Société

Les secrets bien gardés du Clermont 

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 5] Complot politique, arnaques et petits arrangements: les membres de ce club de jeu ont-ils protégé Lucan? Les conséquences de l'affaire seront fatales pour l'un d'eux. 

John Aspinall et l'un de ses tigres domestiques se rafraîchissent dans la piscine. | Capture d'écran Wiki4All via YouTube
John Aspinall et l'un de ses tigres domestiques se rafraîchissent dans la piscine. | Capture d'écran Wiki4All via YouTube

Lisez d'abord les épisodes précédents.

En cette mi-novembre 1974, la police resserre son attention sur le gang du Clermont, le club de jeu où Lucan est employé comme joueur professionnel par John Aspinall, son tout-puissant fondateur. Dès les années 1960, ce petit club très exclusif installé dans une maison géorgienne au cœur de Londres réalise à lui seul un chiffre d'affaires supérieur à celui des casinos de Monte-Carlo, du Touquet ou de Deauville, pourtant habitués à recevoir une importante quantité de visiteurs.

Dix ans plus tôt, Aspinall était arrêté pour avoir organisé des soirées de jeux alors interdites. En gagnant son procès, Aspinall était parvenu à faire évoluer la loi. C'est en toute légalité qu'il avait obtenu une licence pour le Clermont. Ses activités au sein du club étaient relativement licites, son association avec un gangster notoire et ses joueurs «employés» (dont Lucan) lui permettant de conserver le contrôle en toute impunité. Une arnaque de grande ampleur, qui ne sera dévoilée que des années après la disparition de Lucan.

La réaction émotionnelle de Dominick Elwes face à une Lady Lucan blessée et alitée à l'hôpital reflète sa place au sein de la clique du Clermont: un membre du cercle, certes, mais dont la sensibilité à fleur de peau peut éveiller une forme de méfiance. Elwes n'est pas riche, mais sa conversation est brillante; c'est un séducteur-né, doué d'un piquant sens de la répartie. Il est, selon l'expression qu'emploie le biographe John Pearson dans son livre The Gamblers, le «fou du roi»: un élément indissociable de la cour, mais pas irremplaçable.

En être ou ne pas en être?

Le cercle de proches se classifie naturellement: il y a les losers et les winners. Dominick Elwes, Ian Maxwell-Scott, chez qui s'est réfugié Lord Lucan la nuit du meurtre, et Lucan lui-même font partie du premier de ces deux groupes. Invétérés joueurs rivalisant de malchance, ils ne sont pas riches, ni libres.

Ils sont donc soumis au bon vouloir de la deuxième catégorie, à laquelle appartiennent ceux qui ont tout de personnages de roman, flamboyants et excentriques, et à la main souvent heureuse. Si les cartes distribuées ne leur conviennent pas, les winners ne se contentent pas d'en attendre d'autres: ils changent les règles du jeu en leur faveur.

Le monde entier se prend de compassion pour ce jeune papa veuf qui se bat contre le puissant «Rockefeller des Andes».

C'est le cas de John Aspinall, qui n'a jamais fait grand cas des hommes (et encore moins des femmes). Il leur préfère les animaux. Les visiteurs du Clermont y ont parfois croisé un chimpanzé. Aspinall partage son lit avec sa femme et leur tigresse de compagnie, Tara, qu'il promène en laisse la nuit dans le quartier de Belgravia. Avec la colossale fortune qu'il amasse au jeu, il ouvre dans le Kent Port Lympne et Howletts, des parcs animaliers avec lesquels il ambitionne de révolutionner la zoologie moderne. Leur mode de fonctionnement attirera la controverse en raison d'une série d'accidents mortels.

Définitivement, James Goldsmith, le grand complice d'Aspinall, appartient également à la deuxième catégorie. L'homme d'affaires franco-britannique, lui aussi membre de la «mafia d'Eton», n'aime pas que le destin lui tienne tête.

Le monde découvre le visage poupin du jeune Jimmy lorsqu'il s'enfuit en 1954 pour épouser la ravissante Isabel, qu'il a mise enceinte. Le père de sa dulcinée, le milliardaire bolivien Don Anténor Patiño, déploie en vain des moyens colossaux pour empêcher leur union (une aventure à laquelle Elwes devra sa popularité). La jeune femme meurt subitement et le monde entier se prend de compassion pour ce jeune papa veuf qui se bat contre le puissant «Rockefeller des Andes».

Par la suite, il montrera lui-même peu de traces de compassion; ayant amassé une large fortune dans les industries pharmaceutique et agro-alimentaire, il sera connu pour sa pratique des OPA hostiles, ses prises de position anti-européennes (en finançant notamment la campagne de Philippe de Villiers), son sursaut écologique tardif à la légère saveur de greenwashing, et les trois familles auprès desquelles il vit simultanément entre Londres, Paris et New York. Choisir, c'est renoncer.

«Swinging sixties» et traditions

De Goldsmith, le journaliste et académicien Jean-François Revel confiait à Libération: «Les outrances conservatrices de Jimmy, jusque dans les questions touchant l'évolution des mœurs, par exemple la place des femmes dans la société, faisaient de lui un marginal de la droite plus qu'un représentant du courant libéral.»

Une analyse qui aurait pu s'appliquer à nombre de membres du cercle ultra-conservateur du Clermont, dont l'élégant Mark Birley, faiseur de tendances. Cet associé d'Aspinall, également passé par Eton et Oxford, a commencé sa carrière dans la publicité avant de devenir distributeur exclusif des produits Hermès pour la ville de Londres. En 1963, dans le sous-sol du 44, Berkeley Square, il lance un night-club, Annabel's –le prénom de sa femme.

Il se dégage du n°44 quelque chose de dantesque, comme si une «Divine Comédie» se jouait à l'envers.

L'endroit devient l'un des plus courus et exclusifs de la capitale anglaise. Les règles y sont strictes: rock stars ou membres de la famille royale s'y sont vu refuser l'entrée pour n'avoir pas respecté le dress code. Derrière sa façade presque anonyme, le n°44 de la place abrite ainsi un microcosme fortement normé.

Les plus grandes fortunes internationales et les membres de la Chambre des lords se côtoient dans les étages du Clermont Club, un monde d'hommes aux idéaux conservateurs. Ils s'aventurent parfois dans le sous-sol pour se mêler aux mannequins, acteurs, musiciens et membres éminents de ces «swinging sixties», âge d'or d'une révolution culturelle que les «Clermont Men» tentent surtout d'ignorer.

Chapeaux melons et minijupes: au Clermont et chez Annabel's, deux mondes se croisent. | Capture d'écran BBC London via YouTube

Le 44, Berkeley Square est une bâtisse d'époque géorgienne dont les proportions extérieures, modestes, ne laissent rien paraître de la munificence de son intérieur imaginé en 1742 par William Kent. Architecte de la famille royale (on lui doit notamment le palais de Kensington à Londres), il a conçu l'intérieur de la maison comme un palazzo italien de style palladien.

Un des premiers escaliers suspendus jamais réalisés y guide les visiteurs vers les étages aux plafonds à caissons peints, riches dorures, bustes sculptés de figures patriciennes. Au sous-sol, Annabel's propose un décor plus contemporain et cosy, une discrétion assurée et les derniers tubes musicaux internationaux.

Divine Comédie

Il se dégage du n°44 quelque chose de dantesque, comme si une Divine Comédie se jouait à l'envers, du purgatoire au quotidien. On y croise bien la gourmandise et la convoitise, l'avarice et l'orgueil, la fraude et la triche, la luxure, les voleurs, les menteurs et les tyrans, les joueurs… et les suicidés.

Dans le sous-sol du n°44, Annabel's reçoit l'élite du Swinging London. | Capture d'écran BBC London via YouTube

Aspinall, inspiré par une histoire écrite par Robert Louis Stevenson, avait imaginé prendre des paris sur les membres les plus enclins à se suicider sous la pression. Dominick Elwes en fait partie. Lucan également, assurera-t-on plus tard. Était-ce une plaisanterie de mauvais goût, ou la preuve d'une attitude de mâle dominant, prêt à éliminer d'office les maillons faibles?

La police apprend par Bill Shand Kydd qu'au lendemain du meurtre commis par Richard John Bingham, comte de Lucan, sur la nounou de ses enfants, le cercle de proches s'est réuni pour décider quelle attitude adopter si Lucan réapparaissait. Les souvenirs, bien sûr, varient… A posteriori, certains des participants déclareront qu'ils l'auraient évidemment poussé à se rendre (Shand Kydd), d'autres qu'ils l'auraient aidé à s'enfuir (Aspinall, bien entendu, qui déclare au cours d'une interview télévisée qu'à la place de Lucan, il aurait occis sa femme bien avant).

Avec ce merveilleux sens de l'euphémisme britannique, leur ami Charles Benson soupirera, las de voir la presse broder: «Ça n'était pas vraiment un lunch, vous savez. Juste quelques sandwiches.»

En couverture du Sunday Times, Annabel Birley semble flirter avec un Lucan peu expressif. L'innocente photo précipitera un drame. | Capture The Lord Lucan Case via YouTube

«Je les maudis depuis ma tombe»

Mais, les semaines passant, le mythe de l'affaire Lucan, patiemment construit par la presse, est devenu pour l'opinion publique parole d'évangile. Le magazine Private Eye assure que Jimmy Goldsmith a participé au fameux déjeuner, quand ce dernier était en réalité à l'étranger. Piqué au vif, il va intenter au magazine un retentissant procès pour calomnie. Et dans une autre revue vont paraître des images qui ne feront qu'ajouter à sa fureur.

