Santé

Parler à ses proches de ce qu'on dit (sur eux) en thérapie: bonne ou mauvaise idée?

Temps de lecture : 4 min

C'est toujours mieux que de leur dire ce qu'on ne dit PAS à son psy.

Si glisser à votre partenaire, votre meilleur ami, votre mère, votre frère ce que vous avez dit sur lui à votre psy vous permet de passer un message, pourquoi pas? | Some Tale via Unsplash
Si glisser à votre partenaire, votre meilleur ami, votre mère, votre frère ce que vous avez dit sur lui à votre psy vous permet de passer un message, pourquoi pas? | Some Tale via Unsplash

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

En 1913, dans le texte intitulé De l'engagement du traitement, Freud met en garde: «On ne tardera pas à remarquer que le patient invente encore d'autres méthodes pour soustraire au traitement ce qui est demandé. Il s'entretiendra par exemple quotidiennement de la cure avec un ami intime et logera dans cette conversation toutes les pensées qui devraient s'imposer à lui en présence du médecin.»

Il n'est pas rare de partager nos questions ailleurs que dans la cure, surtout celles que nous craignons inconsciemment de résoudre ou plutôt celles dont l'issue s'avère tellement surprenante que nous préférons le confort de la plainte.

Pendant des années, je ne parlais pas de mes amies femmes. Je les mets au pluriel mais il s'agissait d'une série. Une amie après l'autre, tous les cinq ans environ. J'entretenais avec elles des liens extrêmement fusionnels, à un tel degré qu'il ne me venait même pas à l'idée de l'aborder en analyse. Je collais tant à l'objet et j'y tenais tant que le verbaliser faisait peser le risque de sa future absence. Les mots entaillent, abîment, subliment... en un mot: ils transforment.

Ce conseil de Freud est évidemment très délicat à respecter. La thérapie n'est pas un système dictatorial, vous faites bien ce que vous voulez, mais il est néanmoins intéressant, avant d'aborder la question du titre, de s'interroger sur ce que nous taisons dans la cure et qui nous anime partout ailleurs. C'est souvent dans cet espace du non-dit que se cachent bien des clés.

Risque de motions hostiles

Dans le même texte, Freud continue: «Si l'on enjoint aux malades de ne mettre dans la confidence, au commencement du traitement, qu'un minimum de personnes, on les protège par là même aussi dans une certaine mesure des nombreuses influences hostiles qui tenteront de les détacher de l'analyse.» Cette phrase a toujours autant de valeur plus d'un siècle après.

Je me souviens de ma tante qui exerçait sur ma mère, par impuissance, jalousie, mélancolie, agressivité (au demeurant, c'était une personne qui avait aussi beaucoup de qualités), tentatives de sabotages, à coup de «tu crois que ça te fait du bien mais tu rechuteras, la thérapie ne sert à rien, tu perds ton temps».

De mon côté, des connaissances ont pu parfois balancer que c'était de la branlette intellectuelle –la fameuse! Qu'elles n'iraient pas dépenser autant d'argent pour aussi peu de résultats: «Regarde-toi, t'es en panique, déprimée au fond de ton lit, je me demande si ça ne te fait pas plus de mal que de bien.» Il faut être sacrément confiant pour pouvoir rétorquer qu'on est sûr que ce serait pire si on n'y allait pas.

Personnellement, je n'ai jamais tellement douté du bien-fondé de ma démarche; mais j'ai aussi appris à ne pas raconter à n'importe qui le fait que je voyais un psy, ou à détourner la discussion si je sentais que ça partait sur des motions hostiles. Essayer de convaincre, la bave aux lèvres, en bouffant trois Xanax à l'heure, que voir un psy vous fait beaucoup de bien, c'est marrant mais ça ne marche pas!

Il s'agit d'une fiction, la vôtre

Parler à ses proches de ce qu'on dit (sur eux ou non) en thérapie ne me paraît ni une bonne, ni une mauvaise idée. Tout dépend de ce qu'il se joue dans ces conversations.

Encore une fois, je l'ai fait durant des années avec ces amies fusionnelles que je ne côtoie plus aujourd'hui. J'ai sans doute gâché du temps, de l'argent mais au fond, je n'étais sans doute pas capable de faire autrement, pas prête à lâcher cet îlot un peu mortifère qui animait plutôt des parts sombres de ma vie mais les animait tout de même, jusqu'à ce que cela devienne vraiment inutile, une jouissance vaine et inintéressante. Quand j'ai pu enfin aborder ce sujet en analyse, j'ai pu partir à la découverte d'un archipel d'amitiés plus sereines et vivantes, j'en avais le désir!

Enfin, si glisser à votre partenaire, votre meilleur ami, votre mère, frère ou qui sais-je ce que vous avez dit sur lui à votre psy vous permet de passer un message, pourquoi pas? Mais n'oubliez pas qu'il s'agit d'une fiction, la vôtre. Les autres, qu'ils soient bienveillants ou néfastes à votre égard, ne seront jamais vous.

Un été durant lequel j'étais en vacances chez mes parents, ma mère avait préparé des crevettes en entrée, un mets que j'apprécie particulièrement. Au bout de trois bouchées, j'ai piqué un fard, déclenché une tachycardie et inévitablement la crise d'angoisse s'est installée. Je craignais que ma mère ait empoisonné les fruits de mer (hum), le fruit de ma mère, quoi, en d'autres termes, MOI. Je précise que je savais pertinemment que c'était faux, aucun doute là-dessus, mais je ne pouvais m'empêcher de le craindre. Je ne lui ai rien dit, sur le moment, incapable d'élaborer quoi que ce soit.

À mon retour de vacances, j'ai raconté cet épisode à ma psy et j'ai pu poser des mots sur ce qui s'était vraiment passé. Notamment le souvenir que ma mère m'appelait affectueusement «poison» quand j'étais enfant –oui eh bien on a les mères qu'on peut hein! J'ai ensuite rapporté l'échange à ma mère, qui a compris, en substance, ce que je voulais dire, toujours très à l'écoute, mais je sentais bien que 90% du délire lui échappait. Insister pour qu'elle prenne en compte parfaitement ce qui m'arrivait était une impasse, aurait mené à une énième dispute, une énième incompréhension. Ce qui est pire que le malentendu, c'est de ne pas le supporter.

Donc oui, parler à ses proches quand c'est possible, quand l'écoute est bienveillante, c'est utile pour appréhender l'altérité, le fait que nous soyons irréductibles les uns aux autres.

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