Politique / Culture

«Black Mirror» avait mieux compris l'importance du discrédit politique que les pros du secteur

Temps de lecture : 5 min

L'épisode «Le show de Waldo», consacré à la candidature d'un personnage de cartoon carburant aux injures à une élection partielle, semblait peu réaliste. Mais la nuit du 8 novembre 2016 a prouvé que la réalité avait dépassé la fiction.

Comment voter pour une image animée? s'offusquent les professionnels de la politique. «Vous semblez moins humains que moi», rétorque Waldo. | Capture d'écran Channel 4 Entertainment via YouTube
Comment voter pour une image animée? s'offusquent les professionnels de la politique. «Vous semblez moins humains que moi», rétorque Waldo. | Capture d'écran Channel 4 Entertainment via YouTube

Connaissez-vous Waldo? C'est un ours bleu en colère, agressif et grossier, amateur de blagues salaces. Une sorte de Hanouna version cartoon. Waldo n'est pas réel. C'est un personnage d'animation qui connaît, à force d'outrances et de vulgarités, un certain succès à la télévision.

Les expressions de son visage, ses gestes et ses jurons sont interprétés en coulisses par un acteur raté (et désespéré), qui pilote l'ours comme un bolide carburant à la rage. Les traits de son visage, à peine esquissés, ignorent la joie ou la honte, la tristesse ou la peur. Waldo ne connaît que la colère. Il lui doit son succès. Il l'attise et la comble en même temps. Il la flatte et l'excite.

À l'occasion d'une élection partielle, Waldo (enfin, ceux qui le manipulent en coulisses) décide de se porter candidat. Une formidable occasion de booster son audience, mais pas seulement. Waldo a une mission civilisatrice, pour parler comme Bolloré: jeter le discrédit sur les «politiciens». Comment voter pour une image animée? s'offusquent les professionnels de la politique. Un candidat qui n'est pas réel? Ce à quoi Waldo a beau jeu de rétorquer: «Vous semblez moins humains que moi.»

«Ce n'est pas un épisode.
C'est la réalité»

Circulant dans un van qui lui sert de studio ambulant, Waldo se lance alors une campagne à base de provocations. Il «inonde la zone de merde», comme le disait Steve Bannon, qui fut l'ex-directeur de campagne de Donald Trump. Nul besoin de convaincre les électeurs, le nerf de la campagne, ce n'est pas le crédit que l'on accorde aux hommes politiques et aux institutions démocratiques, c'est le discrédit qui les ronge.

D'ailleurs Waldo n'a pas d'électeurs mais des fans, qui lui obéissent au doigt et à l'œil. Lançant des insultes à la volée contre les autres candidats, Waldo voit sa cote grimper dans les sondages jusqu'à finir en deuxième position le jour de l'élection.

Pourtant, lorsqu'il est apparu dans la série Black Mirror en 2013, l'ours n'a pas fait recette. L'épisode 3 de la saison 2 intitulé «The Waldo moment» («Le show de Waldo», en français) n'a pas conquis les fans et le concepteur de la série, Charlie Brooker, pensait lui-même avoir raté l'épisode. La raison en est simple. Trois ans avant la victoire du Brexit, la tyrannie des bouffons qui allait s'imposer aux démocraties occidentales était impensable. Il a fallu attendre la nuit du 8 novembre 2016 pour que cela devienne réalité.

Tous les experts et les politistes se pinçaient pour y croire: un clown avait été élu à la présidence des États-Unis. Seuls les créateurs de Black Mirror avaient vu juste. Deux mois avant les élections, Charlie Brooker avait prédit la victoire de Donald Trump. «Je trouve ça putain de terrifiant, parce que je pense que Trump va gagner, déclarait-il à un journaliste du Daily Beast. Bonjour, nous venons de traverser le Brexit! Bien sûr, Trump va gagner.» Il avait prévu ce que les sondages ont ignoré jusqu'au bout. Au soir de la victoire du Républicain, le compte Twitter de Black Mirror constatait: «Ce n'est pas un épisode. Ce n'est pas du marketing. C'est la réalité.»

Une realpolitik à l'ère
de la téléréalité

En septembre 2015, le journaliste Chris Cillizza avait déjà observé, sur son blog du Washington Post, la ressemblance frappante de Donald Trump avec l'ours grossier et vulgaire de Black Mirror. «Waldo n'a aucun scrupule à dire des grossièretés, à faire des blagues obscènes et à adopter toutes sortes de comportements politiquement incorrects pour remporter des joutes verbales. Les politiques traditionnels n'ont aucune idée de comment gérer Waldo parce qu'il est, eh bien, un ours maquillé. Waldo perd l'élection, mais les conséquences sur le public –et les politiciens– est énorme.»

