Société

«Oh mon Dieu, ils l'ont décapitée!»

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 3] Lady Lucan a échappé à l'assassin de sa nounou. Gravement blessée, elle sonne l'alarme: une chasse à l'homme débute. Nul ne peut imaginer qu'elle durera des décennies.

Le jeune Lord Bingham (futur comte de Lucan) devant son Aston Martin, à l'époque où il décide de devenir joueur professionnel. Son ultime pari précipitera sa perte. | Capture d'écran David O'Neill via YouTube
Le jeune Lord Bingham (futur comte de Lucan) devant son Aston Martin, à l'époque où il décide de devenir joueur professionnel. Son ultime pari précipitera sa perte. | Capture d'écran David O'Neill via YouTube

Lisez d'abord l'épisode 1, «Lord Lucan, le “Dupont de Ligonnès anglais”», et l'épisode 2, «“Il a tué la nanny!”».

Dans la soirée du 7 novembre 1974, la police accompagne Lady Lucan depuis le pub où elle s'est réfugiée, grièvement blessée, jusqu'à l'hôpital. Minuscule bout de femme, Veronica, qui vient d'échapper à une violente tentative d'assassinat, fait preuve d'une étonnante volonté. Aux infirmiers qui tentent de découper ses vêtements, la jeune femme oppose une ferme résistance, leur criant machinalement «Non, c'est mon meilleur pull!» en voyant s'approcher les ciseaux.

Ses blessures vont nécessiter une soixantaine de points de suture. En plus des lacérations au crâne et sur le visage, elle porte des traces de strangulation et présente des blessures au larynx. Des blessures «qu'elle aurait eu du mal à s'infliger seule», expliquera lors de l'enquête le médecin qui l'a prise en charge, face à l'avocat de la défense qui met en doute la version des événements qu'offre Veronica.

Au moment où l'ambulance emporte Veronica, deux policiers forcent l'entrée de son domicile du 46, Lower Belgrave Street. La maison est plongée dans le noir. Il est environ 22h. Alors qu'ils se dirigent vers le sous-sol, la lueur de leur lampe-torche se reflète sur une pièce de métal: l'arme du crime a été abandonnée en haut des marches. Plus bas, dans l'antichambre qui rejoint la cuisine, ils découvrent une importante quantité de sang et aperçoivent ce qu'ils prennent de prime abord pour «une jambe de poupée» qui dépasse d'un grand sac de jute. Il s'agit en fait de la jambe de Sandra Rivett.

«Oh mon Dieu, témoignera le «detective sergeant» Graham Forsyth, ils l'ont décapitée!» Quand il s'approche, il comprend que le corps de Sandra est en réalité plié en deux, le torse rabattu sur les jambes, comme celui d'une poupée de chiffon qu'on aurait hâtivement abandonnée dans un coffre à jouets. À ses pieds, une tasse à thé en porcelaine aux morceaux épars, et ses chaussures, perdues dans la débâcle. Son corps porte de sévères lacérations similaires à celles de Lady Lucan. Elle a tenté de se protéger face à l'agresseur, comme en témoignent les plaies sur ses avant-bras. Son visage porte des traces de coups assénés au poing. Son crâne a été fracturé en six endroits.

«Une catastrophe vient d'avoir lieu»

Dans les étages, les policiers découvrent la jeune Frances calfeutrée dans la nursery devant la télé allumée, tandis que George et Camilla dorment encore. La presse préfèrera, pour pallier le manque de sources et offrir une image plus poignante, décrire les enfants (âgés de 4 à 10 ans) «serrés les uns contre les autres et sanglotant».

Une demi-heure après l'arrivée des forces de l'ordre au numéro 46 de Lower Belgrave Street surgit Kait Lucan, la mère de Lord Lucan. Elle explique aux policiers surpris que ce dernier l'aurait prévenue par téléphone qu'une «catastrophe venait d'avoir lieu», et suppliée de venir s'occuper des enfants. Lucan, en passant devant la maison, aurait aperçu par la fenêtre de la cuisine Veronica se faisant agresser (une version difficilement crédible, considérant l'absence de lumière à l'intérieur du sous-sol). Se précipitant au secours de son épouse, il aurait mis l'agresseur en fuite. Veronica lui aurait alors annoncé la mort de la nounou, et dans la confusion l'aurait accusé d'être le responsable de l'attaque meurtrière.

Lord et Lady Lucan le jour de leurs fiançailles. | Capture d'écran David O'Neill via YouTube

Un policier reste aux côtés de la comtesse douairière, dans l'espoir que son fils la rappelle. Ce qu'il ne manque pas de faire. Après s'être enquis de l'état des enfants, il précise qu'il «appellera la police dans la matinée». Et raccroche aussitôt, sans dévoiler où il se trouve. Jamais il n'appellera les autorités. Mais Kait Lucan ne sera pas la dernière personne à lui parler.

«Your guess is as good as mine»

La police se rend à l'appartement qu'il habite depuis quelques mois. Le précédent locataire est l'acteur George Lazenby, successeur de Sean Connery dans le rôle de James Bond, le fameux espion fictionnel que Lucan lui-même avait été pressenti pour interpréter. Aucune trace de ce dernier, mais une tenue de rechange a été étalée sur le lit. Son passeport est encore là. Vers 2h du matin, ils interrogent une Veronica sous le choc et dans un brouillard médicamenté, sur son lit d'hôpital. Sait-elle où se cache son époux? «Your guess is as good as mine.» («Je ne le sais pas plus que vous.»)