Goldsmith vit depuis plusieurs années avec la fameuse Annabel. Toujours mariée à Mark Birley, elle partage déjà deux enfants avec l'homme d'affaires franco-anglais. Une situation peu banale que les principaux intéressés n'ont aucune envie de voir étalée dans les journaux. Mais quelqu'un a confié au Sunday Times une série de photographies, prises lors de vacances au Mexique organisées entre amis à l'occasion du quarantième anniversaire de Goldsmith. En couverture, une photo a été soigneusement recadrée pour donner l'impression qu'Annabel, bronzée et séductrice, flirte avec un Lucan paré d'un collier de coquillages.

Aspinall (pourtant jamais en reste lorsqu'il s'agit de s'épancher dans la presse) et Mark Birley (qui ne supporte pas que les enfants qu'il a eus avec Annabel deviennent la cible de moqueries de leurs camarades d'école), désignent un coupable: Dominick Elwes. C'est, à l'exception de Lucan lui-même, le seul membre de la bande ayant participé au voyage qui n'aurait pas refusé une contrepartie financière contre quelques menus souvenirs. De plus, Dominick avait travaillé comme journaliste et illustrateur pour le magazine en question, dans lequel il avait dessiné l'intérieur du Clermont et ses membres.

Pour Elwes, banni du cercle d'amis et du Clermont, c'est la goutte d'eau. Il a des soucis d'argent, de santé et une vie sentimentale désastreuse. Dans la lettre qu'il laisse avant de se suicider, il écrit: «Je maudis Mark et Jimmy depuis ma tombe. J'espère qu'ils sont contents, maintenant.» («I curse Mark and Jimmy from beyond the grave. I hope they are happy now.»)

On apprendra plus tard qu'Elwes n'était pas coupable: c'est Veronica Bingham, la comtesse de Lucan, qui avait fourni les photographies à la presse, comme elle l'expliquera dans son autobiographie quarante ans plus tard.

Elwes peint pour le Sunday Times l'intérieur du Clermont: en jaune, Lucan, flanqué de Charles Benson. Au premier plan, James Goldsmith appelle le serveur. | Capture d'écran The Lord Lucan Case via YouTube

L'homme qui en savait trop?

La bande du Clermont semble être prompte à se débarrasser des siens lorsqu'ils attirent un peu trop l'attention.

Et s'il en avait été de même avec Lucan? Peu de temps avant sa disparition, il avait demandé à Goldsmith et à Aspinall de lui prêter une somme d'argent conséquente. Désespéré, il rêvait d'«acheter» ses enfants à Veronica. L'étrangeté de la demande et les obsessions grandissantes de Lucan indiquaient qu'il avait perdu pied avec la réalité. Cela n'avait pu échapper à ses amis. S'inquiétaient-ils d'éventuelles réactions imprévisibles du comte?

Rendu vulnérable par sa situation et l'abus d'alcool, Lucan était-il devenu menaçant, encombrant?

En 2014, un autre secret sera dévoilé: dans les années 1970, Lucan et ses amis auraient décidé de renverser le gouvernement d'Harold Wilson. Dans le bunker doré que constituait le Clermont, leurs vies finalement peu ébranlées par une inflation dépassant 25%, ces traditionalistes pestent contre l'époque, à l'abri des bombes de l'IRA. Il y a Wilson, qu'ils soupçonnent d'être l'agent du KGB que la CIA et le MI5 tentent de coincer, et puis ces ouvriers en grève qu'ils comparent aux sans-culottes de la Révolution française.

L'agent double s'avèrera être Anthony Blunt, proche de la reine Elizabeth qui le couvrira et ira jusqu'à l'anoblir. Mais la bande du Clermont l'ignore; Lucan et ses amis ourdissent un complot pour renverser le gouvernement travailliste et remplacer Wilson par Mountbatten. Habitué du Clermont, David Sterling (fondateur des mythiques forces spéciales SAS) monte une armée secrète et prête à frapper. Un agent du MI5 –qui par le plus étonnant des hasards porte le même nom que Lucan, John Bingham, dont il est un cousin éloigné– déjoue le complot. C'est lui qui inspirera au romancier John Le Carré l'un de ses personnages les plus notables.

Autant de faits qui ne seront connus que bien plus tard. Mais en 1974, rendu vulnérable par sa situation et l'abus d'alcool, Lucan était-il devenu menaçant, encombrant? Aurait-il pu négocier leurs secrets contre une protection, voire une absolution?

Six mois après le drame, le comte reste introuvable. Bientôt commence son procès, exposant d'autres secrets qui régalent la presse.

À venir, l'épisode 6.

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