La satire la plus outrancière était devenue la réalité la plus banale. Black Mirror avait été la première série à voir venir la montée mondiale du populisme d'extrême droite sous les traits du pouvoir grotesque. «The Waldo moment» décrit le lien explosif qui s'établit, après la crise financière de 2008, entre la spirale du discrédit creusée par l'impuissance politique et la puissance médiatique qui s'en nourrit ad nauseam.

Après avoir été l'instrument et l'allié privilégié de la mise en scène de la vie politique, la télévision s'est retournée contre son allié au profit d'un pacte avec les réseaux sociaux passé sur le dos de la politique, devenue le bouc émissaire de la colère des foules. L'apparition des plateformes en 2005 a constitué ce changement d'échelle dont parlait Marshall McLuhan quand il affirmait que le vrai message, c'est le médium: les réseaux sociaux sont devenus un «prolongement de nous-mêmes».

De la mise en spectacle de la politique, on est passé à l'exposition maximale de son impuissance sur les réseaux sociaux. Les hommes politiques ont cédé leurs habits de lumière, abandonné leurs costumes de stars et de héros, pour devenir les victimes affligées d'une dépolitisation chronique et impitoyable. Ils sont devenus des clowns contraints de défiler sous les quolibets et les insultes des Hanouna en tous genres.

De Boris Johnson à Donald Trump, de Jair Bolsonaro à Matteo Salvini, tous les leaders populistes ont en commun ce qu'on pourrait appeler le «waldo-isme», cette realpolitik à l'ère de la téléréalité. Waldo est une figure qui triomphe sous les signes du vulgaire, du scatologique et de la dérision. Il incarne un idéal type, une sorte de mythe dégradé, le plouc revêtu d'une patine de notoriété.

Propos sexistes et injures

Les statues de Donald Trump nu qui se sont répandues sur les places publiques des villes américaines pendant la campagne de 2016 consacraient une forme de sacralité kitsch, de statuaire dégradée. Elles constituent la représentation spontanée du pouvoir burlesque. Donald Trump n'hésitait pas à parler d'«attraper [les femmes] par la chatte» et de sang menstruel comme lorsqu'il s'en était pris à la journaliste de CNN Megyn Kelly, qui avait eu l'audace de lui rappeler ses propos sexistes, insinuant qu'elle avait ses règles.

Dans les relations internationales, les jurons, insultes et grossièretés se sont multipliés, transgressant tous les usages diplomatiques à l'instar de Boris Johnson traitant François Hollande de «kapo» et qualifiant délicatement les Français de «petites crottes» ou de «fumiers».

Loin de nous sembler caricatural, «The Waldo moment» est l'épisode le plus réaliste de cette série d'anticipation. Il décrit avec une précision clinique comment la méfiance croissante à l'égard des politiciens et la fan culture promue par les réseaux sociaux ont créé cette illusion dynamique qui conduit les électeurs à se confier à des célébrités sans expérience plutôt qu'à de vrais politiciens.

«Nous n'avons pas besoin
d'un politicien»

Partout où elle a réussi à s'imposer, la tyrannie des bouffons combine les pouvoirs fantasques du grotesque et la maîtrise méthodique des réseaux sociaux, la transgression burlesque et la loi des séries algorithmiques. Leur but ne doit pas être sous-estimé. Détruire la légitimité de la politique, dernier obstacle à la dérégulation générale de la vie en société; substituer à l'impuissance politique la prise de contrôle de tous les aspects de la vie par la gouvernementalité algorithmique.

«Nous n'avons pas besoin d'un politicien, dit le créateur de Waldo. Nous avons tous des iPhones et des ordinateurs, n'est-ce pas? [...] Que les peuples votent pouce en l'air, pouce en bas, La majorité gagne, c'est la démocratie.» Encore Charlie Brooker le créateur de Black Mirror avait-il coupé au montage la partie expliquant comment la marionnette Waldo était passée d'une candidature à une élection partielle au statut de chef despotique d'un État de surveillance fasciste. Mais rien de tout cela ne semble exagéré maintenant.

Newsletters

Réforme des retraites: l'exécutif va-t-il trouver une majorité à l'Assemblée?

Réforme des retraites: l'exécutif va-t-il trouver une majorité à l'Assemblée?

Des hésitations se font sentir chez Les Républicains.

Comment les YouTubeurs identitaires renforcent l'entre-soi dans la fachosphère

Comment les YouTubeurs identitaires renforcent l'entre-soi dans la fachosphère

De plus en plus d'entreprises se présentant comme «patriotes» sont promues par les influenceurs d'extrême droite. Une tendance qui favorise l'émergence d'un système en vase clos.

Bot!

Bot!

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio