Société / Culture

Une visite au musée des cœurs brisés

Temps de lecture : 5 min

À Zagreb puis dans d'autres villes et sur la toile, Olinka Vištica et Dražen Grubišić ont monté une exposition permanente et mouvante composée de vestiges de ruptures amoureuses.

L'un des nombreux vestiges de ruptures exposés au Museum of Broken Relationships de Zagreb, le 14 février 2019. | Denis Lovrovic / AFP
L'un des nombreux vestiges de ruptures exposés au Museum of Broken Relationships de Zagreb, le 14 février 2019. | Denis Lovrovic / AFP

Qu'y-a-t-il de commun entre un grille-pain, une voiture à pédales, un modem artisanal, un test de grossesse positif, des robes, des chaussures, des menottes, des poèmes, une boîte de pop-corn, un lapin mécanique, un coquillage percé, une glissière de steel guitar, une liste de courses, quatre robes noires, un cheveu blond, une bougie à la mangue, une courge en forme de pénis, la partition du «Concerto pour piano no 3» de Rachmaninov…

Rien a priori, sinon qu'ils ont trouvé refuge dans un musée, le plus étrange musée qu'on puisse imaginer, le «musée des cœurs brisés». Installé dans le palais baroque de Kulmer, une demeure aristocratique sur les hauteurs de la ville croate de Zagreb, le Museum of Broken Relationships rassemble les vestiges de ruptures sentimentales, un véritable patrimoine affectif. Accrochés à des murs, disposés dans des vitrines ou installés sur des piédestaux rétroéclairés, ces objets ordinaires forment une collection qui documente les mille manières de s'aimer et de rompre, de se rencontrer et de séparer.

Le musée des ruptures est né lui-même d'une rupture. En 2003, quand Olinka Vištica et Dražen Grubišić se séparèrent, ils durent se mettre d'accord sur le partage de leurs possessions. «Le chagrin… c'était la seule chose que nous avions encore en commun», raconte Olinka. Un soir, à la table de leur cuisine, leur vint l'idée d'une exposition composée de vestiges de ruptures semblables à la leur. Trois ans plus tard, quand l'exposition devint réalité, ils firent don du premier objet: Honey Bunny, leur lapin mécanique.

En 2006, ils n'imaginaient pas le succès que leur apporterait leur projet artistique de collecte: inviter tous les amoureux déçus à leur céder un souvenir et à participer à la constitution d'une «histoire émotionnelle collective». Le musée n'est pas figé, c'est une galerie nomade qui parcourt le monde et dont la collection s'enrichit à chaque exposition d'une nouvelle collecte dans la ville d'accueil, une manière de traduire les ambitions du musée des cœurs brisés dans toutes les langues.

Outre une antenne à Los Angeles, le Museum of Broken Relationships se décline également virtuellement sur la toile. À toute heure, en tout lieu, il est possible de consigner une histoire, de laisser un objet. Les collections numérisées et en accès libre s'étendent de São Paulo au Cap, de New York à Tokyo. Une carte permet de se repérer dans cette galerie universelle des relations rompues. Elle garde aussi la trace des nombreuses expositions organisées aux quatre coins du globe, comme au Centquatre à Paris en 2013.

Zone de réconfort

«Qui raconte cette histoire? C'est moi», écrit Leslie Jamison, essayiste et romancière américaine dont Pauvert vient de publier La Baleine solitaire et autres textes habités, un recueil de quatorze textes publiés dans The Atlantic, Harper's Magazine, The New Yorker.

L'essayiste américaine qu'on présente souvent comme l'héritière de Joan Didion et Susan Sontag, évoque aussi James Agee, l'auteur de Louons maintenant les grands hommes. «Au musée des cœurs brisés tout est à la fois banal et en même temps extraordinaire. Cette réunion hétéroclite, de clés, vibromasseurs ou de peluches a quelque chose de réconfortant. Un de perdu… Palpitez! Une hache émoussée. En provenance de Taipei, de Slovénie, du Colorado, de Manille… Tous des dons, tous accompagnés d'une histoire: elle est partie en vacances quatorze jours et, tous les jours, j'ai cassé un de ses meubles à coups de hache.»

