Société / Monde

Que devenons-nous quand tout s'oppose à la nuit?

Temps de lecture : 4 min

Dans un ouvrage publié ce mois-ci, le chercheur suédois Johan Eklöf, confronté aux méfaits de la pollution lumineuse sur la biodiversité, signe un passionnant manifeste pour un retour à l'obscurité.

Depuis l'apparition de la première ampoule électrique, la magie de l'électricité a permis de domestiquer l'obscurité. Ici à Pékin, en Chine, en 2018. | zhang kaiyv via Unsplash
Depuis l'apparition de la première ampoule électrique, la magie de l'électricité a permis de domestiquer l'obscurité. Ici à Pékin, en Chine, en 2018. | zhang kaiyv via Unsplash

«Savez-vous que le quart de l'humanité ne sait pas ce qu'est la nuit?», alertait Jean-Luc Mélenchon dans un meeting à Toulouse en avril 2022. Un livre lui fait écho en cette rentrée. Il a pour titre Osons la nuit, titre qui fait penser aussi à Alain Bashung. C'est un récit de la vie nocturne et un manifeste contre la pollution lumineuse.

Son auteur, Johan Eklöf, est un chercheur suédois, spécialiste des chauves-souris. Au cours de ses enquêtes de terrain, il a fait une découverte surprenante: en l'espace de trente ans, plus de la moitié des chauves-souris avaient disparu. La raison en est simple. Elles ne trouvaient plus refuge dans les églises éclairées toute la nuit. «En réalité, ce ne sont pas les chauves-souris qui disparaissaient mais bien la nuit.»

Dans les villes éclairées jour et nuit, les humains ont perdu l'habitude de voir les étoiles. Seule une personne sur cinq en Europe peut voir de chez elle le spectacle de la Voie lactée. Il suffit de contempler les images nocturnes de la Terre vue du ciel pour constater l'empire grandissant de l'électricité. Constellations urbaines, fleuves lumineux des autoroutes qui irriguent le territoire comme un vaste réseau sanguin...

Le piège de la lumière

Depuis l'apparition de la première ampoule électrique, la magie de l'électricité qui a permis de domestiquer l'obscurité colonise désormais l'espace de la nuit. La lumière de nos lampadaires, les néons des panneaux publicitaires, l'éclairage 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 des vitrines ou les phares des voitures perturbent gravement notre santé.

Selon le chercheur suédois, l'expansion du monde urbanisé qui est rendue visible par ses traces lumineuses sur les images par satellite constitue l'un des symboles les plus puissants de l'anthropocène. «Des chercheurs en Europe et aux États-Unis ont montré que les lampes mal orientées et d'une puissance excessive sont équivalentes à la trace carbone de près de 20 millions de voitures, une pollution lumineuse qui augmente d'au moins 2% par an à l'échelle globale.»

Les effets de cette pollution lumineuse se font sentir partout, alerte le zoologiste. Les bébés tortues se perdent sur les plages des zones balnéaires, trop éclairées par l'électricité et meurent par milliers faute de pouvoir atteindre la mer, guidés par la lumière de la Lune. Des oiseaux, dont l'horloge biologique est perturbée, se mettent à chanter en pleine nuit. Les rituels d'accouplement des récifs de corail sous la Lune sont empêchés. Les oiseaux migrateurs désorientés s'égarent dans les villes ou s'écrasent contre des mâts, des tours ou des phares.

Chaque année, ils sont un million à voler en cercle autour des colonnes lumineuses des anciennes tours jumelles du World Trade Center, à New York, à l'occasion des commémorations de l'attentat, et des millions de sauterelles envahissent la ville de Las Vegas, aimantées par les innombrables néons. Le faisceau lumineux de l'hôtel-casino Luxor, le plus puissant d'Amérique, fonctionne pour eux comme un trou noir. Tous sont hypnotisés par la lumière. Et le phénomène qualifié d'«effet aspirateur» n'a fait que s'aggraver depuis les années 1970.

