Société / Monde

Il n'y a pas une, mais au moins deux affaires Salman Rushdie

Temps de lecture : 7 min

La fatwa lancée contre Rushdie a été perçue, dans un premier temps, comme une violence obscurantiste digne du Moyen Âge. Elle est ensuite devenue l'épisode inaugural du clash de civilisations. En réalité, aucune des deux lectures n'est vraiment satisfaisante.

Rassemblement en soutien à Salman Rushdie, devant la New York Public Library, le 19 août 2022. | Timothy A. Clary / AFP
Rassemblement en soutien à Salman Rushdie, devant la New York Public Library, le 19 août 2022. | Timothy A. Clary / AFP

«Il a disparu à la une», avait écrit le romancier Martin Amis, quelques jours après la fatwa contre Salman Rushdie, soulignant le paradoxe de sa soudaine exposition médiatique et de sa disparition sociale organisée par les hommes de la Special Branch. Mais on peut voir dans ce paradoxe un trait constant de la réception de l'affaire Rushdie par les médias, qui ont joué tout à la fois de l'exhibition de l'écrivain et de sa clandestinité, de son hypervisibilité et de son invisibilité, offrant une (sur)vie médiatique à sa mort sociale.

Salman Rushdie plaisantait dans un talk-show en prétendant que la fatwa lui donnait une «aura érotique». Il y a quelque chose de vrai, à condition de préciser que cette aura érotique est morbide. Ce qui attirait les médias, c'est l'ombre de la mort qui accompagnait Rushdie, la sentence suspendue au-dessus de sa tête, le ballet des policiers surarmés…

Trois décennies après la fatwa décrétée contre Salman Rushdie par l'ayatollah Khomeiny, l'auteur des Versets sataniques a été poignardé sur la scène d'un festival littéraire par un jeune Américain de 24 ans d'origine libanaise, qui n'était même pas né au moment de la fatwa. L'écrivain grièvement blessé par une quinzaine de coups de couteau a survécu à ses blessures, mais sa convalescence sera longue et il en conservera de graves séquelles.

Une fois rassurés sur son état de santé, les médias sont vite revenus à l'actualité des feux de forêt et à la guerre en Ukraine. On peut y voir un effet du rythme accéléré de l'information, une actualité chassant l'autre, ou un effet de saturation propre à l'affaire Rushdie, laquelle a été l'objet pendant des années d'une médiatisation qui aurait atteint sa limite. Mais on peut y reconnaître aussi un paradoxe du traitement médiatique de cette affaire, comme si, en dépit de sa médiatisation, elle était inassimilable, intraitable, par les médias.

Double affaire

Il n'y a pas une affaire Rushdie mais au moins deux, deux grandes périodes dans la réception médiatique de cette affaire sans précédent. Au cours d'une première période qui va du 14 février 1989 au 11 septembre 2001, la fatwa lancée contre Rushdie a été perçue comme une violence obscurantiste d'un autre âge, associée à la prétendue barbarie du Moyen Âge.

Une deuxième période s'ouvre avec le 11-Septembre: l'affaire Rushdie est devenue l'épisode inaugural du clash de civilisations mis à l'ordre du jour par les néoconservateurs américains dans le contexte de la guerre en Irak. D'abord interprétée comme le produit d'un combat entre un archaïsme rétrograde et une modernité libérale, elle fut reformatée, après l'attentat contre le World Trade Center, comme le symbole de l'affrontement entre islam et Occident. La multiplication des attentats islamistes dans le monde et l'attaque contre les journalistes de Charlie Hebdo en janvier 2015 ne fit qu'accréditer cette seconde lecture.

En réalité, aucune des deux lectures n'est vraiment satisfaisante.

Associer la fatwa à la prétendue barbarie médiévale relève plus du cliché que de la vérité historique. C'est en effet au Moyen Âge que la tolérance des autorités religieuses à l'égard des fêtes carnavalesques et des rites de parodie de la religion a été la plus grande.

L'œuvre de Rushdie peut être lue comme une guérilla du grotesque contre l'esprit de sérieux.

Dès le XIe siècle, tous les éléments du culte faisaient l'objet de parodies, la «parodia sacra» en latin, mais aussi en langue vulgaire. Tout était matière à rire: les prières, les Évangiles, les règles monacales, les décrets de l'Église, les arrêtés de conciles, les sermons religieux... Pour les cérémonies de Pâques, la tradition permettait le rire et les plaisanteries licencieuses à l'intérieur même de l'Église (le «risus paschalis», qui était associé à la renaissance joyeuse), et il existait aussi le rire de Noël.

Il nous est difficile d'imaginer aujourd'hui l'étendue de ces pratiques parodiques: les clercs, mais aussi les ecclésiastiques haut placés et les doctes théologiens, rédigeaient dans leur cellule des traités comiques… La lecture du livre de Mikhaïl Bakhtine sur l'œuvre de Rabelais témoigne de cette cohabitation joyeuse de la foi et du rire, de la liturgie et du carnaval.

Conflit d'interprétations

Rushdie n'a rien d'un apostat; c'est un Sterne indien, un Gogol anglo-saxon. Son œuvre peut être lue comme une guérilla du grotesque contre l'esprit de sérieux (commun aux médias et aux mollahs). Rushdie a souligné maintes fois que son affaire opposait ceux qui avaient le sens de l'humour et ceux qui ne l'avaient pas. Rabelais les appelait les «agelastes» (ceux qui ne savent pas rire, les gens privés d'humour). Ceux-ci ne sont pas une exclusivité de l'islam: ils se recrutent dans toutes les religions.

