Santé

«Si la mère n'est pas cette personne de confiance absolue, c'est qui alors?»

Temps de lecture : 5 min

Cette semaine, Mardi Noir conseille Laura, qui travaille sur la colère qu'elle ressent contre sa mère, et se questionne sur ce rôle et ce qu'il signifie vraiment.

Certaines femmes ne veulent pas de ce rôle de mère, de cette toute-puissance, mais elles y sont ramenées. | Bethany Beck via Unsplash
Certaines femmes ne veulent pas de ce rôle de mère, de cette toute-puissance, mais elles y sont ramenées. | Bethany Beck via Unsplash

Chaque jeudi, dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, répond aux questions que vous lui posez. Quelles que soient vos interrogations, dans votre rapport aux autres, au monde ou à vous-même, écrivez à [email protected], tous vos mails seront lus.

Chère Mardi Noir,

Je suis très heureuse de retrouver vos articles. Ils m'aident beaucoup dans le cadre de ma propre analyse, me permettant de voir les choses différemment que ce que la méchante société nous impose!

Je me permets de réagir à votre article «Est-ce ok de ne pas aimer sa propre mère?». Voilà deux ans que je suis en analyse et que je tourne autour du sujet «ma mère». Ce qui m'énerve royalement et que je vis parfois très mal. Déjà, j'arrive à le verbaliser en séance, mais bon, il y a encore du travail.

Toujours est-il que je me dis que cette histoire de maman, c'est quand même un sacré machin. Déjà, rien que le mot: je me suis amusée à écouter des traductions de «maman» dans plusieurs langues et le son «ma» revient beaucoup. Il me semble que les bébés disent «maman» (ou «ma», ou «mama», ou «ha'ma»...) parce qu'ils ont bien compris que la personne en face était en extase de l'entendre dire. Du coup, ils envoient du «maman» par-ci et du «maman» par-là à tout bout de champ. Mes enfants (8 et 6 ans) aiment beaucoup le dire, parfois, juste pour le plaisir. Exaspérant, soit dit en passant!

Et puis, j'ai observé qu'il arrive souvent que des personnes très âgées parlent non plus de leur «mère» mais de leur «maman», même si parfois elles ont eu des conflits avec cette personne. Enfin, je lisais dans un livre de Sylvain Tesson que le dernier mot de nombreux soldats avant de mourir était «Maman». Alors qu'on est bien d'accord, si ça se trouve, leur mère, ils ne pouvaient pas la blairer. Mais devant la mort, hein, bien pratique de l'invoquer.

Donc je me demande: c'est qui cette «maman»? Je crois avoir compris que ma colère contre ma mère vient du fait qu'elle n'est pas cette «Maman», ni celle des pubs Soupline, ni celle qui viendra dès que je l'appelle, ni cette personne de confiance absolue.

Alors c'est qui, cette Maman dont «on» a (et j'ai!) si besoin?

Bonne journée, et au plaisir de vous lire.

Laura

Chère Laura,

Merci pour cette question qui est, sans nul doute, un de mes sujets favoris. À l'aube de mes 40 ans, je suis toujours autant subjuguée par la relation entretenue avec une mère. J'entends régulièrement mes patients juger ce qui est sain et ce qui ne l'est pas dans leurs comportements, les leurs et ceux de leurs parents.

Et il se trouve que j'ai beaucoup de mal avec ce qui doit être ou non considéré comme sain. Probablement parce que j'estime que le lien à la mère, quel qu'il soit, qu'il existe ou non, est malsain. Pourtant, c'est le premier humain qu'on rencontre. Que cette mère soit biologique, ou d'un autre sexe, c'est le parent numéro 1. Une unité, une fusion, une image, une certitude. Qu'elle soit bonne, suffisamment bonne, mauvaise, déprimée, absente, elle est là. Elle en impose. C'est même injuste «d'être» à ce point.