En 1968, cinq ans seulement après la sortie du film de Hitchcock, Les Oiseaux, pas moins de 5.000 oiseaux sont entrés en collision avec une tour de télévision à Nashville, aux États-Unis. Entre 1960 et 1969, 7.000 oiseaux morts ou blessés ont été découverts au pied du phare de Long Point, dans l'est du Canada.

Apocalypse des insectes

L'effet aspirateur a longtemps servi aux entomologistes pour capturer les insectes. Il suffisait d'assembler une lampe, une boîte et un entonnoir pour recueillir les insectes attirés par la lumière. Un tel piège fut installé sur le toit du Musée suédois d'histoire naturelle de Stockholm entre 1990 et 2007. Chaque année, la lampe recevait la visite d'un peu plus de 200 espèces de papillons de nuit, 740 espèces en dix-sept ans.

Au fil des observations, les zoologistes constatèrent une extinction des espèces. «Le premier avertissement arriva en 2013. Quatre ans plus tard, après de nouvelles analyses de données, de pesées et de calculs, la nouvelle atteignit le reste du monde. Elle se répandit à toute vitesse par l'intermédiaire des réseaux sociaux, avec des titres à sensation telle que l'Armageddon ou l'Apocalypse des insectes. Leur biomasse avait alors diminué de 75%.»

On sait que les insectes s'orientent la nuit grâce aux ondes lumineuses produites par la Lune et les étoiles. Lorsqu'ils croisent une autre source lumineuse, ils se collent spontanément sur elle, c'est elle qui devient leur boussole ou leur centre d'attraction. Papillons de nuit, libellules, moustiques, coléoptères, grillons engagent une danse en spirale autour d'elle… «Une fois les insectes capturés par l'éclat hypnotisant, ils y restent, incapable de s'en échapper. Beaucoup d'entre eux meurent d'épuisement avant l'aube. Quand les lampes finissent par s'éteindre, souvent au moment où le soleil revient, les survivants ont passé leurs heures d'activité à faire du surplace, ils n'ont pas pu atteindre leur objectif de la nuit: ils n'ont pas pompé le nectar, ils n'ont pas transporté le pollen, ils n'ont pas trouvé de partenaire, ils n'ont pas pondu leurs œufs.»

La pollution lumineuse n'est pas la seule cause de la mort des insectes. L'urbanisation, le réchauffement climatique, les pesticides, l'agriculture intensive et la disparition des forêts jouent aussi un rôle, mais la pollution lumineuse y concourt plus que tout autre.

Éducation à la nuit

La pollution lumineuse a aussi des effets sur l'horloge biologique des végétaux. Les feuilles d'un arbre situé sous un lampadaire vont tomber plus tardivement, nous apprend le zoologiste. Cela va rendre l'arbre plus sensible au gel. Ses bourgeons vont apparaître plus tôt, ce qui va également le rendre vulnérable au gel tardif et va perturber le timing entre floraison et pollinisation. «Aujourd'hui, constate le chercheur, nous voyons de plus en plus de végétaux qui ne fleurissent pas et que les insectes ne touchent jamais.»

Osons la nuit n'est pas seulement un cri d'alarme contre les atteintes à la nuit, c'est un hommage poétique et érudit à ce continent sans frontières, méconnu, qui n'apparaît sur aucune carte et que nous partageons avec toutes les civilisations dans l'histoire. Au fil d'une série de chapitres aux titres empreints d'un romantisme un peu suranné, dont seuls les scientifiques sont encore capables, «Louanges de l'ombre», «Manifeste de la nuit», «Ville aveuglante», «Nuit inféconde», «Romance au clair de lune», «Corail décoloré», Johan Eklöf alterne l'éloge des vertus de la nuit et l'alerte sur les dangers qui pèsent sur elle.

C'est une invitation et un manifeste pour un livre d'éducation à la nuit. Il fait découvrir à ses lecteurs le noir et sa magie, comme ce fut le cas en 1994, quand les habitants de Los Angeles, à la suite d'une panne de courant généralisée due à un tremblement de terre, furent subjugués par un étrange phénomène lumineux apparu subitement dans le ciel. C'était la Voie lactée.

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