Un seul exemple: le christianisme, à ses débuts, condamnait le rire. On pouvait même prétendre comme Saint Jean Chrysostome (mort en 407) que les plaisanteries et le rire ne venaient pas de Dieu, mais du Diable; et même que le Christ n'avait jamais ri. Plus près de nous, le jansénisme, et le cri de Rancé «Malheur à vous qui riez!», portent la marque d'un rigorisme moral que ne renieraient pas les accusateurs de Rushdie…

C'est pourquoi faire de l'affaire Rushdie un épisode de l'affrontement entre islam et Occident est tout aussi réducteur. Les Versets sataniques ce n'est pas un livre sur le Coran, il n'y a que trois pages sur les versets sataniques; ce roman, selon son auteur, est «un chant d'amour à l'émigration», au métissage, au baroquisme de la vie moderne. C'est le premier grand roman carnavalesque de l'ère post-moderne.

Si l'une des fonctions de la fiction est d'inventer «un peuple qui manque», c'est bien à la naissance d'un peuple que nous assistons chez Rushdie.

Son sujet principal est l'irruption du nouveau dans le monde, et pour mettre en scène cet événement, Rushdie a recours aux formes et à la syntaxe du carnavalesque chères à Rabelais: la logique des choses à l'envers, la parodie et le travestissement, la métamorphose, les alternances de l'ancien et du nouveau...

La traque lancée contre Les Versets sataniques ne relevait donc pas d'un «clash de civilisation» entre l'islam et l'Occident, mais d'un conflit d'interprétations qui oppose deux épistémès. L'une, théologico-politique, qui ne reconnaît comme légitime que le texte sacré, et l'autre, laïque, qui autorise et légitime la cohabitation de plusieurs types de textes: non seulement le texte sacré et le texte profane, mais aussi toutes sortes de textes aux statuts cognitifs très différents et aux genres littéraires divers.

Liberté en péril

L'enjeu de cette affaire ne doit pas être cantonné à une guerre de religions, ni à un conflit géopolitique. C'est la liberté littéraire qui est menacée à travers ce roman, la possibilité de reconfigurer le monde en expérimentant par la fiction d'autres rapports à soi et aux autres. C'est un droit universel qui appartient à toutes les cultures, comme ne cesse de le démontrer la vitalité artistique des écrivains et des artistes originaires des pays dits de culture musulmane.

Les Versets sataniques fait de l'exil l'expérience décisive qui permet une nouvelle exploration du réel, la découverte d'un nouveau monde. Celui qui a été coupé de ses origines, de sa langue, est par excellence un sujet ouvert à l'étrangeté, à l'altérité, aux métamorphoses. «L'Amérique, une nation d'immigrés, a créé une grande littérature à partir du phénomène de transplantation culturelle, en étudiant la façon dont les gens font face à un nouveau monde», écrit Rushdie.

Aujourd'hui, à travers les phénomènes de migration et de nomadisme, les langues et les cultures entrent dans de nouvelles relations. Le roman de Rushdie témoigne de cette vertigineuse diversité humaine, de ses emmêlements et de ses chocs. Bombay se post-modernise pendant que Londres se créolise, l'origine se dédouble, l'identité se dissout, l'être s'ouvre. C'est sans doute en opposition à ce trouble de l'identité que la fatwa contre Rushdie recrute ses adeptes, et pas seulement à Téhéran.

Si l'une des fonctions de la fiction est d'inventer «un peuple qui manque», c'est bien à la naissance d'un peuple que nous assistons chez Rushdie: un peuple d'immigrés écartelés entre le côté de Londres et le côté de Bombay, un peuple d'hommes traduits parce qu'ils ont été «déplacés au-delà de leur origine», et chez qui les valeurs, les identités, se révèlent poreuses avant de se mélanger et de se contaminer. L'agresseur de Rushdie était l'un d'eux.

Plus la concentration des attentions est grande, plus les évènements qui lui échappent sont nombreux. La focalisation médiatique, comme dans une mise au point photographique, crée des zones de flou de plus en plus étendues. C'est l'un des paradoxes de la médiatisation: la focalisation va de pair avec le floutage. La post-vérité et les fake news ne sont possibles qu'au prix de cet effet de distraction optique.

Nous ne regardons plus les images, nous y tombons, nous nous émergeons en elles, elles nous engloutissent. Elles n'appartiennent plus au régime du spectacle, mais à celui du spectral. N'allez pas chercher sous les draps les dessous des fantômes, ils n'en portent pas; il n'y a pas de chair à consommer, ni d'essence à décoder.

Lars von Trier l'écrivait dans un court manifeste intitulé «Défocaliser»: «Dans un monde où les médias se prosternent devant l'autel de la netteté, et ce faisant vident la vie de toute vie, le DÉFOCALISATEUR sera le communicateur de notre époque –ni plus, ni moins! L'ennemi, c'est l'histoire!»

Cette nouvelle chronique, Backstage, s'inspire d'une telle démarche. Il s'agira moins de décrypter les récits dominants que de défocaliser les attentions, porter le regard ailleurs, préférer les évènements qui n'ont pas trouvé leur place à la une des médias, les zones floutées, les expériences sans récit. Privilégier non seulement le recul historique sur l'événement mais le grand angle, «défocaliser». Bref, changer de focale.

Backstage
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