«Certaines des pièces exposées renvoyaient aux grands drames de l'histoire, telle la lettre d'amour d'un garçon de 13 ans fuyant Sarajevo sous les balles en 1992, un mot adressé à Elma –une fille coincée dans le même convoi, dans la voiture voisine– qu'il n'avait pas eu le courage de lui donner. Comme elle avait oublié d'emporter de la musique, il lui avait simplement fait cadeau de sa cassette de Nirvana préférée.»

L'ancienne responsable du lieu, Ivana Družetić, voyait dans cette entreprise une parenté avec le cabinet des curiosités: «Depuis que nous avons accès au plus infime comme au plus lointain, les critères de sélection ne briguent plus les extrêmes, ils essaient plutôt de capturer tout ce qui se situe entre les deux.»

Le musée des cœurs brisés évoque l'exposition performance de Sophie Calle de 2007 intitulée «Prenez soin de vous».

Qu'est-ce qui nous hante, se demande Leslie Jamison tout au long de ce livre, qu'est-ce qui nous définit mieux que le désir, «ce qu'on a perdu, ce vers quoi on tend sans jamais pouvoir l'atteindre –vies alternatives, relations brisées, morts, paysages habités par l'amour et la violence». Les commentaires du conservateur citaient Roland Barthes: «Toute passion a finalement son spectateur […] [il n'y a] pas d'obligation amoureuse sans théâtre final.»

Le musée des cœurs brisés évoque l'exposition performance de Sophie Calle de 2007 intitulé «Prenez soin de vous». Elle expliquait ainsi la genèse de son installation: «J'ai reçu un e-mail de rupture. Je n'ai pas su répondre… Il se terminait par les mots: “Prenez soin de vous.” J'ai pris cette recommandation au pied de la lettre.»

Elle demanda à 107 femmes d'interpréter le message. «L'analyser, le commenter, le jouer, le danser, le chanter. Le disséquer. L'épuiser.» Elle fit une exposition des réactions de ces femmes: une «chercheuse en lexicométrie» soulignait un manque de cohérence dans la grammaire. Une correctrice insistait sur les répétitions. Une avocate accusait l'auteur du message de tromperie. Une criminologue le trouvait «orgueilleux, narcissique et égoïste».

Tout le reste

Quand elle était petite, Leslie Jamison aimait un livre qui s'appelait Grover and the Everything in the Whole Wide World Museum («Grover et le Grand Tout dans le musée du monde entier»). Grover, le personnage du conte, visitait les salles de ce musée étrange, la «salle des choses qu'on voit dans le ciel» et la salle pleine de «longues choses fines avec lesquelles on peut écrire» où une carotte s'était retrouvée par erreur. Il la posait sur un piédestal en marbre au milieu de la «salle carotte», qui, sans elle, serait restée déserte. À la fin de sa visite, Grover se demande: «Où ont-ils mis tout le reste?» Il arrive alors à la porte en bois portant l'inscription «Tout le reste». Il l'ouvre et, bien sûr, c'est la sortie.

Le musée des cœurs brisés est peut-être la représentation la plus juste de cette scène de crime peuplés d'objets ordinaires.

En quittant le musée des cœurs brisés, Leslie Jamison a eu une semblable impression. Tout ce qu'elle voyait dans les rues de Zagreb semblait appartenir au musée des cœurs brisés: un nain de jardin souriant devant des rideaux en dentelle; des boules irrégulières de pâte à modeler violette sur un rebord de fenêtre; des cendriers en plastique orange près de l'arrivée du funiculaire; des cure-dents plantés dans des saucisses en train de griller sur un trottoir; et même les mégots qui s'accumulaient dans une grille d'évacuation bouchée… Tout évoquait pour elle un chagrin d'amour perdu.

«À l'époque, écrit Leslie Jamison, je traitais tous les couples comme une scène de crime, à la recherche d'indices ou d'une recette à leur voler.» Le musée des cœurs brisés est peut-être la représentation la plus juste de cette scène de crime peuplés d'objets ordinaires qui acquièrent soudain à la lumière de la séparation une aura particulière, non pas seulement le chagrin ou le manque, ni même la nostalgie qui sature l'air ambiant tel un flacon de parfum brisé. Ils sont entourés soudain d'une attention particulière, ils deviennent des pièces à conviction. Ils parlent. Ce sont les témoins protégés d'une énigme, les vestiges d'une «civilisation de deux personnes désormais disparue» selon la belle formule de Leslie Jamison.

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