Grande Dépression l'empêchent de tirer profit de ses formidables connaissances de naturaliste et conservationniste. Elle accepte qu'Anne soit confiée à une résidence pour mères célibataires de l'Armée du salut.

Le gouvernement canadien a mis en place des politiques visant à «acculturer» les enfants amérindiens, en les enlevant à leur famille afin de les confier à des institutions ou des couples allochtones (la pratique se perpétuera jusque dans les années 1990, quand la «rafle des années soixante» sera reconnue comme génocide). Il faut «tuer l'Indien dans l'enfant». Anne est âgée de 3 ans quand Anahareo accepte que sa fille soit adoptée par un couple anglo-canadien.

Chaman en plastique

En dépit de leur divorce, elle soutient son ex-mari dans son prosélytisme. Il s'est aussitôt remarié et enchaîne les conférences. En tournée européenne, il peut prendre la parole jusqu'à trois fois par jour. Épuisé, il meurt des suites d'une pneumonie en 1938. De son vivant, personne n'a dénoncé sa supercherie. De nombreux membres des peuples premiers nord-américains devinaient le secret de ce «chaman de plastique», cet «Européen ensauvagé» dont l'allure et les propos épousaient les stéréotypes attendus par le public: c'était l'imagerie du «peau-rouge» de la littérature et du cinéma qui avait façonné sa culture et son personnage.

La coiffe de chef indien qu'il arborait lors de sa tournée, poussant le sens du détail ethnique un peu loin même au goût d'Anahareo, sa fidèle costumière, ne trompait aucun autochtone. Mais lui seul pouvait capter l'attention sur leur cause sans s'attirer d'ennuis lorsqu'il écrivait que les colons n'étaient que des «batteurs de buissons de la plus basse espèce, malpropres et mal tenus, une stupide paysannerie d'Europe en train de mettre en pièces la forêt...»

La fin justifie les moyens

À la disparition de Grey Owl, la presse dévoile le pot aux roses. «Grey Owl avait un accent cockney et quatre femmes», titre un journal anglais. Le ton se fait moins humoristique, et Gertie, qui jure découvrir l'imposture raciale perpétrée par le père de ses filles par voie de presse, est prise pour cible. Stupéfaite, elle insiste cependant pour que ne soit pas occulté le travail de Belaney: «Peu importe ce que les gens le croyaient être, il a offert au monde des écrits merveilleux. Le fait qu'il ait été blanc et de surcroît anglais le rend encore plus remarquable», assume-t-elle dans My Life with Grey Owl, publié en 1940 –un récit largement aseptisé par son éditeur, à la grande déception d'Anahareo-Gertrude.

Elle se remarie en 1939 à un comte suédois, Eric Moltke, avec lequel elle aura deux autres enfants. Ils tirent le diable par la queue, et la guerre vient aggraver leur situation. Elle enchaîne avec courage les emplois les plus improbables, passant de la contrebande d'alcool aux pompes funèbres.

Dans les années 1960, les questions liées à la protection de l'environnement sont d'actualité: les écrits de Grey Owl font soudain l'objet d'un regain d'intérêt. Au grand agacement de Gertrude, un certain nombre de fausses rumeurs circulent aussi. Bien décidée à le réhabiliter, elle écrit un nouveau livre: Devil in Deerskins («le diable en peau de daim») paraît en 1972 et devient rapidement un best-seller.

Pour cette conservationniste passionnée, c'est l'occasion de répondre aux nombreuses sollicitations de la presse: presse écrite, télévision, elle multiplie les prises de parole. Personne ne peut, cette fois, la censurer comme ce fut le cas en 1940. Ça n'est plus uniquement en qualité d'ex-épouse de Grey Owl qu'elle témoigne, mais pour son expertise sur la situation des peuples premiers et son engagement continu pour l'environnement.

En 1979, un an après avoir publié la Déclaration universelle des droits de l'animal, la Ligue internationale des droits de l'animal (basée à Paris) la récompense de l'Ordre de la Nature. Quatre ans plus tard, elle reçoit l'Ordre du Canada, la plus haute distinction civile du pays. Elle meurt peu avant ses 80 ans, en 1986. Elle choisit d'être enterrée aux côtés de Grey Owl et de leur fille Dawn, près de leur cabane du parc national de Prince Albert: ultime façon de signifier que l'œuvre de leur vie doit primer sur les moyens employés pour défendre les causes en lesquelles ils croyaient.

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