Certaines femmes ne veulent pas de ce rôle, de cette toute-puissance, mais elles y sont ramenées. C'est quasi impossible de s'en extirper. C'est trop, c'est pas assez, mais c'est quelque chose. C'est. Sacrée pression et sacré pouvoir!

De mon point de vue, elle régit et dans le même temps dérègle le rapport au monde dès le début. Elle est notre premier miroir, notre première fenêtre. Il y a quelque chose de malsain là-dedans, du malsain dont on aime se tartiner, du malsain dans la bouche, dans les veines, dans les entrailles, du malsain dont on a fondamentalement besoin. Une aliénation vitale.

Et un jour, en effet, on la nomme, on apprend à dire «maman». Un de mes profs de fac disait à ce propos une phrase qui m'a profondément marquée: «Maman, c'est le premier nom qu'on donne à la perte.» Ok, c'est un peu romanesque dit comme ça, mais pas grave, c'est devenu ma phrase choc (je l'avais déjà mentionnée dans cet article). Du jour où on l'appelle, c'est qu'elle n'est déjà plus vraiment là. Elle rejoint l'ailleurs. Elle devient manquante. Enfin, elle l'était déjà par moment, mais maintenant il y a un mot pour le signifier. On peut même se demander si notre entrée dans le langage ne vient pas aussi du fait que tout ne tombe plus tout cuit dans le bec. Il va falloir parler pour faire exister un peu ce qui n'est pas là, devant moi.

Parfois, certaines mères et certains enfants, même devenus grands, ont du mal avec cet ailleurs. Il est hostile, froid, et le giron maternel, chaleureux, chaud et douillet est plus confortable, même avec ses imperfections, ses ressentiments et ses regrets.

Dans La Promesse de l'aube, Romain Gary décrit cet amour, immense, si grand qu'il est difficile de trouver une femme qui lui donne l'impression d'être aimé. Pendant la guerre, il tient le coup en écrivant à sa mère. Puis, au bout de quelques années, il note que les réponses reçues sont légèrement discordantes. Peu importe. Maman est là. Maman est même au-delà. Sa mère, se sachant condamnée, avait écrit des centaines de lettres à l'avance et avait chargé une amie de les envoyer à son fils, jusqu'à la fin de la guerre. D'aucuns diraient: «voilà qui est malsain, c'est trop, c'est bizarre». Oui, c'est vrai. Mais n'est-ce pas toujours bizarre d'avoir une mère? Une mère émeut, dégoûte, interroge, refroidit, inquiète, aime, délaisse…

Le lien à la mère, quel qu'il soit, qu'il existe ou non, est malsain.

Quand j'ai répondu à l'internaute qui se demandait si elle avait le droit de ne pas aimer sa propre mère, j'ai lu en commentaire quelqu'un s'insurger: «Et voilà, c'est encore la faute des mères.» Eh oui, on ne peut le nier, les pauvres en prennent souvent pour leur grade, on leur colle tous nos maux parfois jusqu'à la mauvaise foi, parfois injustement, d'autant que ce qui caractérise nombre d'entre elles est la culpabilité. Ça se répond: «C'est de ta faute», «Oui je sais». C'est presque un pacte à ce niveau-là. D'autres cassent le contrat et répondent plutôt «ferme-la».

L'autre jour, j'étais au parc avec ma meilleure amie et sa fille de 2 ans et demi. La petite est dans une phase aiguë de non à tout. Elle colle sa mère tout en la poussant. Vous voyez quand les mômes font ça? Impossible de s'éloigner mais ils vous rejettent. Comme un «je ne peux pas me passer de toi mais je vais te le faire payer». Je crois que c'est ça, une mère. Quelqu'un qui encaisse cette situation.

Certaines l'accueillent dans l'exaltation, d'autres dans la déprime, d'autres se tirent et bossent tout le temps, certaines ne se posent pas trop la question et vivent la chose dans le sacrifice ou la résignation, ou encore dans l'abandon ou la paranoïa –«cet enfant me veut du mal». Ou de milliers d'autres façons. Et je crois que quoi qu'on fasse, ce sera toujours trop ou pas assez.

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