Les messages radio de la police sont interceptés par plusieurs agences de presse. Dès le lendemain, la nouvelle commence à se diffuser. Deux jours après le meurtre, le 9 novembre, on ne parle plus que de cela.

«Quel gâchis! C'est si difficile de trouver une bonne nanny.»
Une voisine de Lord Lucan

Sans l'incriminer, Scotland Yard fait savoir que Lord Lucan est attendu, afin d'être interrogé et «d'être mis au courant des détails de l'enquête aussi vite que possible». La voiture qu'il avait empruntée à son ami Michael Stoop est retrouvée à 130 kilomètres de Londres, dans le port de Newhaven. À partir de là, Lucan demeure intraçable: personne ne l'a aperçu, il n'a pas acheté de billet de ferry pour la liaison Newhaven-Dieppe. Quelqu'un aurait-il délibérément abandonné la voiture pour troubler la piste et gagner du temps?

Pour tenter de le localiser, la police interroge ses proches –membres de la famille, amis, acolytes du Clermont Club ou voisins. Certains acceptent de répondre aux questions des policiers, d'autres déclinent. Ils s'apprêtent à partir en week-end, c'est ennuyeux –ils répondront à leur retour. Les agents de Scotland Yard se présentent de porte en porte dans le quartier en quête d'indices. Une voisine offre toute sa compassion: elle n'a pas croisé le suspect mais déplore la mort de Sandra Rivett. «Quel gâchis! C'est si difficile de trouver une bonne nanny.»

Paranoïa

De nouveaux indices surgissent le 10 novembre, à l'instigation de Lucan lui-même.

Bill Shand Kydd est marié à la sœur de Veronica, Christina. C'est à lui que son beau-frère a choisi de laisser des instructions, qui lui parviennent sous la forme de deux lettres. La première dévoile les directives laissées à la maison de ventes aux enchères Christie's, où se vendra sous peu l'argenterie de famille dans l'espoir d'éponger ses dettes colossales.

La deuxième est plus déroutante. Il y évoque l'inouïe coïncidence qui l'aurait amené à sauver Veronica et lui demande de prendre soin des enfants.

La relation entre les deux sœurs est tendue. Le procès ne va pas les rapprocher.

«V. a dans le passé prouvé à quel point elle me hait et ferait n'importe quoi pour me voir accusé.» S'agit-il d'une lettre de suicide? Lord Lucan prévient qu'il va faire profil bas un moment, puis dans une étrange tournure de phrase demande à Shand Kydd d'expliquer aux enfants, dès qu'ils seront en âge de comprendre, «le rêve de paranoïa». Celui de Veronica, qu'il a tenté de faire interner et a poussée à prendre de lourds traitements pour lutter contre ses dépressions post-natales.

«Alors, qui est paranoïaque, hein?» C'est avec cette question que Veronica, la tête couverte de bandages, pâle et frêle dans son lit d'hôpital, accueille le même jour sa sœur Christina.

L'affaire Lucan en une des journaux britanniques. | Capture d'écran David O'Neill via YouTube

La relation entre les deux sœurs est tendue. Le procès ne va pas les rapprocher. La presse simplifie le tableau à l'extrême: d'un côté, la cadette Christina, grande et glamour, une mondaine mariée à un millionnaire et pleine d'arrogance. De l'autre, la frêle Veronica, à l'allure plus classique, victime d'un bourreau de mari qui les a ruinés, et injustement privée du soutien d'une sœur qui jalouse son titre de comtesse.

La vérité s'avère tout autre, mais elle aurait été moins vendeuse.

Quand Kait Lucan a appelé Christina pour lui annoncer l'hospitalisation de sa sœur aînée, celle-ci lui a demandé: «A-t-elle encore essayé de se suicider?»

À l'hôpital, Christina est venue accompagnée d'un ami des Lucan, Dominick Elwes. Il fait partie du cercle flamboyant des membres du Clermont Club, qui resserre ses rangs autour de Lord Lucan. Elwes est un artiste, lui-même fils d'un peintre portraitiste mondain de la haute société proche de la famille royale. Neveu de l'autrice à succès Nancy Mitford, le jeune homme charismatique est toujours fauché, mais on s'arrache sa présence lumineuse et ses vifs traits d'esprit.

La popularité de Dominick doit plus à un coup d'éclat (en 1958, il prend la fuite avec une héritière, mineure, qu'il épouse sans l'autorisation de ses parents –ce qui lui vaudra deux semaines de prison et l'attention de la presse internationale) qu'à son talent. Mais, du cercle des proches, il est peut-être le moins cynique, et sans doute le plus enclin à croire Veronica. Quand il l'aperçoit dans la chambre d'hôpital, son visage menu tuméfié et à moitié couvert de bandages, il ne peut retenir un sanglot.

À ce moment précis, rien ne laisse présager l'impact dramatique que l'affaire Lucan aura sur l'existence de Dominick Elwes.

À venir, l'épisode 4: «Wanted for murder».

Dans la cuisine, avec la matraque
«Il a tué la nanny!»

Épisode 2

«Il a tué la nanny!»

«Wanted for murder»

Épisode 4

«Wanted for murder»

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